DAVID LIVINGSTONE
Après la paix des torêts primitives, il n'en est pas de plus profonde qu'au milieu d'une grande cité, la paix d'une église gothique. Sans doute, depuis l'âge où elle fut construite, le bruit s'est accru sans cesse autour de ses murailles, la voixhumaine a parlé plus haut et la rumeur du travail a grandi de plus en plus à mesure que la ville est devenue plus populeuse et plus industrieuse. L'Église est toujours calme.
Telle était l'abbaye de Westminster le jour où sept dames vôtues de noir, parées de myrte et de violette, y traînèrent un long deuil. Elles pénétrèrent dans le temple sans que le silence en fût troublé. Puis les pas d'un cortège funèbre retentirent sur les dalles. On posa sur une draperie de velours noir un cercueil couvert des fleurs blanches du camélia. On entendit dans les nefs le murmure confus d'une foule ; et la rumeur s'accrut toujours, jusqu'à ce qu'enfin la voix des orgues, ramenant à l'unité tous les bruits, douce aux multitudes et aux tombes, à ceux qui vivent, à ceux qui dorment, exprimant le gémissement de toutes les créatures dans l'attente, ondulât sous les voûtes à longs flots et jusque dans les cryptes souterraines (17 avril 1874).
C'est à Westminster, on le sait, que l'Angleterre célèbre les funérailles de ses rois. D'éminents personnages entouraient Je catafalque, le duc de Sutherland, le? lords Sbaftes-
bury et Haugton, tout le monde savant de la Grande-Bretagne ; sir Thomas Sleele, Webb, Oswell et Kirb, consul anglais, tenaient les quatre coins du poêle, puis venaient MM. Stanley, Voung, Waller et le révérend Moffat. Quelques-uns portaient sur leurs traits la fatigue d'un apostolat lointain ; d'autres encore avaient une teinte bronzée qui faisait dire : le souverain qu'on en seveliten ce jour était sans doute pacifique et bon, car il avait des amis loin de son pays. Or celui qu'on allait déposer dans la tombe n'était pas un roi, mais un ouvrier. Oui, parfois et dans certains pays l'ouvrier est appelé à partager la sépulture des rois, et celui qui se reposait ce jour-là de ses fatigues était David Livingslone, autrefois rattacheur à la filature de Blantyre en Ecosse, sur les belles rives de la Clive, et d'où la nuit on aperçoit Glascow et sa couronne de lueurs.
Si, dans l'exorde de cet essai, des funérailles sont peintes au lieu d'un berceau, c'est que de la mort on juge mieux la vie, et qu'on fait de l'homme à son heure dernière un portrait plus ressemblant. Livingstone était un des hommes les plus dignes d'être étudiés pour eux-mêmes, indépendamment de leur œuvre et de leur fortune. Enthousiaste, plein d'initiative, entreprenant jusqu'à devenir présomptueux, doutant peu de lui-même, prompt à se déterminer, persévérant dans ses résolutions, logique parfois jusqu'à l'erreur, courageux jusqu'au caractère, patient jusqu'à la mort, s'appuyant au besoin sur l'obstacle pour mieux s'élancer en avant, généreux, secourable aux faibles, il semblait que Livingstone fût le dernier né des chevaliers : disciple du Christ, il dédaignait l'épée, fût-elle l'épée des Olivier, des Amadis et des Roland, mais il se sentait de la race des preux, et comme eux, au milieu de populations souvent en proie aux violences, il écouta souvent si l'on n'appelait pas au secours. Il n'eut point ce que les sociétés en décadence ont gardé de la chevalerie : on ne trouvait en lui ni l'étiquette cérémonieuse, ni l'élégance aristocratique des manières, ni la fleur des paroles exquises; au contraire, il tenait de sa race une âpreté sauvage dont sa joyeuse humeur tempérait à peine la
rudesse. Au premier abord, il paraissait dur et froid, mais quelque chose de profondément humain battait dans sa poi« trine, et sur sa conscience responsable, il sentait peser la salut d'âmes inconnues, nées au delà des océans et des déserts.
Aux qualités du cœur et de la volonté, il joignait un esprit d'observation que rien ne pouvait distraire, une curiosité scientifique que rien ne pouvait satisfaire. Le péril ne faisait que surexciter l'énergie de son attention. Un jour, un buffle se précipite sur lui. Pas de refuge : un seul arbre dans la plaine, mais à 100 mètres. Immobile, Livingstone attend le choc : il observe les cornes et le galop du buffle. La masse fougueuse approche, un coup part, elle tombe, et Livingstone, sans que son cœur s'accélère, écrit: o L'arbre qui se trouvait à 100 mètres est un acacia de la girafe : cela me prouve que nous entrons dans la région des plantes épineuses. » Il observait l'homme aussi bien que la nature; il remarquait, avec une sagacité toute filiale, les ihtentions délicates de la Providence. 11 devinait pourquoi le buffle et le rhinocéros portent sur leur cou un petit héron : pour les garder du péril et s'envoler à l'approche de l'ennemi. 11 savait que les oiseaux sont les amis de l'homme et qu'il n'est point pour eux d'eau vive ni de moisson mûre si leur ami n'est pas là, ni de chanson joyeuse si l'homme ne l'écoute pas. Il aimait à suivre dans l'air ces graines ailées que le vent emporte après qu'elles se sont fixées à la feuille qui vole. Il voyait dans tous ces détails la prévoyance du père universel, il la découvrait aussi dans la destinée, si différente, des nations qui travaillent et se reposent, leur œuvre accomplie, dans l'impuissance où sont de nuire aux chrétiens les races stationnaires pour qui Jésus n'a pas lui. Les mille observations que Livingstone a réunies, au profit des sciences les plus diverses, prouvent que rien n'échappait à l'investigation de son esprit, ni la nature, ni l'humanité, ni la Divinité.
Si les écrits de Livingstone suffisent à mettre en lumière la physionomie de son âme, une photographie très expressive, prise par M. Mayall de Londres, a conservé quelque chose des
traits extérieurs qui révélaient aussi sa nature. Le corps est élancé-, les -épaules sont larges, la tôte est anguleuse, dure au premier aspect, mais souveraine, et ne peut être que d'un homme capable de commander aux autres et à lui-môme. Les parties inférieures du visage, qui correspondent aux appétits matériels, sont violemment contractées par Teffort habituel de la volonté qui modère ces appétits: les parties supérieures, au contraire, où l'âme se montre davantage, ont la sérénité de la sagesse. En bas tout est heurté, en haut tout est calme. Les cheveux, relevés avec légèreté, découvrent un front large et sans rides. Un pli vertical traverse ce front ; ce n'est point le sillon que creuse la pensée concentrée sur elle-même et péniblement tendue dans le silence du cabinet vers quelque but abstrait, c'est le signe d'une attention dirigée vers un but extérieur et que suivra l'acte. Quel but lointain atteignent ces yeux fixes protégés par une arcade de noirs sourcils? Comme cette lèvre proéminente dédaigne superbement l'obstacle ! Et pourtant comme on sent que ces grands yeux et celte rude figure, s'ils se penchaient vers quelque misère, pourraient exprimer la bonté, qui donne la grâce aux forts!
Il faut mettre ce portrait dans la situation qui lui convient. Sous la voûte de Westminster, ou même au soleil de l'Afrique, il ne se détacherait point sur son véritable fond. Il faut, pour voir sous son vrai jour la grande image de Livingstone, l'évoquer sur les bruyères celtiques, sur le sol où il reçut ses premières impressions, sous les sombres cieux qui rendirent pensifs ses yeux d'enfant, au milieu des montagnes où se fit la première communion de son âme avec la nature. Entre l'homme et la terre il est une harmonie. L'Indien rampe ainsi que les lianes de ses forêts, et les fils de l'Armorique ont en eux quelque chose de la terre de granit couverte de chênes. Ainsi Livingstone porte en lui quelque chose de l'île où il est né (I) : Ulva, l'une des Hébrides. Son caractère a je ne sais quoi de sauvage comme cette île, d'aventureux
(1) En 1813.
comme Focéan qui Tentoure, de rocailleux comme sa terre natale, de fort comme les arbres qui la recouvrent,, et de tenace comme les bruyères. 11 s'endurcit à vivre parmi ceux qui s'étiolent avant Tâge du travail, dans la pobssière. des manufactures. Ses parents s'établirent en Ecosse, à Blantyre, et celui qui devait être un jour déposé dans la sépulture des rois, confondu dans la foule chétive et misérable de.s fils des cités, n'était qu'un pauvre ouvrier rattacheur qui soutenait sa vieille mère avec le salaire que gagne un enfant: Et pourtant, cet enfant grandit en secret : il achète des livres, suit les cours du soir, il apprend la nuit le grec et le latin, et sous récorce de l'ouvrier un autre homme croît et se développe. Le rattacheur devient fileur; il dirige un métier, pose dessus son livre, saisit les phrases une à une, en travaillant; le fileur devient médecin, et s'élevant toujours au-dessus de sa condition présente, il veut être ministre de l'Évangile. A peine initié à la théologie, voilà qu'il étouffe dans la secte étroite de ses pères : ce qu'il veut, dit-iJ, porter à ses frères, ce n'est ni l'anglicanisme, ni le presbytérianisme, c'est l'Évangile du Christ : sa patrie même ne lui suffit plus, il regarde au delà des mers et des continents, et dit avec le poète :
Let us (since life can no more supply
To look about us and fo die),
Ëxpatiate free over ail this scena of man (1) I
et, contemplant la terre, il se demande vers quelle misère lointaine, oubliée, il pourra marcher en apôtre : pareil au chêne né dans Ulva qui ne dépasse pas d'abord les autres arbrisseaux, mais qui s'élève peu à peu et révèle de jour en jour sa nature supérieure, grandit, grandit encore, et déjà lève sa tête par-dessus l'horizon.
(I) <c Puisque la vie suffit à peine à regarder autour de nous, puis à mourir, développons au moins notre activité sur tout le théâtre humain... » — Pope.