MBR DES ANTILLES. PANAMA. OCÉAN PACIFIQUE
Parti de Southampton le 17 juillet i86à, à bord de la malle des Antilles, j'arrivai le 2 août à Saint-Thomas, lune des possessions danoises des îles Vierges. Ce port franc centralise un grand mouvement commercial; il sert de station aux compagnies de navigation à vapeur, dont les lignes annexes rayonnent dans diverses directions : les unes desservent les Grandes Antilles et la côte du Mexique , les autres relient les Petites Antilles et les ports de TAmérique du Sud. La malle de Panama, qui touche à Jacmel d'Haïti et à Kingston de la Jamaïque, me débarqua au bord de Tisthme à Aspinwall, après une traversée de quelques jours à travers la mer des Caraïbes, si intéressante par les phénomènes physiques qui s*y produisent journellement, et dont les plus remarquables sont ceux des colorations crépusculaires et celui des trombes d'eau ^
Aspinwall ou Colon, port de création récente, sert de tête à la voie ferrée qui permet de franchir Tisthme en quelques heures et d'atteindre Panama après un trajet de
^ Rapport du maréchal Vaillant Aiir une note de M. Guillemin. [Archiret,
— ti —
76 kilomètres, eflectué au milieu de forêts et de marécages. Un séjour d*une semaine dans cette dernière ville me permit d*étudier le pays à divers points de vue, comme je Tai relaté dans une note qui fut examinée par M. le maréchal Vaillant. Je ne reviendrai pas sur cette communication; je signalerai seulement en passant une erreur géographique assez importante pour être relevée, surtout à un moment 011 Ton semble smtéresser davantage aux communications interocéaniques; il s*agit de la constitution topographique des isthmes américains, considérée, à un point de vue trop général, comme le prolongement de la chaîne des Andes.
Tous les cartographes représentent, en eflfet, le développement des terres centrales comme dominé par une arête montagneuse qui se soude, au sud, avec la grande cordillère des Andes, et qui se prolonge, au nord, k travers le Mexique par une cordillère centrale très -accentuée. Or la présence de cette grande chaîne le long des isthmes n est pas plus exacte que le prolongement un peu fantaisiste qu'on lui trace au milieu des plateaux mexicains et jusqu à Textrémité septentrionale du continent.
La branche occidentale des Andes, celle qui suit le littoral de Tocéan Pacifique, s abaisse vers la province du Ghoco, où elle s interrompt brusquement au ravin de la Raspadura. Suivant de Humboldt, un canal creusé sur ce point en 1788 met en communication le Rio-San-Juan de Noanama avec le Rio-Atrato, et chaque année, à la saison des pluies, c'est-à-dire durant dix mois, des pirogues chargées de cacao et de diverses denrées partent du Pacifique et se rendent, par cette voie, dans la mer des Antilles, qu elles atteignent au golfe du Darien. Ainsi donc, dès l'extrémité de la Colombie, la cordillère s'interrompt et une
communication fluviale est ouverte entre les deux océans. Au delà, jusqu'aux bouches de TÂtrato, les mouvements de terrain ne paraissent se joindre que par de faibles arêtes et par des groupements de collines dont les dépressions varient, dans le bassin du Darien, de 60 à 80 mètres d*altitude, suivant les divers observateurs.
L'isthme de Panama se développe en arc de cercle depuis le golfe du Darien jusquà la pointe de l'Escudo, sur une longueur de 80 lieues marines et sur une largeur minimum de 9 lieues marines ou 5o kilomètres. Entre Colon et Panama, on ne traverse d'abord quun vaste marais mouvementé |)ar des collines arrondies et isolées, d'une centaine de mètres d'élévation. En gagnant les sources du Rio-de- Chagres, ces collines s'agglomèrent pour former la ligne de partage, qui est franchie par le tracé du chemin de fer h la cote de 79 mètres au-dessus du niveau moyen des deux océans, en ne tenant pas compte dune dilVérence de hauteur de marée (2 mètres) en faveur de la mer des Antilles.
Les mêmes caractères topographiques se maintiennent sur toute la longueur de l'isthme de Panama jusqu'à la province de Veragua. Vient ensuite le renflement de l'Amérique centrale , contenant les États de Costa-Rica , Nicaragua, San-Salvador, Honduras et Guatemala, qui forme, il est vrai, une contrée très-montagneuse, soulevée par des chaînes cristallines et tourmentée par l'apparition de plusieurs groupes de volcans. C'est, pour ainsi dire, un massif péninsulaire ayant sa valeur topographique et géologique particulière complètement indépendante du reste des isthmes; il présente lui-même deux dépressions, dont la plus remarquable est celle du Nicaragua. Le lac de ce nom, placé à un niveau moyen de 38 mètres d'altitude, communique d'un côté avec la nier des Antilles par la large vallée du Rio-
San-Juan, tandis quil n*est séparé de Tocéan Pacifique que par un isthme étroit de 20 kilomètres, présentant un seuil de 1 5 mètres au-dessus du niveau du lac.
Cette disposition favorable a été habilement mise à profit dans plusieurs projets de communication interocéanique. 11 y a peu d années, les Américains, cherchant à tout prix des voies plus courtes vers leurs nouvelles provinces du Pacifique, démontrèrent futilité pratique de ce passage en y créant un mouvement de transit qui fonctionne régulièrement depuis le mois de novembre 1866. Quelques coups de mine ont élargi les passes les plus dangereuses des rapides du Rio-San-Juan et ont permis à des paquebots munis de fortes machines de franchir en deux jours les 265 kilomètres qui séparent Greetown, sur la côte de la mer des Antilies, de la rive occidentale du lac; fisthme est ensuite franchi par terre en attendant la construction d*un canal, qui n'aurait que a 7 kilomètres de développement.
L*islhnie de Honduras correspond à la dépression qui fait suite au golfe Dulce et à la lagune Izaval. I^es trois volcans du Guatemala y établissent un barrage qui parait infranchissable.
Plus loin , fisthme de Tehuantepec ofire à son tour une élévation assez considérable. Les travaux de la Commission américaine, chargée de fétude d*un passage, ont déterminé faltitude de SSy mètres au plateau ou mesa de Tarifa, qui domine la source du Goazacoalco et partage les deux versants. Ce plateau est le premier palier de ceux qui se prolongent dans la province d*Oajaca , et il n appartient pas k lorographie des terres centrales.
On voit que, dès aujourd'hui, il y a trois communications ouvertes : i"^ celle de la Raspadura pour la petite navigation intérieure, dont on ferait facilement un canal de navigation fluviale; i"" le chemin de fer de Panama, servant
à un grand mouvement de passagers et de marchandises; y le Nicaragua, oiTrant un passage mixte presque complètement efiVt^tué par eau. Ce dernier point est le seul où il paraisse possible d'opérer un percement interocéanique. Les autres isthmes, malgré l'absence d une grande chaîne à laquelle on a cru longtemps, sont, siu* les côtes de la merdes Antilles, d'une excessive insalubrité; ils présentent, à Tinté* rieur, des mouvements de terrain qui réclament un si grand nombre d*écluses et offrent une telle difficulté à Talimcntation du bief supérieur, qu il n y a pas espoir d y voir un canal se creuser. Il faut donc se tenir en garde contre Tenthousiasme qu*ont provoqué les nombreux projets du percement des isthmes du Centre-Amérique; il faut aussi se défier de l'exagération que donnent la plupart des atlas français à l'orographie de ce pays. Construites presque toujours à trop petite échelle, quand elles représentent des contrées étrangères à notre continent, ces cartes sont très-imparfaites au point de vue lopographique. Leurs constructeurs cherchent à cacher l'insuffisance du fond par l'exagération des formes et n'hésitent pas à figurer, de paiti pris, les lignes de partage des eaux par des chaînes violemment dessinées. J'aurai à revenir sur cette fâcheuse tendance à propos du relief des plateaux mexicains, dont on dénature également les grands traits topographiques.
Quant à la constitution géologique des terres centrales, la nature hétérogène des terrains et les différentes directions de soulèvement prouvent encore qu'il n'y a pas eu simul-. tanéité dans la formation des diverses parties de ce long barrage naturel. Les roches cristallines et les porphyres métallifères du Guatemala et du San-Salvador appartiennent à un massif préexistant et relativement ancien ; il en est de même pour les terrains carbonifères des provinces de Ve-
raguas et d'Âzuero , voisines de Panama , et pour les strates du nouveau grès rouge qui affleurent sous cette ville, tandis que les volcans du Centre-Amérique et les matériaux qui constituent en particulier, du côté de la mer des Antilles , plusieurs portions de l'isthme de Panama , sont récents : ce sont des tu& trachytiques, des phonolites et des basaltes qui reposent sur les assises du trias, à peine émergées en quelques points au-dessus de TOcéan. Les nombreux volcans du Guatemala, de San-Salvador, du Nicaragua et de Costa - Rica, pressés les uns contre les autres, se jalonnent suivant une direction nord-ouest, et forment, sur la côte du Pacifique , une longue bande de terrain qui est venue réunir et cimenter ces noyaux anciens, qui pouvaient bien former un cordon d*iles comme celui qu offrent aujourd'hui les Grandes et les Petites Antilles. On serait donc autorisé à admettre qu'il pouvait exister plusieurs passages entre les deux mers avant la période d'activité volcanique qui, en Amérique, a été si prononcée, et dont les effets ont modifié si profondément le relief continental. Il est certain que, par l'isthme de Panama , la communication n'a été obstruée qu'à la suite de cette dernière période géologique.
Le grand océan qui baigne les côtes occidentales de l'Amérique mérite peu le nom que lui donnèrent les navigateurs castillans qui les premiers le parcoururent ; cependant , si Ton en excepte les époques des équinoxes et des solstices, pendant lesquelles des ouragans, allant du nord au sud, sévissent le long des côtes, le reste de l'année est marqué par une grande uniformité dans le régime de la mer et de l'atmosphère, et même par des calmes prolongés, désespoir des anciens marins, mais avec lesquels la navigation à la vapeur n'a plus à compter.
Je m'embarquai à Panama, à bord d'un des steamers qui, trois fois par mois, se dirigent sur la Californie, en côtoyant les rives des petites républiques du Centre-Amérique. Dans cette traversée, le regard peut suivre les côtes de Costa-Rica, du Nicaragua, du San-Salvador et celles du Guatemala , que signale de loin le groupe des trois volcans de Pacaya, d'Agua et de Faego. Le golfe de Tehuantepec fait disparaître dans le lointain les rives mexicaines que Ton revoit à la pointe de San-Agustino-de-Sacrificio , appartenant à rÉtat d'Oajaca. Bientôt les côtes agrestes du Guerrero entassent le chaos grandiose de leurs montagnes au milieu d'une végétation exubérante. Parmi ces accidents de terrain , le port d*Acapulco s ou vre dans les terres , assez vaste pour recevoir une flotte entière et admirablement abrité de la mer par une muraille de gneiss qui l'entoure. Ce port, précieuse relâche sur une côte peu hospitalière, n'a plus pour le Mexique que l'importance d'un souvenir lointain, celui du rôle qu*il remplit pendant deux siècles et demi, sous la domination espagnole, lorsque les galions des Philippines y étaient attendus et que les échanges entre l'Europe et l'extrême Orient s'y centralisaient.
En continuant la route, les côtes présentent encore une bonne relâche : la baie de Mansanillo se découpe dans une plage basse que domine au loin le massif d'où surgissent les volcans jumeaux de Colima. Les côtes disparaissent ensuite à rhorizon avec le cap Corrientès , qui limite , au sud , l'entrée du golfe de Cortez ou de Californie , nommé aussi mer Vermeille. L'autre côté du golfe est limité par le cap San-Lu« cas, promontoire peu élevé qui se détache de la longue presqu'île découverte par le Conquistador et nommée par lui Californie. On a fait depuis précéder ce nom de la qualification de Vieille ou Basse, pour la distinguer de la contrée
qui s'étend au nord et qui a si fortement attiré Tattention durant ces dernières années. La Basse -Californie prolonge sur i,3oo kilomètres la monotonie de ses côtes arides, tandis que la Haute- Californie, à partir de la pointe Conception, oflre la vue d'une côte montagneuse et boisée, échancrée d abris et de baies, quon longe successivement jusqu à Golden-Gate ou la Porle-de-l'Or, chenal étroit qui donne accès dans la magnifique baie de San-Francisco , capable d abriter les flottes commerciales des deux mondes. Sur les dunes de sable de ce rivage , où , il n*y a pas vingt ans, on voyait les humbles constructions d*adobes ^ d'un petit village de deux cents habitants, s*étendent aujourd'hui les quartiers populeux de la jeune métropole du Pacifique avec ses soixante-dix mille habitants, ses vastes entrepôts, ses warfes étendus, admirables débarcadères pour des navires sans cesse renouvelés. La population, rassemblée de tous les coins du monde, présente l'assemblage le plus bizarre d'Européens, d'Asiatiques, de noirs Africains, mêlés à l'élément dominant anglo-saxon et à quelques vestiges des Hispano- Mexicains; mais cette diversité, qui s'accuse fortement dans les types, disparait presque dans le cours de la vie sociale sous une influence commune, l'activité productive, but et lien réciproque qui a réuni sur cette terre nouvelle des races aussi étrangères et de génie tellement opposé. Il semble que la possibilité d'une semblable association soit une preuve de plus à invoquer pour l'unité de notre espèce. Mais pourquoi faut-il avoir h constater que l'initiateur de ce grand mouvement, que ce peuple américain, considéré, à plusieurs litres, comme le moins arriéré et le plus libéral, en soit encore à marchander le droit du
' Adohc, brique scchéc au soleil en usage à toute époque au Mexique.
citoyen h l'homme de couleur, et qu*il continue à frapper d'interdiction civique tout individu de race Jaune?
J'atteignis San-Francisco le a 8 août, après six semaines d'un voyage rapide et d'un parcours de 7,800 milles marins ou lÂ.&oo kilomètres, grâce aux communications actuelles et à la vapeur. Le but le plus intéressant à poursuivre n'était pas la visite des mines d'or de la Californie, dont l'aspect primitif a bien changé. Les mines d'argent de l'État de Nevada, et principalement celles du pays de Washoë, oQraient un attrait do nouveauté et une importance toute particulière. Je devais retrouver, de l'autre côté de la chaîne californienne, sur des plateaux incultes et désolés, une population aux prises avec les difficultés que présente un pays neuf. Le 3 septembre, j'arrivai au centre des mines les plus productives, à Virginia-City, après avoir navigué sur le Sacramento, parcouru le premier tronçon du chemin de fer du Pacifique et franchi la Sierra-Nevada , dans le stage qui suit la route de Placerville et du lac Tahoë.