ÉTAT SOCIAL D'UNE PEUPLADE AFRICAINE
A peine Livingstone se fut-il orienté au milieu des sociétés humaines, il distingua, parmi tant de nations païennes et partant stationnaires, la Chine, qui depuis des siècles n'avait accompli aucun progrès et qui semblait comme assoupie dans ses rêves. 11 allait s'embarquer dans le but de conquérir à Jésus-Christ Tune de ces provinces qui sollicitaient naguère l'ambition de Xavier, lorsqu'en Chine la guerre de 1839 éclata, et, la face du Seigneur s'en étant détournée, Livingstone partit pour l'Afrique aux frais de la société des missions de Londres. En 1840 il aborda dans la colonie du Cap, et
s'enfonçant dans rintérieiir des terres, passant par Algoa et Kuruman, il vint au pays des Béchuanas. Il y fonda deux stations, Tune à Mabotsa (1843) (1), l'autre à Colobeng (1847), sur les bords du fleuve de ce nom. Lorsqu'il allait de Tune à l'autre en marchant vers le nord il pouvait apercevoir à sa droite la cime des monts Magaliesberg ou Kashan, à sa gauche les plaines verdoyantes du Kalahan, Là, sur les pentes des montagnes et près de la source des eaux, un peuple pasteur essayait, au moyen d'un commencement d'agricul-
(1) Avant la fondation de la prçmière mission protestante de Livingstone, en 1842, lo Saint-Siège érigeait le vicariat apostolique des deux Guinées qui se développent le long de l'Atlantique depuis le Sénégal au nord, jusqu'au fleuve Orange au sud. Par conséquent, en Afrique, l'initiative de l'apostolat appartient à Rome. Déjà ses ouvriers apostoliques avaient dépassé les plus lointaines investigations de la curiosité scientifique : les PP. Grégoire et Bonaventure n'avaient-ils pas tracé le cours du Zambèze et du Congo sur un globe conservé et oublié dans la bibliothèque de Lyon? Le frère Jean n'avait-il pas traversé au x® siècle l'Afrique de part en part? Est-ce que cinq dominicains, le 3 mai 1491, n'ont pas baptisé une reine au Congo? Est-ce qu'en 1C45 et dans la seconde moitié du xviie siècle ce fleuve ne fut pas remonté par douze capucins ? Est-ce que de 1660 à 1672 le P. Bernardin Anghero ne fonda pas une chrétienté dans le Loango, sur la rive droite du Zaïre? Est-ce que le P. Montesarchio ne pénétra pas chez les anthropophages, appelé par leur roi? Est-ce qu'en 1557 les jésuites ne s'établirent pas à San Salvador pour évangéliser les nègres du Congo, et en 1588 les jésuites n'établirent-ils pas la mission d'Angola, l'hôpital et l'école de Saint-Paul de Loanda, n'évangélisèrent-ils pas la Guinée, de 1580 h 1612, la Sénégambie et la Sierra-Léone ? Est-ce que les dominicains ne marchèrent pas à la suite de Gama, ne s'établirent-ils pas à Mozambique, au cap Delgado, à Mélinde, à Zanzibar, à Tête, à Senna, à Sofala en 1484, peut-être à Zombo où Ton a trouvé une cloche brisée, et où le père Rosario avait été coupé en morceaux par les anthropophages? Et les jésuites, rappelés par Pombal qui les mit aux fers, qui ne se rappellerait leur résistance pacificatrice aux indigènes qui les voulaient délivrer? L'Église peut donc, do toute la hauteur du trône de ses papes, considérer les chemins que va parcourir Livingstone ; elle sait qu'un jour, au prix des marches de ce voyageur couché dans la tombe, elle rentrera comme chez elle dans ses propriétés retrouvées.
ture, d'arriver à la stabilité dans une patrie. L'aspect physique du pays était l'image de Taspect moral de ses habitants et Livingstone s'aperçut que la soif tourmentait ce peuple plus que l'infini. Il était arrivé à cet état qu'en Europe on appellerait l'état positif. Le Béchuana connaît « l'heure où la cigogne émigré », où le lion sort de son antre, il suit à la trace les bêtes du désert, il sait avec exactitude la nature des pâturages qui conviennent au mouton, à la chèvre ou au bœuf, il choisit avec beaucoup de discernement les différents terrains qui sont le mieux appropriés aux diverses plantes qu'il cultive, il se vante môme de connaître le chemin des nuages, mais il ne s'occupe pas de la question de sa destinée. Il passe, comme son troupeau, les yeux fixés à terre. Courbé de plus en plus sous le poids des soleils, il se couche avant l'heure, sans connaître ni Dieu, ni son âme, ni le bonheur. Il faut dire qu'il ne fait pas de son indifférence un système comme le civilisé. Il connut jadis un état moins triste, il eut des dieux; c'étaient, il est vrai, de faux dieux; mais il a perdu même ceux-là. Les fleuves et les religions tarissent au désert, il ne reste plus que leur forme : la formule survit au culte comme le lit de sable au fleuve desséché. « Les diverses tribus des Béchuanas se désignent entre elles par le nom de différents animaux. Le mot Bakatla signifie textuellement les hommes du singe, Bakuena ceux de l'alligator, Batlapi ceux du poisson, et chacune de ces tribus ressent une crainte superstitieuse de l'animal dont elle porte le nom. » Cela veut dire qu'autrefois ceux-ci se sont agenouillés devant le singe, ceux-là devant le crocodile, et ces derniers devant le poisson. Il fallait que le souvenir de ces idoles se conservât, ne fût-ce que pour rendre témoignage en faveur de cette parole du vrai Dieu : « Dieux de chair et
de sang, de boue et de poussière, vous mourrez. » Tombés au-dessous de l'idolâtrie même, dans le positivisme pratique, les Béchuanas sont immobilisés dans les ténèbres, aveugles et sourds, pareils à leurs Dieux oubliés (1).
La religion morte, il reste la crédulité, et le charlatanisme Texploite. De rusés docteurs prétendent que sans eux il ne pleuvrait jamais au pays des Béchuanas. Leur imposture est du genre théocratique : après que le culte a disparu, elle parle encore au nom de la divinité; elle se rapproche de celle des bonzes, des ulémas, des' prêtres de l'ancienne Egypte; elle motiverait un chapitre d'une intéressante histoire sans laquelle on ne peut suivre l'évolution des sociétés humaines, je veux parler du rôle qu'a joué la spoliation sous toutes ses formes (2).
A peine les docteurs ès-pluie ont-ils vu l'horizon se couvrir de nuages, ils s'empressent de brûler une substance qui s'évapore en corolles de fumée, ils percent l'air d'un sifflement aigu, et le plus clair est qu'ils se font rétribuer comme s'ils avaient rendu le plus grand des services qu'on puisse rendre à des Africains, . comme s'ils avaient fait pleuvoir. Les femmes leur offrent leurs colliers et leurs bracelets, les hommes travaillent pour eux, les enfants battent des mains. Il est vrai que ces imposteurs périssent parfois de mort Vio-
(1) Il ne faudrait pas juger de Tétat religieux des Africains par cette peuplade : ils croient généralement au Créateur, à la survivance de Thomme au delà de la mort, à la vertu des plantes. La mort pour eux est la punition d'un crime, et les morts pour eux vont rejoindre le grand Être. Leur idée du bien et du mal ne diffère pas de la nôtre : ils n'ont rien appris des blancs que la monogamie. Voir p. 483. Le Zambèze et ses affluents,
(2) Frédéric Bastiat a, dans sos Uctnnonies cconomiquest esquissé rhistoire de la spoliation.
LEb PREMIERS VOYAGES. 23
lente, mais un autre leur succède, et on Tadore, en attendant qu'on Tégorge.
Le premier châtiment de leur supercherie est qu'euxmêmes en deviennent les dupes. « Dieu nous a créés les premiers, disent-ils, et il nous aime bien moins que les blancs : il leur a donné la beauté, des vêtements, des fusils, de la poudre, des chevaux, des chariots et beaucoup d'autres choses qui nous sont inconnues. Il ne nous a pas même fait un cœur pareil à celui des blancs, nous ne nous aimons pas les uns les autres. Pour nous, il est sans amour et ne nous a donné que le bétail, la lance et la faculté de faire pleuvoir. » Une ombre de mélancolie eflleure ces paroles : cette race qui reconnaît la supériorité de la race chrétienne, qui se résigne humblement à son abaissement; qui n'en connaît pas toute la profondeur puisqu'elle tire encore vanité de son illusion; qui demande à cette illusion même, c'est-à-dire à la faculté de faire pleuvoir, une. consolation qu'aucune réalité ne peut donner à sa misère, tout cela n'excite pas le rire, mais inspire au contraire la pitié qu'on éprouve à l'aspect des grands châtiments, fussent-ils mérités.
Tandis qu^, d'un côté, les Béchuanas sont victimes de la spoliation qui s'exerce par la ruse, ils ont à subir d'un autre côté la spoliation qui s'exerce par la force : parfois ils voient descendre des monts Magaliesberg des vagabonds et des déserteurs anglais appelés Boers (1) : ces derniers se sont constitués en État indépendant, et se proposent pour but de maintenir le régime qui convient aux nègres^ c'est-à-dire le travail non rémunéré. Ce régime démoralise encore plus les maîtres que les esclaves; en effet, dès que les Boers ne sentent pas qu'il
(1) Prononce2 ^urs.
2t DAVID LIVINGSTO.NE ET SA MISSION SOCIALE.
esl dégradant de ne pas payer les services rendus, la fraude leur devient aussi naturelle que le paiement des dettes le parait aux autres hommes. Ils descendent dans un village béchuana, exigent vingt ou trente femmes, pour sarcler les herbes de leur jardin, et ces infortunées sont traînées esclaves dans les montagnes, emportant leur nourriture sur leur tête, leurs enfants sur leur dos, leurs instruments de travail sur leurs épaules, (c Nous les faisons travaHler pour nous, disent les Boers, mais en retour nous leur permettons d'habiter notre pays. »
Parfois de jeunes volontaires du travail franchissent les 1,900 kilomètres qui séparent le pays des Béchuanas de la ville du Gap ; ils font pendant trois ou quatre ans des fossés et des vannes pour les fermiers hollandais, el s'estiment heureux s'ils peuvent revenir avec autant de vaches qu'ils ont passé d'années loin de leur pays. Les Boers épient leur retour et les dépouillent.
Le plus souvent, au lieu d'enlever les fruits du travail, ces hommes, à la fois paresseux et violents, s'emparent du travailleur lui-même. Une troupe de cavaliers boers se fait accompagner de plusieurs tribus alliées : arrivés chez la peuplade qu'ils veulent attaquer, ils se font un bouclier de leurs amis indigènes, et tirent froidement par-dessus leur tête jusqu'à ce que la peuplade assaillie prenne la fuite, abandonnant aux ravisseurs ses blessés, ses femmes et ses enfants.
Les Boers tremblent au moindre bruit de révolte ou de guerre : un vase prêté par Livingstone au roi des Béchuanas fut à leurs yeux une pièce d'artillerie. Le télescope de lord Ross établi au Gap les inquiéta vivement. Gomme les docteurs ès-pluie chez les Béchuanas, les Boe)^ colorent leur brigandage d'un prétexte de religion. « Gonservateurs, sauveurs de l'ordre et de la pro-
LES PREMIERS VOYAGES. . 2o
priété noire, nous sommes, disent-ils, comme Israël, le peuple de Jéhovah et les instruments de sa vengeance. » Ainsi, d'une part la spoliation par la ruse, d'autre part la spoliation par la force, disputaient aux Béchuanas leurs moyens d'existence, c'est-à-dire un peu d'eau, de maïs et de lait.
SÉGHELÉ
Séchelé, fils de Mozilikâtzé et roi ie%' Béchuanas^ pratiqua Thospitalité la plus généreuse à Tégard de Livingstone, et reçut sa récompense en devenant chrétien. Ce prince avait connu le malheur, et victime des fautes de ses pères, il avait été détrôné par ses sujets, puis rétabli sur son trône par un chef étranger sorti du désert, et dont il sera parlé dans la suite de ce récit. Livingstone fut étonné de trouver chez Séchelé des préoccupations relatives à la destinée humaine. Le roi des Séchuanas échappait noblement à Tindifférence de ses sujets. Il dit à Livingstone, le jour où celui-ci célébrait pour la première fois le culte public : « Il est d'usage parmi nous, lorsqu'une nouveauté nous est présentée, d'adresser des questions à celui qui l'apporte.
— Je suis prêt à répondre à toutes vos questions ?
— Dites-moi si vos ancêtres croyaient être jugés après leur mort. »
Le missionnaire évoqua devant lui le dernier jour, il dit, je le suppose, les prodiges qui sont d'abord aperçus dans les astres lointains, se rapprochent, sont déjà dans le soleil, et de plus en plus proches, apparaissent dans la lune ; la nuit noire, la mêlée des hommes se ruant les uns sur les autres, la rumeur des flots qui s'enflent et
de la mer qui vient, un jour étrange se levant sur les tombeaux des nations, et le front mystérieux du juge apparaissant sur ces nébuleuses qu'on voyait blanchir de la terre pendant les nuits d'été, le clairon sonnant le réveil des morts...
« Vous m'épouvantez, s'écria Séchelé, vos paroles ébranlent tous mes os et ma force m'abandonne. Mes ancêtres vivaient à la même époque que les vôtres, pourquoi vos pères n'ont-ils pas envoyé dire aux miens ces effroyables choses? Mes aïeux ont ainsi quitté la terre et, sans savoir où ils allaient, ils sont passés dans les ténèbres.
-~ L'océan s'interposait entre mes ancêtres et les vôtres; maintenant, grâce aux découvertes des blancs, la terre est devenue comme une seule demeure où doit circuler une même vérité. C'est cette vérité que je vous annonce, et désormais vous ne pourrez vous plaindre, en mourant, de disparaître comme vos pères dans les ténèbres. Prenez et lisez ce livre qui, pour nous, est le livre par excellence, vous y trouverez toutes les paroles que le Créateur a prononcées, tous les miracles qu'il a faits pour l'instruction de votre race et de la mienne.
— Je ne sais pas lire.
— Je vous apprendrai la lecture. » Et Séchelé mit tant d'ardeur, à l'étude qu'il oublia sa passion chérie, la chasse ; il se mit à chasser à Dieu (1). A peine converti, il devint apôtre. 11 le fut d'abord à la manière anti-chrétienne :
<( Vous imaginez-vous, dit-il au missionnaire, qu'il suffît de parler aux hommes de la tribu pour leur faire croire ce que vous dites? Moi je ne peux rien obtenir qu'en les battant; si vous voulez, j'appellerai mes chefs,
(1) Saint Chrysostome.
et au moyen de nos litupas, grands fouets en peau de rhinocéros, nous aurons bientôt fait de les décider à croire. »
Livingstone ne pouvait adopter ce genre d'apostolat :
« Prêchez d'exemple, répondit-il, et vous verrez qu'insensiblement le peuple vous suivra. » Docile à ces conseils, le roi réunit sa famille et fit la prière en un style à la fois simple et élevé qui surprit Livingstone lui-môme. Il voulut être baptisé. Il fallait pour cela renoncer à la polygamie qui, passée dans les mœurs de son pays, lui paraissait la chose du monde la plus naturelle. Il avait épousé les filles de trois chefs subalternes; ceux-ci ne l'avaient point abandonné alors qu'il était dépossédé du sceptre de ses pères. Son mariage était un moyen de leur témoigner de la reconnaissance, d'augmenter l'importance de sa famille et de cimenter l'union de la tribu : renvoyer ces femmes, c'était faire acte d'ingratitude envers leurs parents, c'était compromettre son autorité, c'était introduire les divisions dans la peuplade. Le missionnaire comprit la gravité de cette situation. « Je vous ai donné l'Évangile, dit-il à Séchelé; de quelle façon croyez- vous devoir agir, maintenant que vous pouvez en faire la lecture? » Pour toute réponse, Séchelé retourna chez lui, distribua des vêtements neufs à ses femmes, ainsi que tous les objets qui garnissaient leurs cases et les renvoya chez leurs parents avec la déclaration expresse qu'il n'avait rien à leur reprocher et qu'il ne se séparait d'elles que pour se conformer à la volonté de Dieu.
De leur côté, les Béchuanas comprenaient facilement un livre écrit pour un peuple qui vécut longtemps de la même vie qu'eux. Il est au nombre des miséricordes que le Seigneur tient en réserve à ses élus de faire servir
LES PUEMIERS VOYAGES. 29
l'état social des peuples châtiés à leur rédemption. Ceux qui n*ont point participé au progrès de la civilisation, qui sont restés à Tétat nomade et pasteur, ceux dont la famille est organisée comme au^ temps des patriarches, ceux qui vivent encore comme Israël voyageur dans des déserts de sable, tous ceux-là semblent prédisposés à comprendre la Bible. Si la parole de Dieu n'avait pas avec tous les cœurs et tous les peuples de mystérieuses harmonies, on pourrait dire qu'elle s'adressait tout spécialement à des Africains. Leur langage est empreint d'une poésie naïve et toute sémitique, ils personnifient tout, ils empruntent à la nature son symbolisme qui n'a point changé depuis Ja genèse. Ainsi Livingstone demande à l'un des membres de sa petite Église ce qu'il entend par la sainteté. Le Béchuana répond : « Lorsqu'une pluie abondante est descendue pendant la nuit, lorsque la terre, les feuilles et le bétail RU ont été lavés, que le soleil, en paraissant, montre une goutte de rosée à la pointe des brins d'herbe, et qu'on respire un air frais et pur, c'est la sainteté. »
Est-ce qu'on ne croirait pas entendre David mourant et souriant une dernière fois aux délicieuses matinées de l'Orient, dire lui aussi : « Le juste sera comme la lumière de l'aurore qui, au soleil levant, le matin, brille sans nuages, et comme l'herbe qui germe de la terre par les pluies. »
L'auteur du Deutéronome vécut longtemps en Afrique. De là ces parfums égyptiens, dont la Genèse, l'Exode, les écrits des Nabis, imitateurs de Moïse et continuateurs de son œuvre, sont comme embaumés; de là cette couleur locale que la Bible emprunte au désert de Libye, de Sin ou de Madian. Quand Isaïe dit que les ruisseaux retenus par des digues diminueront et seront desséchés, que leur lit sera mis à nu à sa
source môme, et que ceux qui jettent rhameçon se lamenteront, interrogeront les magiciens : comme les Africains devaient comprendre la réalité de ce châtiment des races déchues et dire : « Qui de nos pères a donc offensé Dieu ? »
Comme leur cœur devait s'ouvrir à l'espérance, quand le même Isaïe voyait le désert, inondé par des torrents, fleurir ainsi que Tanémone I
Encore que la nature prêtât au missionnaire un peu de ce qu'il fallait pour évoquer, dans les consciences, le lointain ressouvenir de la divinité, sa parole était écoutée par des hommes préoccupés de savoir comment ils vivraient le lendemain, et ne pouvait porter en eux tout son fruit.
La chasse obligeait les naturels à des courses lointaines et leurs absences empêchaient de les instruire. Livingstone les aida de son art, de sa science et de sa fortune. Six fois, grâce à son action sur l'opinion publique, la guerre fut évitée. Il continua son chemin, nous verrons comment et de quel côté ; mais en partant, il n'abandonna point sans apostolat les premiers qui reçurent, de sa part, la bonne et grande nouveauté. Il laissa derrière lui Séchelé qui continua d'être l'éducateur de son peuple. Il ne fit point servir la force à son enseignement. Plus tard l'Europe connut les découvertes de Livingstone, mais elle ignora la première et non pas la moins noble, et c'était celle de cet homme de bonne volonté qui, sur la terre africaine, fut le premier né des enfants de l'Église. Cet homme ne reçut, il est vrai, que le baptême d'un précurseur, mais peu importe la main, que ce soit celle de Pierre ou celle de Paul, si le Christ baptise (1), si l'homme
(1) Saint Paul.
a rintention d*étre baptisé. Il transmit à ses sujets la connaissance et Tamour de Jésus, autant du moins que rexemple et les leçons d'un chrétien sincère lui permettaient de le connaître et de l'aimer.
DÉPART DE KOLOBENG
Pourquoi Livingstone ne demeura-t-il pas à Kolobeng auprès de Séchelé? Tout Tinvitait à rester chez les Béchuanas, et l'hospitalité généreuse de leur chef et leur ignorance en matière de religion. Une dernière circonstance semblait faite pour localiser son action et fixer sa vie. Il avait rencontré sur la terre africaine, où tout semblait aride et désolé, une jeune compagne de ses travaux. Ainsi dans le désert Isaac vit venir Rebecca. Mary Moffat était la fille d'un pasteur et Ton a pu dire que, devenue la femme d'un autre pasteur, elle fut une aide pour son mari, jamais un obstacle.
Elle eût été digne d'un grand peintre, avec sa couleur patriarcale, avec son fond de sable doré, cette idylle où les travaux les plus vulgaires étaient transfigurés par une lumière éblouissante et ennoblis par le but d'un apostolat chrétien. Il fallait voir la meule de pierre tourner entre les mains de la jeune femme : elle réduisait en farine l'orge ou le blé, elle faisait la pâte, puis creusait dans une fourmilière un four auquel une pierre plate servait de porte. Ou bien mistress Livingstone allumait un grand feu sur une aire aplanie, et quand la terre était échauffée, elle y posait la pâte, la couvrait d'un vase métallique, et sur le vase entretenait
LES PREMIERS VOYAGES. Xi
un feu. Pour Livingstone, la sagesse industrieuse de Mary Moffat, la conscience de tout devoir aux soins de cette ingénieuse compagne, tout faisait de ce pain grossier la nourriture la plus délicieuse, et comme la manne de Texil.
De son côté Livingstone construisait la maison. Il la voulait carrée, grande et de belle apparence ; c'était une manière d'obtenir le respect des indigènes. Il devait se passer de leur aide en construisant cette demeure, car habitués aux formes arrondies de la nature, les indigènes ne bâtissent rien que de rond. Il lui fallait donc poser lui-même toutes les briques et toutes les pièces de bois afin qu'elles fussent placées d'équerre. Ces briques étaient encore dans la terre, ces pièces de bois dans la forêt; il fallait d'abord abattre un arbre, Téquarrir, en faire un moule à brique, des soliveaux, des portes et des fenêtres. Trois fois Livingstone recommença ce travail, car il se bâtit trois maisons, et pour élever à sa famille ces abris d'un jour, il pouvait dire, comme saint Paul, que ses deux mains avaient suffi.
Levé dès le matin pour jouir de la fraîcheur et faire la prière en famille, il se dirigeait à sept heures vers l'école pour donner des leçons à qui voulait s'instruire. La classe finissait à onze heures : alors, pendant que sa femme s'occupait du ménage, il se livrait à quelque travail manuel, soit comme forgeron, soit comme charpentier ou laboureur, suivant les besoins de sa famille et des habitants. Après le dîner, suivi d'une heure de repos, la femme tenait une classe déjeunes enfants qui, très gâtés par leurs parents, n'en venaient pas moins à l'école avec un plaisir extrême. Parfois la maîtresse variait les études par la couture qu'elle enseignait aux jeunes filles ;.elles en paraissaient enchantées. Au déclin du jour, lorsqu'on avait trait les vaches, Livingstone se
DÉPART DE KOLOBENG
Pourquoi Livingstone ne demeura-t-il pas à Kolobeng auprès de Séchelé? Tout l'invitait à rester chez les Béchuanas, et Thospitalité généreuse de leur chef et leur ignorance en matière de religion. Une dernière circonstance semblait faite pour localiser son action et fixer sa vie. Il avait rencontré sur la terre africaine, où tout semblait aride et désolé, une jeune compagne de ses travaux. Ainsi dans le désert Isaac vit venir Rebecca. Mary Moffat était la fille d'un pasteur et Ton a pu dire que, devenue la femme d*un autre pasteur, elle fut une aide pour son mari, jamais un obstacle.
Elle eût été digne d'un grand peintre, avec sa couleur patriarcale, avec son fond de sable doré, cette idylle où les travaux les plus vulgaires étaient transfigurés par une lumière éblouissante et ennoblis par le but d'un apostolat chrétien. Il fallait voir la meule de pierre tourner entre les mains de la jeune femme : elle réduisait en farine l'orge ou le blé, elle faisait la pâte, puis creusait dans une fourmilière un four auquel une pierre plate servait de porte. Ou bien mistress Livingstone allumait un grand feu sur une aire aplanie, et quand la terre était échauffée, elle y posait la pâte, la couvrait d'un vase métallique, et sur le vase entretens^it
un feu. Pour Livingstone, la sagesse industrieuse do Mary Moffat, la conscience de tout devoir aux soins de celte ingénieuse compagne, tout faisait de ce pain grossier la nourriture la plus délicieuse, et comme la manne de Texil.
De son côté Livingstone construisait la maison. Il la voulait carrée, grande et de belle apparence ; c'était une manière d'obtenir le respect des indigènes. Il devait se passer de leur aide en construisant cette demeure, car habitués aux formes arrondies de la nature, les indigènes ne bâtissent rien que de rond. Il lui fallait donc poser lui-même toutes les briques et toutes les pièces de bois afin qu'elles fussent placées d'équerre. Ces briques étaient encore dans la terre, ces pièces de bois dans la forêt; il fallait d'abord abattre un arbre, Téquarrir, en faire un moule h brique, des soliveaux, des portes et des fenêtres. Trois fois Livingstone recommença ce travail, car il se bâtit trois maisons, et pour élever à sa famille ces abris d'un jour, il pouvait dire, comme saint Paul, que ses deux mains avaient suffi.
Levé dès le matin pour jouir de la fraîcheur et faire la prière en famille, il se dirigeait à sept heures vers l'école pour donner des leçons à qui voulait s'instruire. La classe finissait à onze heures : alors, pendant que sa femme s'occupait du ménage, il se livrait à quelque travail manuel, soit comme forgeron, soit comme charpentier ou laboureur, suivant les besoins de sa famille et des habitants. Après le dîner, suivi d'une heure de repos, la fejume tenait une classe déjeunes enfants qui, très gâtés par leurs parents, n'en venaient pas moins à l'école avec un plaisir extrême. Parfois la maître^^se variait les études par la couture qu'elle enseignait aux jeunes filles ;.elles en paraissaient enchantées. Au dndin du jour, lorsqu'on avait trait Ips vaches, Livinj^^stono se
rendait à la ville, il causait avec ceux qui s'y montraient disposés. Trois fois par semaine il faisait des prières publiques et une instruction générale, il exhibait des tableaux qui facilitaient Tintelligence de sa parole. A ces différentes œuvres il faut ajouter les soins à donner aux malades, et les aliments à distribuer aux pauvres (1). Ainsi, non content de travailler pour subvenir à ses propres besoins, Livingstone travaillait aussi pour les autres, suivant Texemple et le conseil de saint Paul.
Un double apostolat rayonnait depuis huit ans de cet humble foyer lorsqu'un jour, en l'absence de ses habitants, quatre cents maraudeurs descendirent des monts Magaliesberg. C'étaient les Boers.
Ils pillèrent la maison de Livingstone qui, rentrant chez lui, trouva ses chers livres, compagnons de sa jeunesse, dispersés, déchirés et foulés aux pieds. Quand il revint, Kolobeng était désert. Les Béchuanas, sous la conduite de Séchelé, s'étaient défendus jusqu'au moment où l'ombre du soir leur avait permis de s'enfuir (1852).
D'un côté était le désert Kalahari, de l'autre étaient les montagnes forteresses des Boers.
Le Kalahari c'était la fuite possible, le refuge ouvert. Livingstone leur préféra de marcher droit à ses cruels persécuteurs, moins soucieux du péril qu'il courait que du salut de ses ennemis et du sort des multitudes qu'ils tenaient asservies. « Croyez-vous, dit-il à leur chef, croyez-vous de votre intérêt que ces infortunés sauvages soient privés pour des siècles encore de l'Évangile? » Le chef appela quelqu'un pour répondre à l'insolent qui lui parlait de la sorte, et menaça d'une vengeance terrible la peuplade assez audacieuse pour admettre un missionnaire.
(1) Exploration dans V Afrique australe.
Soit qu'ils redoutassent la lumière à l'aide de laquelle les esclaves parviendraient à s'affranchir de leur dépendance, soit qu'ils voulussent s'assurer le monopole du commerce avec l'Angleterre, les Boers résolurent de fermer le continent. Livingstone résolut de l'ouvrir et, seul, tint tète à ce peuple placé comme une sentinelle à l'entrée de la barbarie pour empêcher la civilisation de passer...
Il se tourna vers le Kalahari (1852).