ROLE DU CARDINAL LAVIGERIE
sans revoir jamais le soleil, parce que, dans le fond, des mains invisibles coupaient toutes les cordes. Les proscrits étaient là, sous les sables, dans une caverne, et se défen* daient ainsi contre leurs persécuteurs.
Au delà de Biskra Tillustre fondateur de Kairoan s'était aventuré dans le désert avec la noblesse musulmane : tout à coup, des pics de l'Aurès, les montagnards chrétiens fondent sur ces envahisseurs et les exterminent; ils ne savaient pas, les infortunés, à quelles représailles ils s'exposaient: Touda, leur ville, fut détruite, ses habitants moururent martyrs, les femmes, les enfants furent traînés en esclavage, et les matériaux des églises détruites servirent à fonder une mosquée, qui porta le nom du chef massacré. Que de fois ces hommes au manteau blanc qui sont groupés en cercle sur le sable autour des feux du soir ont-ils entendu chanter ces iliades chrétiennes, pleines d'épisodes vraiment épiques, et dont le bruit est à peine venu jusqu'aux oreilles des hommes, trop inattentifs à l'imperceptible bruit de ce qui est grand ! Quand on voit ces gigantesques irrigations qu'ont entreprises les mozabites pour se maintenir, patriotes obstinés, sur le sol le plus ingrat de la terre, on comprend que s'il était pour eux d'un si grand prix, c'était qu'autrefois peut-être il avait bu comme l'eau le sang des leurs, et qu'ils avaient disputé là sur les confins du monde habitable, contre les ennemis du nom chrétien, les lambeaux de leur foi. Les aqueducs romains sont moins durables que ces vestiges, on les trouve partout, et si l'on demande d'où leur viennent cette perpétuité et cette étendue, il faut se rappeler que ce sang, qu'un africain, Tertullien, appelait une semence, avait fructifié dans les plaines, sur les montagnes de l'Atlas et de l'Aurès et jusque dans le désert. Depuis plus de mille ans cette invisible travailleuse qu'on appelle Providence collabore avec les héros disparus pour susciter des hommes qui leur ressemblent, et en leur ressemblant, se configurent au Christ.
Les martyrs de l'Ouganda peuvent dire à Félicité et à Perpétue : l'Afrique vous a suscité une postérité des siècles
après vous : reconnaissez-nous, nous avons suivi votre exemple, et Dieu nous a faits vos enfants.
Quand un homme meurt en Afrique centrale, un autre doit mourir avec lui : ainsi le veut, malgré les cris de l'innocente victime, une superstition vieille comme le paganisme ; mais ici encore une fois Satan contrefait Dieu, car c'est une divine loi que le sacrifice demande le sacrifice et qu'une héroïque mort ait sa contagion. Nous allons raconter une longue série d'événements : cette loi plane sur eux tous !
Mais pourquoi la moisson a-t-elle paru si tard et si sanglante?
Pourquoi les populations de l'Algérie ont-elles vu recouvrir leur vieille foi, gardée de père en fils, du superficiel aspect d'une croyance mensongère ? En apparence les Kabyles semblent des musulmans, ils ont des marabouts et des mosquées, ils vivent, impatients du joug arabe, mais du moins subissant la passivité d'habitudes souvent grossières ; le cours de la vie chrétienne est chez eux comme le cours tari de l'Igargar, car il est séparé de ses sources qui sont les sacrements. Kabyles, Mozabites et Touaregs se sont résignés depuis des siècles à un abandon qu'ils appellent leur indépendance: c'est qu'à l'heure des grandes invasions, la main de la France
n'était pas là.
Et nous aussi les Européens, nous serions esclaves en Orient, si la France, celle qu'on nomme d'abord au pays musulman, n'avait entraîné l'Europe à sa suite, au-devant de l'envahisseur asiatique, si, soldat armé près de l'Église désarmée, elle n'avait dès le temps de Charles Martel et de Roland été le bouclier des multitudes chrétiennes. Est-ce à dire qu'elle n'ait pas eu l'intention d'étendre sa tutelle jusqu'à l'Afrique? Non : le salut de l'Afrique fut la dernière préoccupation de Louis IX : après que sur son lit de cendre il eut dicté ses instructions à ses enfants, il eut une suprême pensée : c'était qu'il fallait rendre à la patrie d'Augustin sa foi perdue, car l'âme du grand croisé avait peut-être pressenti, en mourant sur cette terre lointaine, qu'il était là des cœurs désireux delà foi, et de revenir à « l'ancienne voie ».
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Louis IX mourut, mais en marquant, avec une intention toute royale, quel serait un jour le rôle de ce pays dont il était le chef légitime.
Six siècles passèrent, — pour certains peuples, au long destin, les siècles sont des jours, — et voici que l'excès môme des maux causés par l'Islam contraignit la France d'intervenir, et la poussa, comme malgré elle, dans la direction voulue par le plus saint de ses rois. L'Europe entière était menacée par les pirates barbaresques : aucun navigateur n'était plus certain de sa vie quand il traversait la Méditerranée. La guerre d'Algérie fut décidée. Vainement le général Bedeau la combattit dans les Chambres et fut obligé de confesser que sa volonté n'était pas assez puissante pour arrêter « un élan qui était peut-être l'ouvrage du destin ». Par la force des événements que Dieu coordonnait à la pensée de saint Louis, son ancien serviteur, l'Arabe et le Franc se retrouvaient face à face. Le Franc fut vainqueur.
Si le sire de Joinville avait pu écrire en voyant son roi malade, brisé par la maladie, les travaux et les pénitences : Grand péché firent ceux qui lui approuvèrent ce voyage, c'est qu'il ne comprenait pas l'importance de la dernière croisade. Le roi la voyait, cette importance ; il savait qu'il n'est au monde que deux adversaires: l'un est la doctrine de l'amour qui persuade, l'autre la doctrine de l'iniquité qui contraint, et il avait voulu combattre l'iniquité armée, en son refuge extrême, en Afrique; afin que le musulman lui-même, cet adorateur de la force, sentît se déconcerter sa croyance en devenant le plus faible. Si Joinville avait pu voir Bourmont vaincre à Staoueli, Lamoricière entrer par la brèche dans Alger, et les derniers défenseurs de la ville se précipiter dans les gorges du Rummel, il n'eût plus trouvé que ce fut grand péché de détourner le roi de France d'aller marquer de ses reliques la place où la France devait revenir un jour victorieuse, sept siècles après lui.
Faut-il que dans notre pays les plus généreuses initiatives subissent de si promptes déviations ? Les vainqueurs ne s'aperçurent pas assez vite qu'ils avaient devant eux une
6 DAVID UVINfiSTONE ET SA MISSION SOCIALE.
Pologne, ils confondirent l'opprimé avec l'oppresseur, le Kabyle avec l'Arabe. Cette faute fut cruellement expiée parce que la Providence attendait mieux du peuple mission- , naire. La guerre interminable, la famine, la peste, les sauterelles, les vieux fléaux dont furent frappés les rois d'Egypte, vinrent apprendre à notre pays qu'il frappait quelqu'un de misérable, sinon de grand dans les ruines mômes de sa foi longtemps abattue, quelqu'un de digne de toutes les pitiés, et c'était la population indigène qui se trouvait foulée aux pieds !
La papauté, qui est l'instrument naturel des volontés du Dieu conducteur des peuples, envoya en Algérie un apôtre qui devait dire à temps le mot de la situation, donner aussi des exemples et fonder des institutions qui fissent réfléchir ceux-là du moins qui gardaient conscience de la vocation inamissible de la fille aînée, dans l'Église universelle.
L'envoyé de Rome avait été dès sa jeunesse préparé à comprendre l'antiquité carthaginoise par l'étude des lettres, il avait appris et enseigné, dans le professorat d'histoire à la Sorbonne, comment la civilisation se fonde et comme on atteint l'utile, puis le juste, le bien, le vrai, le beau, comment les races ennemies fraternisent autour de la croix, comment les peuples inquiets cherchent la sécurité autour de la mission et du monastère; il était devenu capable, par cette expérience du passé, de fonder en Algérie une France nouvelle, et sous l'équateur, des chrétientés; il avait été naguère admis dans les conseils de la cour romaine en étant membre de son tribunal suprême, et surtout il avait dilaté de plus en plus son cœur par la charité, lorsque, directeur des écoles d'Orient, il avait secouru les victimes des Druses en se faisant quêteur et pèlerin. Cet homme savait faire vibrer dans sa voix celle des opprimés, il avait exercé l'épiscopat dans l'Alsace-Lorraine à la veille du- jour où les alsaciens allaient perdre leur foyer, afin d'offrir un jour à ces exilés une autre patrie, afin de rendre à la France elle-même ce qu'elle perdait, et lui conserver la foi qui, tant qu'on la garde, fait qu'on n'arien perdu. Ce bienfaiteur insigne de ses concitoyens