‹ Explorations et missions dans l'Afrique équatorialeChapitre 6 sur 66 · ROLE DU CARDINAL LAVÏGERIR · texte numérisé non relu

ROLE DU CARDINAL LAVÏGERIR

s'appelait Lavigerie, et en 1886, nommé au siège épiscopal d*Âlger, il demanda si c'était en vain que la France avait vu tomber ses fils, en plus grand nombre que TAlgérie n'avait d'habitants ; dépensé deux fois plus d'or que la Prusse n'en exigeait d'elle en 1871 : était-ce donc pour chercher des richesses ou faire une conquête ? Quoi ! elle aurait fait de si grands sacrifices pour un but si mesquin? Non, si Dieu avait permis que la France versât à flots son sang, c'était pour la destiner encore à son ancien rôle de civilisatrice: elle avait enfoncé par le canon les portes de la barbarie, il lui restait à rendre leur Dieu à ces Kabyles des montagnes, à ces Touaregs fugitifs, à ces Mozabites nomades ! Il fallait reprendre la dernière pensée de Louis IX. C'était peu d'avoir entrepris une croisade héroïque, il fallait exercer un apostolat plus héroïque encore, et plus grand, parce qu'il serait pacifique.

Les soldats français au temps de la conquête avaient en mourant comme un pressentiment de ce rôle de leur pays : ces soldats, prisonniers au nombre de quarante, attendaient la mort, adossés contre la muraille d'Alger, lorsque le chef arabe leur demanda s'ils voulaient embrasser la foi de Mahomet, leur promettant à ce prix la vie sauve, et toutes sortes de faveurs chez les musulmans :

« Qu'en pensez- vous, sergent? demanda l'officier.

— Ils me feront ce qu'ils voudront, mais moi je ne renie pas.

— Ni moi non plus, dit l'officier.

— Ni moi! » répondirent du premier au dernier tous ces Français. Un moment après, ils gisaient tous morts, baignés dans leur sang, ainsi la conquête se transformait en apostolat. Les soldats, instruments de la justice, annonçaient en mourant l'apparition des apôtres, instruments de la miséricorde divine. A. l'endroit où tombèrent ces précurseurs, l'archevêque, joignant l'exemple etl'œuvre, àla sagace indication du rôle de son pays, fondait la Maison carrée. Elle devait être le point d^où l'apostolat devait rayonner non seulement sur l'Algérie, sur la Kabylie, mais sur le désert, sur l'intérieur

du continent. Ce fut comme un lever de soleil sur les montagnes de TAtlas.

Le Primat d'Afrique ne négligea rien pour son œuvre française, il fonda les églises, les écoles, les orphelinats, les hôpitaux, les séminaires, les couvents. Par ses sages industries, il s'efforça de faire des vaincus et des vainqueurs un môme peuple. Il eut à soutenir des luttes cruelles contre le gouvernement d'un jour qui méconnaissait la mission permanente de la France, qui tantôt voulait fermer les orphelinats, et tantôt supprimait les crédits affectés au culte. L'archevêque eut soin de ne rien établir que sur le fondement du passé. Il convoqua un concile afin de proclamer que c'était bien au nom de l'ancienne foi qu'il parlait et qu'il agissait. Il rechercha les ruines de sept cents cathédrales. Il voulut toucher, dans la nuit de l'antiquité, la main de ces milliers de martyrs inconnus, qui sous les empereurs païens d'abord, plus tard sous les coups des Vandales, ensuite sous le cimeterre des Arabes, avaient inondé l'Afrique de leur sang. Il recueillit leurs reliques dispersées, comme pour leur faire une gloire d'autant plus éblouissante qu'elle avait été plus longtemps attendue ; il réveilla la voix de ces vieux martyrs, voix qui traverse le désert mieux que celle du lion, car le prélat avait toujours les yeux fixés par delà l'Atlas et le Sahara, vers le pays mystérieux où régnait encore l'ombre de la mort. Un désir sans borne de l'au delà s'emparait de son Ame et la remplissait de mélancolie; il sentait sa faiblesse et sa misère devant la tâche immense, et pourtant les saints lui disaient sans cesse : Parle, agis : parle, agis, lui disait son cœur apostolique de vrai français. Il voyait baisser le soleil de sa vie, et, à mesure qu'il déclinait, il pensait de plus en plus à la mort : il fit creuser son tombeau dans la cathédrale de Carthage, et sur la pierre, écrire : « Ici repose en paix, dans l'espérance de la miséricorde infinie, celui qui fut Charles Martial Allemand Lavigerie, cardinal prêtre de la sainte Église romaine, archevêque de Carthage et d'Alger, Primat d'Afrique, et qui maintenant est poussière. » Il avait voulu reposer au milieu de ses amis, afin qu'eux du moins, quand

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il serait mort, ils se souvinssent de lui, comme lui-môme s'était souvenu de Cyprien, des anciens pontifes, des chevaliers de saint Louis, et du vieil Annibal, et de l'antique Hannon dont les poussières seraient près de la sienne. Puis, fort de cette humilité profonde, ouvrant les ailes d'une charité qui n'avait pas cessé de grandir depuis qu'il avait dévoué sa vie au service de la France et de l'Église, il envoyait ses missionnaires dans toutes les directions : à Biskra le P. Lavardin ; à Metlili, à Laghouat, le P. Paulmier ; le P. Richard, à Tuggurt et à Rhadamès la ville mystérieuse, aux corridors sombres, aux castes fermées, aux terrasses peuplées de femmes occupées de broder des brodequins d'or; à Tripoli, la ville blanche entourée de verdure, où se rencontrent le juif crasseux, le grec oblique et l'orgueilleux musulman ; il envoya le P. Charmettant chez les Chambas, ces alliés possibles de la France et qui sont perdus dans le désert; enfin plus loin que tous ces conquérants spirituels, et sur la route de Tombouctou, il envoya les P. Paulmier, Bouchard et Ménoret...

A ce moment fut découvert* dans une vieille basilique de Carthage, près de la porte du vent et du puits du chrétien, un marbre blanc.

Un bas-relief y représentait la Vierge assise accompagnée d'un ange et d'un prophète dont la main levée se dirigeait vers une étoile. C'était la transposition sculpturale de cette parole d'Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, le jour s'est levé sur ceux qui habitent la région des morts... »

Les PP. Paulmier, Bouchard et Ménoret partaient pour Tombouctou, presque dans le même temps. L'apôtre de la Kabylie, le supérieur de la Maison carrée, le R. P. Deguerry, voulut se rendre aux confins extrêmes de l'Algérie, pour donner à ses enfants le baiser d'adieu, et contempler la majesté de leur départ.

Du haut de leurs chameaux, ils parcoururent de l'œil l'immense horizon et sentirent monter de leur âme vers Dieu quelque chose comme le prélude d'un grand cantique, grave

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comme le désert, sans bornes comme la charité de leur Dieu^ et triomphant comme leur espoir. Ils entonnèrent un vieux chant africain, le Te Deum du fils de Monique. Ces larges paroles étaientbien en harmonie avec la nature majestueuse, immobile qui régnait au loin devant leur caravane :

To îeternum Patrem omnis terra veneratur.

Le P. Deguerry suivit longtemps du regard ceux qui le quittaient : les uns après les autres, les versets du chant parvenaient à son oreille ; à travers la tranquillité de mort des sables parsemés de squelettes et qui se taisaient sous le soleil, il perçut longtemps les voix parlant de Dieu, et jamais il ne comprit mieux que « le ciel et la terre sont remplis de la grandeur de sa gloire », que « les martyrs le louent, vôtus de blanc » comme les apôtres qui s'éloignaient, que « la sainte Église le confesse à travers l'univers ».

Mais déjà, la caravane diminuait dans la perspective fuyante : on eût cru voir encore, sous leurs longs manteaux, marcher vers l'étoile dont parlait le prophète les trois rois d'Orient.

Les voix atténuées par la distance devenaient grêles comme le cri des sauterelles, lorsque le cantique parlait des esprits célestes, qui chantent le très haut :

Tibi Cherubina ot Seraphlm incessabili voce proclamant.

Enfin, les sons n'arrivaient plus que par intervalle, tandis qu'on apercevait encore, diminuée par la profondeur du désert, la caravane comme un insecte long et lent, égaré dans les sables.

La voix parvint une dernière fois aux oreilles du Père, die était perdue dans l'infini, et elle disait : père dont la majesté est immense!

Pater immensaa majostatis...

A quelque temps de là, des chasseurs d'autruche retrouvèrent le corps des trois missionnaires : ils avaient été déca-

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pités en haine de leur foi. £1 Hadj, leur guide de la tribu des Ghambas, s'était fait massacrer pour les défendre au sud du Sahara. '

Ce n'était donc pas en suivant le chemin du désert qu'on pourrait arriver dans l'Afrique équatoriale : c'était par une autre route. Un homme la trouva : nous allons raconter son histoire.

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