INTRODUCTION
Si ron s'en rapporte aux traditions anciennes, le courant de civilisation qui s'introduisit au Mexique vint, à deux époques successives, de centres inconnus situés dans le nord du continent. Les Toltèques, qui commencèrent le mouvement au vil* siècle de notre ère, venaient de TuUan. Les Nahûas, qui le continuèrent, en le renouvelant sous une autre forme, au xii* siècle, étaient partis du pays d'Astlan.
Ces deux centres étaient-ils voisins? avaient-ils des rapports d'origine? On doit le supposer d'après l'analogie des deux civilisations qui se succèdent, et qui, tout en portant les traces du génie bien différent des deux peuples, semblent émaner de la même source.
Il serait donc permis de penser que les deux courants suivirent, à cinq cents années de distance, à peu près les mêmes chemins.
La vallée du rio Bravo-del-Norte vit s'écouler ces flots de population, marchant vers l'inconnu et quittant leurs foyers, on ne sait sous l'impression de quelle attraction ou de quel désastre.
Le souvenir des dernières migrations mexicaines s'est vaguement conservé et a effacé celui des migrations toltèques;
on ne peut cependant attribuer aui Nahûas seuk les villes laissées sur les plateaux que traverse le rio Gila A Tendroit où la vallée du rio Bravo s*élargit, tandis qpie le fleuve change vers Test la direction de son cours.
Quant à présent, elles sont encore presque complète* ment ignorées; c est à peine si Ton connaît convenablement leur position. Trois se trouvent sur les bords du rio Gfla, et il sera toujours excessivement pénible de les reconnaître à cause des difficidtés du terrain et de la présence des peuplades féroces qui habitent ces régions.
La première se rencontre vers l'embouchure du rio Gila et du rio Colorado, la seconde vers le milieu du cours du Gila et la troisième près de ses sources. Au sud de cette région, dans le haut du bassin du rio Yaqui, deux amas de ruines anciennes marquent la place où furent la grande Quivira et une autre cité qui n'a point transmis son nom. Les restes de la grande Quivira gisent à Touest et non loin du massif montagneux de San-Bemardo, qui marque la limite commune des provinces de Soïiora, Chihuahua et Arizona. La sixième cité, qui a été confondue avec la précédente, offre encore quelques traces dun grand établissement au N. E. du Paso-del-Norte , sur les plateaux de la rive gauche du rio Bravo. Enfin, la septième, la plus méridionale de toutes, connue sous le nom de Casas-Grandes du Chihuahua ou de la Malinfzin, est celle que je vais essayer de faire connaître d'après les renseignements divers que j*ai recueillis et les recherches que j'ai faites pendant mon séjour dans cette province. Il appartient aux éminents archéologues qui siègent dans le sein de la Commission de déterminer si ces ruines appartiennent aux premiers. colonisateurs du Mexique ou h ceux qui suivirent leurs traces. Je me bornerai à indiqnor simplement les faits, en les déga-
géant de toute hypothèse et de toute explication, que je ne me sens pas capable d'aborder. Je rappellerai cependant le mouvement incessant des populations qui, après être descendues du nord vers le sud, remontaient du sud vers le nord pour aller puiser, dans les régions septentrionales, des éléments nouveaux, que Ton a quelque raison de croire fournis par TAsie d'un côté et par l'Europe de Taulre. Ces fluctuations successives offrent un véritable caratère de migration dans le sens qu'on applique d ordinaire à ce mot. Nous ne ferons, du reste, que suivre l'exemple de plusieurs écrivains , en désignant ainsi les évolutions des anciens peuples mexicains.
CASAS-GBANDES DU GHIHDAHOA.
Sommaire. Position et situation de la localité. — Vigies , plates-formes circu-^ laires. — Disposition de la cité et des habitations. — Moyens de défense. — Mode do construction , matériaux , portes , fenêtres , toits , bâtiment principal, labyrinthe. — Découverte d'un aérolithe vénéré. — Les tombeaux, leur forme, leur situation. -7- Objets de l'industrie ancienne, tissus, petits objets d'art en cuivre. — Colliers de coquilles marines. — Bracelet d'os de buffalo. — Vases peints. — Vases ollaires. — Pierres à broyer le maïs.
Les Casas-Grandes du Chihuahua sont situées par 3o" 2 a' lat, N. et 1 10® 1 3' longitude 0. de Paris, rapportés au bâtiment principal, le temple, et par l'altitude de 1 ,a/iO mètres environ. Les ruines s'étendent sur les deux rives du rio qui porte leur nom, et qui va se jeter au nord, dans la lagune alcaline de Guzman. Une chaîne de montagnes, très-rapprochée de la rive gauche, limite la vallée, qui prend toute son extension sur la rive droite, jusqu'au pied de la Sierra-de-la-Escondida. Ce dernier chaînon court du nord au sud parallèlement à l'autre et borne la vallée à une
largeur moyenne de l'i à 1 5 kilomètres. La planche I , qui donne le croquis de la région environnante, précisera mieux le site des Casas -Grandes. On voit que ces mines occupent la vallée la mieux favorisée sous le rapport physique. Les eaux y sont abondantes; la position est abritée par des montagnes, qui offrent le bois nécessaire aux constructions et aux usages journaliers. En dehors de cette vallée on ne trouve d*un côté que les pentes abruptes et boisées de la SieiTa-Madre , et de Tautre que les vastes plateaux qui se couvrent d'efflorescences salines. Ces déserts occupent une grande étendue, au débouché même de la vallée de Santa- Fé; ils durent opposer une barrière infranchissable à Timmigration. C'est sans doute cet obstacle naturel qui fut la cause de la fondation des cités du rio Gila; et, si Ton se demande par où arrivèrent les fondateurs des Casas-Grandes , les dispositions physiques du pays indiquent encore qu'ils ne pouvaient venir que d'une seule direction, qui est précisément celle de la grande Quivira. La casa de Janos, qui se trouve sur cette route, est aussi un vestige de leur migration et reste comme un jalon de leur itinéraire.
Le relief de la vallée fut parfaitement mis à profit pour la
fondation d'un centre populeux en pays étranger. Une vigie
Fig. I. occupe le sommet le plus élevé de la rive
gauche; elle est construite en plate-forme à triple* étage et à base carrée, comme l'indique la figure i ; chacune des assises a i™,a 5 de hauteur, et elles sont assemblées en pierres sèches. Au pied même de la montagne, suivant la même orientation et dans l'axe E. O. delà plate-forme, existe le monument le plus vaste de la cité. Cette relation de position onire les deux constructions indiquerait
pour la plaie forme une toute autre importance et une des. lination différente d'une simple vigie. Quoi quil en soit, au point de vue de la sécurité, la vigie permettait d observer le pays au loin ; d'un côté elle domine le défilé de Piedras-Verdes, et de lautre celui de Porto-Chocolatl. De ce poste élevé, la vue s'étend sur toute la vallée et sur une grande partie du pays qui l'entoure. Au N. E., des petits mamelons détachés de la Sierra-de-la-Escondida, disséminés dans la vallée, portent également des plates-formes pavées; elles sont de figure ronde et ne présentent pas les trois étages de la grande vigie. Ces postes avancés sont bien placés pour surveiller les passages où se trouvent aujourd'hui le Rancho-de- Ramos et le petit village minier de Léon.
Les ruines ne paraissent pas présenter, dans leur disposition générale, de plan régulier. Les anciennes constructions sont espacées les unes des autres à des distances assez considérables; elles constituent des centres isolés, qui s'étendent sur les deux côtés de la rivière et sur les meilleures terres de la vallée qu'elles occupent sur une surface de 60 kilomètres carrés. Cette grande extension indique la préoccupation d'une population agricole plus soucieuse d'être rapprochée de ses cultures que de s'agglomérer en centre compacte pour opposer une résistance plus grande à l'attaque. Toutes les habitations semblent avoir été construites de manière à protéger leurs habitants contre des surprises ou des attaques du dehors; ce sont des véritables réduits bastionnés par la disposition des bâtiments qui se flanquent entre eux; extérieurement ils offrent un très-petit nombre d'ouvertures. Cette ville parait donc, avant tout, avoir été un établissement agricole munie de moyens préventifs de défense.
Le mode de construction est uniforme; les murs ont près
d*un mètre d'épaisseur et sont construits par blocs juxtaposés formés de terre et de sable damés; ils sont enduits intérieurement et extérieurement d'un stuc blanc parfaite* ment poli. Le sol était formé d une assise.battue recouverte du même stuc. Nulle part on n a rencontré sur les murs ou sur le sol des traces de peintures. Les portes, très-étroites, sont toujours ménagées dans langle des chambres , coutume conservée par les Indiens actuels. Le jour était donné vers le haut par des lucarnes taillées dans la pierre, offrant la forme suivante, avec un diamètre de o'^^^S, et encastrées
dans le corps des murailles (fig. a); elles existent en grand nombre; ce sont les seules
el pierres de construction taillées que Ton ren- I contre dans les ruines. Il est asscx vraisem- ^^^^i blable de supposer que la couverture des
bâtiments était formée de poutres en bois recouvertes de terres damées en azolea, ainsi que cela se pratique encore au Mexique , et revêtues du stuc blanc qui recouvre les murailles. La destruction des bois a depuis longtemps hâté la dégradation des murs en les exposant à Faction atmosphérique. Dans Tétat de ruine où sont tombées ces constructions, elles offrent aujourd'hui laspcct de monceaux de terre qui se sont gazonnés et que domine çà et là quelque pan de mur isolé.
Le bâtiment principal est situé, comme je lai dit plus haut, au pied de la montagne sur laquelle s'élève la vigie ou plate-fomie à trois étages. L'analogie est ici trop frappante avec les dispositions connues des autres ruines mexicaines pour que Ton ne soit pas amené à regarder ces deux monuments comme le centre religieux de la ville (fig. 3). Le temple présente la forme d'un grand carré flanqué de deux autres aux extrémités du côté est. Le grand bâtiment carré
— 17ft — peut avoir i oo mèlres de côté, les deux ailes 60 mètres-, les inatcriaux de construction sont les mêmes; la façon y a
Fig. 3.
été donnée avec plus de soin que dans les constructions isolées dans la plaine, de sorte qu'on en distingue encore les dt^tails. La particularité la plus intéressante que présente cet édifice est l'existence de murs disposés en labyrinthe dans l'intérieur du grand carré; ces murs n'offrent plus aujourd'hui que quelques pieds d'élévation au-dessus du sol; les détours en sont assez compliqués, cependant, pour qu'un enfant qui s'y engage ne puisse s'en retirer aisément sans te secours d'une grande personne. Cette disposition rappelle celle de quelques constructions de Mitia, rommc on peut en juger d'après les plans joints au mémoire du général Ooutreiaine '. Les habitants du petit village qui occupe l'emplacement des ruines ne voient, dans cette construction à enceinte compliquée, que l'indice de la présence d'un trésor, aussi a~t-on défiguré les bâtiments par de nombreuses fouilles faites dans le but de le découvrir. Elle semble avoir été destinée à sauvegarder des objets du culte, en éloignant les profanes d'un endroit consacré.
' irthiva, lome III, page 101t. Rapport 9ur lei rnino de Mitla.
Celait une sorte de palladium où la peuplade conservait ie symbole de sa croyance, peut-être la statue de bois du dieu guerrier, qui la suivait dans ses migrations et qui rappelle de loin la statue de bois d'olivier de la divinité de TAttique. On na point rencontré dans ces ruines, malgré toutes les fouilles qui ont été faites, d'objets qui se puissent rapporter au culte des idoles; on a trouvé quelques statuettes de terre cuite, paraissant avoir été des ex-voto ou des jouets d'enfants, quand elles ne furent point de simples caricatures, puis deux objets en cuivre : une tortue de lo centimètres de long et un lézard portant la tête élevée et ouverte comme pour y recevoir un objet. Ce sont les seules œuvres d'art métalliques qui aient été rencontrées; ces objets avaient été portés à Chihuahua et y sont connus d'un grand nombre de personnes. Nos recherches ont été vaines pour les retrouver. Il eût été intéressant de constater si les populations anciennes des Casas-Grandes connaissaient les procédés de la fonte et du moulage en cuivre; il est probable que les morceaux de cuivre natif que présentent les filons du pays de Quivira ont servi de point de départ, et que, guidés par la forme accidentelle du métal , les artisans de cette époque font façonné en le martelant et en le taillant.
Une découverte très-importante a été faite par M. MùUer, directeur de la monnaie de Chihuahua, dans le grand temple. Une fouille pratiquée dans une des chambres du labyrinthe a mis à découvert, à une faible profondeur sous le sol, une masse lenticulaire, de 5o centimètres de diamètre, de fer météorique, enveloppée avec soin dans des étofies semblables à celles qui ensevelissent les cadavres anciens dans les tombeaux de la même localité. Cet aérolithe fut-il trouvé sur les lieux mêmes, ou fut-il amené
(tu dehors? Jcs anciens fnicnt-ils témoins de sa chulc? Il est certain qu'ils le regardaient comme un objet extraordinaire; peut-être céltbrèient-ils sa cliute comme la mort d'un dieu inconnu auquel ils donnèrent la sépulture dans leur temple. Une idée superstitieuse a dû s'atlacher de tout temps à ces blocs de fer météorique que l'on rencontre en grand nombre dans le Ctiiliuahua. Probablement l'usage du fer aurait commencé longtemps avant l'époque de la conquête par Pernand Cortez, comme celui de Tor, de l'argent et du cuivre natifs des fdons, si ces blocs n'avaient pas été l'objet d'une superstition.
C'est principalement dans les tombeaux qu'ont été rencontrés les restes de l'industrie ancienne. II paraitrait, d'après le grand nombre de tombes mises à découvert par l'érosion des berges de la rivière, qu'on avait coutume de déposer les morts dans le voisinage de l'eau, usage qui est du reste eonmiun à plusieurs peuples. Les tombeaux offrent la l'orme de cuves en maçonnerie sèche (fig. i); la seelion hori- ... , zonlale est une ellipse de (".So de
grand diamètre, sur i mètre de argeur et autant de hauteur. La dépouille , enveloppée d'une étoffe tissée des fibres serrées d'un végétal qui rappelle l'agave, est accroupie comme l'indique la figure ci-contre.
Autour d'elle se tiouvent des vases . . ou des objets de prédilection du
défunt, tels que colliers, bracelets, poteries, etc. La tortue et ie lé/.ard ont été trouvés aussi dans tes tombeaux. Il m'a élc donné d'examiner quelques-uns de ces objets; je vais en donner sommairement une description en suivant les figures qui les représentent.
Fig. 5, bracelet en os de bulTalo portant un rendement |)ercc d'un trou destiné à recevoir un ornement pendant; fobjet est ligure en demi-grandeur naturelle.
Fig. 6, collier de coquilles marines du golfe de Californie, retenues par un fil brun de même provenance que les tissus des tombeaux.
Fig. y, bracelet d'enfant composé de rondelles taillées dans des coquilles et réunies par deux pierres, rouge et bleue; la pierre bleue parait artificielle, et rappelle, par son aspect et sa teinte, celles que Ton trouve dans les tombeaux d'Egypte.
Fig. 8, vase ollaire en p«ite noire; son bord est percé de quatre trous opposés deux i deux et destinés à recevoir une anse ligneuse.
La plancbell donnera une idée de l'art céramique à celle époque ancienne. Quatre spécimens y sont reproduits en couleur et dessinés à une écbelle de demi-grandeur.
La figure i est une sébile en pâte fine, recouverle de dessins noirs et rouges de style syriaque; le motif de ce desMii se retrouve indiqué dans le vase (fig. 3).
La figure ?. représente u\\ vase orné de dessins noirs et rouges se (léla( liant sur le fond jaunâtre de la poterie. Ce spécimen se fait remarquer par sa forme très-correcte et par une grande netteté de pinceau dans les traits du dessin. La représentation du double motif qui est figuré, et dont on voit les deux moitiés sur la face du vase, semble être la représentation allégorique de la gueule du serpent. Ce vase fait partie des objets rapportés, et se trouve inscrit au catalogue de mes envois. lia été ofiert par le licenciado Yrrigoyen, de Cbihuabua. ^
La figure 3 de la même planche retraciî l'aspect d'un vase plus remarquable encore (fue les précédents. D'un
()l>j.-(> imni's <l,n>i li-s lnmli.-aii!i des Cniis-Gi-amlr»
profil très -élégant, il rappelle, par la finesse de sa pâte, par la délicatesse de son coloriage et par le poli de sa surface, les beaux échantillons de fart à fépoque des premières colonies grecques. Sa forme est tout orientale; son des^n pix>cède à la fois des styles asiatiques et mexicains. Comme époque de fart, il se place entre les vases figure 1 et figure a. La manière mexicaine s'accentue de plus en plus pour dominer presque complètement dans celui que nous décrivons ensuite. Ce vase a été Irouvé par M. Mùller dans un tombeau des Casas-Grandes avec les bracelets et colliers figurés plus haut. Ces divers objets reposaient près d un cadavre monufié par dessiccation et enveloppé d*une toile solide eh fils de magiiey.
l^a figure h est un vase allégorique, Y homme tortue, reproduit en demi-grandeur. H se rapproche, par fanalogic de ses dessins, du vase (fig. 3). Le style mexicain y est accusé dans sa forme naïve, et ce vase peut servir de transition à ceux que Ton a tit>uvés dans les environs de Mexico. II a été offert par le docteur Roger-Dubos, correspondant de la Commission. Dans ce vase on a trouvé, lors de sa découverte, une ardoise rectangulaire avec un stylet do même matière. La destination de ces objets ne peut faire un doute, car fécriture était en usage. L'ardoise est une matière assez commune dans TArizona, sur le versant des Montagnes-Rocheuses et dans la constitution du sol au nord du Cliihuahua. 11 existe, au sud de Paso-del-Norte et à 8o kilomètres au N. E. des Casas-Grandes, imo montagne nommée Carrizal, qui est entièrement formée d*ardoise.
Les objets que Ton trouve en plus grand nombre sont les pierres à broyer le maïs, metates; elles offrent cette particularité, qu'elles sont extrêmement usées, et que la pierremeule, ordinairement carrée en section, est toujours apla-
lie; c'est peut-être la conséquence d'un excès d'usure. On ne peut tirer de ces remarques aucune utilité pour évaluer le temps que passèrent dans celte étape les tribus immigrantes. D'un autre côté, les Casas-Grandes sont habitées depuis longtemps par une population mêlée, pauvre et arriérée, qui a dû user de toutes les épaves laissées par la migration. Des fouilles nombreuses seraient nécessaires pour arriver à des notions exactes sur l'évaluation de la population ancienne, sur son origine véritable et sur la période qu'elle passa dans la vallée.
BABICORA. MAZATLAN. SAHl ARIPA.
En remontant la vallée des Casas-Grandes, on rencontre, à 120 kilomètres au S. 0., des ruines près de San-Miguelde-Babicora, composées d'une série de bâtiments formant des lignes continues le long d'un cours d'eau. On dit ces ruines assez bien conservées; il existe dans les environs les restes d'une hacienda détruite par les Apaches, avec laquelle on les confond souvent. Au rapport des chasseurs tarhumares, il y a de nombreuses ruines indiennes dans la portion de la Sierra -Madré qui traverse leur territoire. Les passages naturels et faciles qui existent dans cette partie de la chaîne ont dû inviter les anciennes migrations à descendre le versant du Pacifique vers le Sinaloa. M. l'abbé Brasseur de Bourbourg indique, comme s'élant formé dans ce pays, un grand centre nommé Culiacan, et il pense que c'était le même site que celui occupé par Culiacan de Sinaloa. D'après les voyageurs et habitants que j'ai interrogés dans les deux provinces, il ne reste aucun vestige ancien autour de la ville moderne. J'ai, du reste, beaucoup de peine à croire
que (les races si allectionnées aux plateaux et aux régions lempérc^es, cominc rélaîcnl les Tollèques et les Nahûas, soient ailées, sans plus de transition, s'établir sous un climat brillant et humide. Je serais plus porté à croire que la tradition se rapporte à une localité qui conserve encore le nom de Culiaghuacan et se trouve située dans la Sierra- Madré, non loin de la vallée du Fuerte, à Texlrême nord de la province du Sinaloa.
Cette région du littoral do la mer Vermeille renferme toutefois quelques vestiges des anciennes tribus, et il ne serait pas sans intérêt de les examiner de plus près. Je me bornerai à en signaler plusieurs.
Autour de Mazatian , Tun des principaux ports de cette mer, on trouve, à une petite profondeur sous falluvion et au bord des lagunes qui s étendent au sud de la ville, des armes de pierre, telles que haches et flèches, des mortiers, des débris de cornes de cerf et de pirogues. Mazatian signifie terre des cerfs (de mazati, cerf), L'ile qui sétend au N. O. du port, près du rivage, s appelle Venado, par traduction castillane du mot mexicain mazatL
En Sonora, dans le district de Sahuaripa, entre le Real- Viojo et Arivechi, des cavernes renferment des restes anciens. On trouve près de la Trinidad , dans le même district, (les momies indiennes complètement desséchées. D'autres cavernes sont revêtues, à l'intérieur, de peintures sur les- (|uelles les Indiens de nos jours ne possèdent aucune tradition. Elles se distinguent des peintures modernes en ce qu'elles sont l<ntes en noir, tandis que les dernières sont tracées avec Tocrc rouge, dont les tribus du nord ont fhabitude de se couvrir le visage.
On ne signale point, dans les deux provinces, des mines de ville; il faut renujnler jusqu'au rio (jila pour trouver les
ruines (ranciennes cités. Au nord de cette rivière on en rencontre plusieurs aulres sur les plateaux du Colorado et dans le haut de la vallée de Santa-Fé.
in
KUINES D'UNE COLONIE AGKICOLK PBÈS DE ZAPE.
Le développement recUligne de la Sierra -Madré a certainement guidé la marche de toutes les migrations venant du Nord. Cest toujours dans les vallées qui sVlendent parallèlement à la chaîne que Ton rencontre les vestiges des établissements anciens. Près de Sestin, connu par ses placers dor et situé sous le a 6* degré de latitude, jai vu des cavernes avec vases et objets divers, dénotant une civilisation avancée. Plus au sud , dans la vallée de Zape et sous le aS" degré, j'ai rencontré les vestiges d'une ville trèsétendue occupant toute la partie découverte d'un élargissement de la vallée. La rive gauche de la rivière qui coule vers Sestin est couverte d'une série de collines de peu d'élévation qui ondulent d'un côté jusqu'à la sierra de Guanacevy, et de l'autre jusqu'à celle d'Escobar. Le sommet de chaque colline est un centre d'habitations, tandis qu'aux pieds s'étendent les terrains de culture. Il eût été très long de procéder à la reconnaissance de tous ces tertres presque semblables. Je me suis borné à prendre le plan exact de ceux qui se trouvent à 700 mètres au nord du rancho de 8anta-Âna et à 6 kilomètres de Zape.
La planche IIF reproduit le plan et la coupe d'une série de terre-pleins rapportés, formant des terrasses exactement orientées et dont les bords supérieurs sont limités par des lignes de pierres fixées dans le sol. Quatre terrasses ainsi disposées entourent une cour carrée au milieu de laquelle
un petit bâtiment est indiqué par des pierres placées on carré. A la suite de cette première cour, vers Test, dautres terrasses embrassent deux espaces rectangulaires sur trois côtés seulement. Cette disposition rappelle celle que Ton rencontre dans Tancienne ville de Teotihuacan. Là aussi des terrasses distribuées dans le même ordre servent de base à des habitations construites en matériaux solides, tandis qu'à Zape elles paraissent n'avoir supporté que des cases cens* truites en matériaux légers, comme \es jacals des Indiens de la Sierra. Un chemin en rampe douce descend , de chaque côté du bâtiment principal , vers le bas de la colline, dans des champs où l'on cultive, comme autrefois, le mais. Les terrains sont limités à 600 mètres par un ruisseau permanent d'une certaine importance; il descend des hauteurs de la Cicnega-d'Escobard , et va se jeter dans la rivière à Zape. Les autres collines de la vallée offrent des groupes quelquefois plus étendus de terrasses semblableraent disposées. On peut évaluer à 5o kilomètres carrés fespace sur lequel ces constructions sont disséminées. .11 existe des vestiges d'un tout autre genre sur le rocher tabulaire qui domine le village de Zape : ce sont des restes de constructions grossières établies sans ordre, composées de pierres superposées et rappelant les cabanes qu'élevaient dans les régions pierreuses les bergers du vieux monde. Ces travaux barbares sont dus aux Cocohiomes, tribu sauvage aujourd'hui disparue. 11 y a à peine deux ans qu'une vieille femme, dernière survivante de cette peuplade, mourait à Zape *.
' Au rapport d'Alègrc (t. l, p. /|i5), quand les Jésuites vinrent fonder la mission de Zape , ils trouvèrent, au haut du rocher, des restes plus importants d'arcliiterture ancienne, tels que des débris de colonnes, des pans de murailles et des idoles de pierre , qu'ils se hâtèrent de faire disparaître, et dont les matériaux servirent à élever l'église que l'on voit aujourd'hui au pied du
Quelques cavernes, ayant servi d'habitations aux mêmes populations, se voient sur les bords de la rivière au nord de Zape; on y trouve des ossements, quelques poteries grossières et des flèches de silex.
CHALCHinUlTES. VAL DE vSUClIIL. SACRIFJCIOS.
L'intérieur de la Sierra ne présente pas de ruines anciennes. On n*y rencontre que des villages abandonnés par les tribus montagnardes des Tarluimares et des Tepehuanes. Les migrations ont suivi de préférence le pied de la chaîne, et c'est le long du versant intérieur, à la naissance des plateaux, qu'il faut rechercher leurs traces.
A i5o kilomètres au sud-est de Durango, on retrouve des enceintes rectangulaires tracées avec des pierres alignées et engagées à la crête des terrassements. Elles sont réparties sur un espace qui s'étend depuis le pied du massif de Chalchihuites, à 5 kilomètres de la ville de ce nom, jusqu'au val de Suchil. Ces vestiges offrent la réunion de constructions nombreuses d'origines bien différentes et superposées suivant l'ordre des âges. C'est ainsi que très-souvent les terrasses sont recouvertes par des tertres circulaires qui proviennent des Indiens Chichimèques.
Chalchihuitl signifie, en idiome nahuall, pierre précieuse. On trouve, en effet, aux environs, dans un filon exploité par une mine du nom de Chalchihuites , une gangue d'un assez beau vert, qui n'est autre qu'un fluorure de calcium. Cette
rocher, de l'autre coté du bassiu de la source thermale. Ils rencontrèrent aussi, aux environs, un grand nombre de vases funéraires avec cendres et ossements, des poteries de toute espèce et des figures d animaux sculptées en pierre.
gemme commune était travaillée par les anciens, qui en taillaient des ornements.
Le val de Suchil était encore, à l'époque de la conquête, la grande place d'armes des Indiens Chichimèques qui défendaient Taccès des plateaux aux Indiens Tepehuanes. Ceux-ci, retranchés dans les vallées de la Sierra du Pacifique, avaient les allures et les mœurs d'un peuple «envahisseur.
Le Cerro-de-Sacrilicios, placé à peu de distance du val de Suchil, servait, suivant la tradition, aux sacrifices religieux. On n'y rencontre, il est vrai, aucune trace de construction; mais la forme toute particulière de cette montagne devait naturellement l'appeler au rôle qu'elle a joué.
RDINES DE LA QUEMADA.
Un intérêt tout particulier semble s'attacher à la reconnaissance des ruines dites delà Qaemada, près de Zacatecas. Ce sont les restes les plus importants qui existent dans le nord du Mexique depuis les Casas-Grandes de Chihuahua. Les recommandations que me fit M. le général Doutrelaine, en m'adressant les documents publiés sur ce sujet, me décidèrent à aller reconnaître la localité. Le 2 4 mai 1866, je quittai Zacatecas par un chemin qui, se dégageant bientôt des escarpements du massif métallifère de ce riche minerai, gagne une large vallée située à l'ouest et dirigée du nord au sud. Cette vallée communique, au nord, avec les plateaux salins des environs de Fresnillo et du Rio-Grande, et avec cette longue vallée, limite des plateaux, qui suit les contreforts de la Sierra dans leur direction nord ouest, et le long de laquelle se rencontrent en divers endroits, comme à
(Ihcilchihuitcs, à Suchil et à Chapoltepec, les traces des anciennes migrations. Je nie trouvai donc sur Fitinéraire qu'avaient suivi les tribus mexicaines s'acheminant \ers le sud. La vallée n avait rien de lentant pour y déterminer la fondation (l'un établissement fixe : d'une extrême aridité, sans cours d'eau , elle n'offrail pas à de nouveaux hôles une sécurité suffisante. A l'ouest, elle est dominée par les montagnes de Jerez, alors habitées par les sauvages Cascanes; k Test, c'est la sierrania de Zacatecas avec les rudes Zacatecos comme voisins immédiats. Si l'on en croit des historiens de la conquête, les Espagnols eurent beaucoup de peine à dompter ces tribus, et encore aujourd'hui leurs descendants se ressentent de leur ancienne origine. Les tribus immigrantes poussèrent donc plus au sud vers un endroit où la vallée se resserre en un étroit passage de quelques centaines de mètres, qui s'appelle El-Paerto; on y a construit une presa \ dont les eaux ont permis de développer les cultures de la belle hacienda de Malpaso. La vallée s'élargit ensuite, et prend vers le sud une pente qui devient surtout sensible au pied d'une ligne de collines la traversant dans sa largeur. Du haut de ces monticules, on domine un plateau de lo kilomètres de largeur sur 1 5 de longueur, incliné en pente douce et limité de tous côtés par une ceinture de montagnes; les plus hautes, à l'est, forment la sierra de las Palomas; une rivière qui en suit les contre-forts apporte en toute saison à la plaine un tribut d eau suffisant, et débouche ensuite dans la vallée de Villanueva. Le sol, formé de cette terre profonde, légère, argilosiliceuse et calcaire, qui couvre les plateaux mexicains, offire h la culture de vastes espaces. C'est ce territoire privilégié , défendu au nord par les collines, dont la plus élevée,
* Relciiuo d'eau formép par un barrage.
ie Cerro-de-]os-Edi6cios, porte des ruines considérables: c'est cette vallée fertile que choisirent les tribus anciennes pour une halte dans leurs longues pérégrinations.
La distance de Zacatecas au Cerro-de-los-Edificios est, à vol d'oiseau ,de(ih kilomètres suivant la direction S. S. O. ou , pius exactement, S. 28' 3o' O. sur le méridien vrai. La plus grande partie de l<i surface dç la vallée est occupée aujourd'Iiui par les terres de l'hacienda de la Quemada, domaine constitué à la frn du xvi* siècle en faveur d'une confrérie de Queretaro, qui devait envoyer des missionnaires auprès des Zacatecos, et qui établit en eOet, plus tard, une succursale à Zacatecas. Cette propriété, passée aux mains du clergé mexicain après l'expulsion des moines espagnols, fut achetée, il y a une trentaine d'années, par le général Franco, alors commandant supérieur de la province. Elle est administrée aujourd'hui avec beaucoup d'habileté et d'entente par sou fds Don Juan Franco, qui a introduit, ii côté des anciennes cultures du maïs et de l'agave, celtes du bic et delà vigne. Le plan de C. de Berghes, dont la planche IV figure une réduction, est reproduit d'après nnc copie malheureusement peu coni])lète. L'original fut dressé par ordre du général Franco, en ] 833 , et se trouve entre les mains du propriélaire actuel. J'aurais désiré en prendre une nouvelle copie, le temps et les moyens mo manquèrent à la fois; mais il sera toujours possible, grâce ^ l'extrême obligeance de M, Franco, de combler ultérieurement celle lacune. Ce plan est d'autant plus précieux, qu'il contient l'indication de plusieurs constructions secondaires disséminées dans la vallée et aujourd'hui presque effacées par le passage de la charrue; la planche n'en reproduit qu'une partie. Quant aux ruines qui couroiuient le Cerro-de-los-Ediiicios, elles se sont maintenues telles que le temps les a léguées, M. Fiauco ayant
eu soin d'en défendre les fouilles en affeclant un garde spécial à leur conservation. Ces ruines forment la partie capitale des vestiges anciens restés dans la vallée; leur état de conservation permet d'en faire une étude facile, de reconnaître leur destination, et de revenir ensuite par un coup d*œîl général sur l'ancienne cité qui couvrait de ses constructions et de ses cultures le fond de la vallée.