ÉTAT DB NEVADA
Le nouvel Etat de Nevada , constitué récemment aux dépens de l'immense étendue de terres vagues que formait autrefois le Nouveau-Mexique, comprend toute la partie désignée sous le nom de Grand-Bassin par le général Fremont, qui le premier parcourut cette région de i8/l5 à 18A6, alors qu'il fut chargé, comme capitaine des ingénieurs topographes, d'une reconnaissance à travers le continent Nord-Américain pour chercher une route vers l'océan Pacifique.
Ce bassin se trouve compris entre la Sierra-Nevada à
Touest, la chaîne des monts Wah-Satch et celle de la rivière Humboidt à Test. Limité au nord par une chaîne peu connue s*étendant sous le I12* degré de latitude nord, il s arrête au sud contre des lignes de collines placées entre la rivière Mohave et le Rio-Colorado. Cette haute steppe continentale est une sorte de grande cuvette limitée par un pourtour de roches cristallines qui emprisonne un réseau hydrographique des plus arides, conséquence de la sécheresse extrême de Tatmosphère à Tintérieur du continent. La surface du bassin comprend environ 2 5o, 000 kilomètres carrés , et peut se subdiviser en trois régions hydrographiques tranchées. La plus étendue occupe tout le nord, du U^" au 38' parallèle, et mesure près de i5o,ooo kilomètres carrés de surface. C*est ce que Ion pourrait appeler la région des lac^, en raison de leur grand nombre. Les plus considérables, ceux de Walker, de Carson et de Humboidt, occupent la partie centrale sous le 1 ti 1 ' méridien , à Touesl de Paris. Us réunissent Texcès de leurs eaux dans la plaine des Mirages, à 1,200 mètres d'altitude absolue, et y confondent leurs crues, après la saison des pluies, dans une lagune qui prend une extension proportionnelle à la quantité d'eau fournie par Falmosphère. La rivière Humboidt, dans son cours est-ouest, de 65o kilomètres de développement, résume la plus grande partie du réseau hydrographique de la région au nord et à Test. Les rivières Carson et Walker reçoivent les affluents du versant oriental de la Sierra-Nevada et les déversent dans les lacs qui portent leurs noms. Le nord-est possède un système de lacs à déversement qui s'appuie sur les contre-forts de la Sierra; il comprend les lacs Tahoc, de la Pyramide, Winne-Mucca et les doux lacs de boue [Mudlakes), Enfin, au sud-est, le réseau hydrographique se perd dans les alluvions et donne nais-
sance à des efflorescences salines [alkalijlat) qui couvrent de grands espaces.
La deuxième région est caractérisée par lexistence de dépôts de sel gemme et de natron; elle englobe l'espace renfermé entre le Sg* et le ij* parallèle, vaste étendue de plateaux arides presque inexplorés, qui étendent sur 5o,ooo kilomètres carrés leurs solitudes désolées. Des eaux atmosphériques plus rares ont réuni dans les inégalités de ces plaines les sels alcalins enlevés par le lavage à la couche alluviale superficielle. Le terrain de trias forme un vaste horizon sous la surface presque entière du Grand-Bassin, il a fourni aux alluvions le chlorure de sodium que renferment les affleurements d un de ses étages, tandis que les sources thermales, qui se sont fait jour à la suite de Tépanchement des roches volcaniques, ont apporté à Textérieur des eaux chargées de sulfates, de carbonates et de borates alcaKns.
La troisième région comprend tout le sud et présente les mêmes caractères géologiques: vastes plaines d*alluvions et produits volcaniques accompagnant les soulèvements de roches plus anciennes qui viennent en divers points rompre la monotonie des grandes plaines. Cette partie du Grand- Bassin présente vers son centre une dépression remarquable , qui, suivant quelques observateurs, serait inférieure d*une trentaine de mètres au niveau de TOcéan. Le fond de cette dépression est occupé par une lagune de grande dimension , — 70 kilomètres sur 16, — recevant les eaux de Death- Valley (la vallée de la Mort) et celles de la rivière Amargosa, chargées de sulfate de soude.
Les sources alcalines et saliferes sont également très-communes, et les dépôts auxquels donne lieu leur écoulement ont parfois une notable épaisseur. L extrémité la plus méridionale est occupée par le bassin de la rivière Mohave, par
la lagune desséchée où se perdent ses eaux et par les lits ravinés de deux anciens lacs.
Dans un pareil milieu, il serait étonnant de rencontrer une population dense et énergique. La principale tribu indienne, celle des Shoshones (Indiens serpents), s'évalue à peine à 10,000 âmes; viennent ensuite les tribus Pah-Utah, Washoë, Mono, Coso, Mohave, allant à 5, 000, soit i5,ooo individus inutiles et misérables, de race indigène, répartis à raison d'une tête par 16 kilomètres carrés de sw*face; tandis que l'immigration américaine y a fixé en cinq ans, et au milieu de difficultés de toutes natures, une population laborieuse de 60,000 hommes de race blanche.
Mines de fVashoé, — Le pays des Indiens Washoë , dans lequel fut découvert, en 1869, le premier filon argentifère de la Nevada, occupe, au pied du versant est de la Sierra, un massif parallèle dominé par le mont Davidson , pic élevé à a, 669 mètres d'altitude absolue et placé à i,qoo mètres au-dessus du niveau général des plateaux environnants. De cette station , la vue embrasse une vaste étendue de la surface du Grand-Bassin ; la Sierra dessine à l'ouest une ligne dentelée comme la lame d'une scie; à l'est s'étendent à perte de vue les déserts et les plaines alcalines du Far-fVest, qui se prolongent jusqu'aux montagnes Rocheuses avec une monotonie régulièrement interrompue par une série de chaînes ou de rides qui s allongent toutes parallèlement entre elles dans la direction du méridien. Au pied de la montagne, les trois villes de Virginia-City , de Gold-Hill et de Silver-City, dressent, au milieu du paysage le plus 'sauvage et le plus abrupto, leurs ateliers métallurgiques, leurs machines d'extraction et leurs groupes populeux de maisons. Là s'agite, avec une activité fébrile, une population de 12,000 indi-
vidus, stimulée par des travaux libretiient entrepris et par la recherche de la richesse individuelle. La découverte du grand filon de Comstock fut, en i SSg , le point de départ de cette triple agglomération dans des solitudes qui semblaient vouées à Touhli. La production des mines alla croissant chaque année jusqu*è atteindre le chidre normal de 85 millions valeur en francs de Targent extrait, sans qu'il soit permis de supposer encore que le gisement soit prêt d*être épuisé. La présence de for aux affleurements fixa le travail des premiers mineurs, avant que la nature argentifère du gisement fût connue. L'existence de Targent dans ces régions septentrionales du Nouveau-Mexique devait être le signal de grands progrès industriels; Tor, en effet, ne demandait dans son extraction que des moyens simples et un travail pour ainsi dire individuel ; Texploitation des mines d'argent réclamait tout d'abord le principe d'association, la mise en œuvre de capitaux considérables, puis le développement de travaux d'art, la création de machines d'épuisement, la préparation mécanique des minerais et l'application d'un traitement métallurgique approprié à leur nature.
Cette dernière condition n'a pas été aussi bien remplie et laisse encore beaucoup à désirer. Voici comment on y procède : le minerai extrait est un quartz assez résistant, qui contient à l'état de mouches le sulfure d'argent dans la proportion moyenne de q millièmes ^ soit à la tonne pour une valeur deaooàsaS francs. On commence par le broyer sous des pilons armés en batteries. Le broyage a lieu de manière h obtenir une bouillie fine en présence d'un courant d'eau qui entraîne les poussières à travers des toiles métalliques. Après repos dans des bassins, les schlamms sont chargés à l'état de pâte molle dans des moulins à cuve de fonte (iron pan) , dans lesquels s'effectue l'amalgamation à une tempe-
rature de 5o degrés environ, obtenue à laide d*un courant de vapeur. Les réactifs ajoutés sont le sel marin, le sulfate de cuivre et le niercure. Après cinq heures de malaxage, lamalgame est recueilli, lavé, puis distillé. Ce traitement donne lieu à une perte de lio o/o sur la teneur des minerais qui, dans leur condition d abondance, sont encore exploitables, malgré un prix de main-d œuvre variant de 16 à Q2 francs par jour et avec des conditions très-onéreuses de premier établissement.
Les découvertes de nouveaux filons rayonnèrent bientôt autour de ce premier centre; mais, malgré la multiplicité des veines argentifères reconnues et exploitées, rien de comparable à la première découverte n a été réalisé, et c'est encore le Gomstock à lui seul qui fournit la presque totalité de Fargent produit par la Nevada. D après ce résultat, il ne faudrait point se hâter de porter un jugement qui serait à la fois trop favorable au premier gisement découvert et qui serait de nature à infirmer la richesse minérale de tout FÉtat. Le pays de Washoë offre des avantages de situation qui ont paiiiculièrement aidé à son industrie naissante. D abord la proximité de la Californie , d où les approvisionnements de toute espèce sont tirés, assura à ce premier centre des transports plus faciles et moins dispendieux. Le versant boisé de la Sierra donna le combustible nécessaire aux opérations métallurgiques et au développement de la force motrice des machines, tandis que cette ressource naturelle est très-parcimonieusement distribuée sur les chaînes de Tintérieur. Les affleurements du Comstock , par la grande quantité d*or qu'ils fournirent aux premiers mineurs, rassemblèrent dans leurs mains un premier capital qui permit d'aplanir bien des difficultés. L'abondance des minerais et la facilité de l'exploitation ont complété les conditions de
ce succès rapide et pour ainsi dire sans exemple dans Texploitation d un gite minéral.
Dans les autres régions de la Nevada, les mineurs se sont trouvés en présence de minerais moins abondants, plus difficiles à traiter. Aux prises avec des conditions naturelles plus pénibles et plus ingrates pour le déploiement de leurs elTorts, ayant généralement à leur disposition très-peu de capitaux, ils durent faire face à des conditions de premier établissement beaucoup plus dispendieuses. Les denrées et les matériaux ne leur parvenaient que grevés de frais de transport qui augmentaient à mesure qu'ils pénétraient plus avant dans des régions où Tinconnu avait pour eux une irrésistible attraction. Toutes ces difficultés, le mineur américain les a vaincues avec Ténergique persistance qui fait le fond de son caractère; et si, comme je Tai dit, l'industrie métallurgique n'a point donné de grands résultats en dehors de W'ashoë, l'avenir, du moins, a été préparé, presque toutes les régions de la Nevada ont été explorées , d'innombrables filons reconnus, et de nombreuses mines sont ouvertes avec espoir de réalisation dans un avenir peu éloigné.
Mines de Reese-River. — Le centre le plus important de production argentifère, après celui de Washoë, est la région de Reese-River, et particulièrement le groupe de mines d'Austin, situé dans la Nevada orientale, comté de Lander« à 265 kilomètres de Virginia-City. Les filons découveits à Auslin en 186a sont nombreux, enclavés au milieu du granité, d'allures régulières, mais étroits; la richesse du minerai compense, en général, le peu de puissance des fiions. Les minerais, depuis les affleurements jusqu'au niveau des eaux permanentes, appartiennent à la catégorie des minerais appelés colorados dans les deux Amériques, c'est-à-dire è des
nùiM^^ (I^H>iiiposës sous rinfluence des îigenls atniosphémii^ ol <^ii particulier par lartion des eaux d'infiltration ^ U Mirf^9* Lies gangues elles-mêmes sont altérées et colo- V^>^ iHir U décomposition des pyrites de fer. L'argent se U^^^V^ À réiat de chlorure, de bromure et d'iodure. Ces H^ll^mi» sont d'un traitement très-facile; leur présence à la i^^^l^ de presque tous les filons offrit aux premiers mineurs U^ reMOurces précieuses , augmentées encore parla présence U'uiit) proportion notable d'or.
A ao ou 3o mètres des affleurements, au niveau des eaux «uutorraines, fort peu abondantes du reste, les minerais changent de nature et se présentent sous un aspect bien défini; ce sont les minerais sulfurés, ou negros, dans lesquels l'argent se trouve à l'état de sulfure engagé dans des combinaisons multiples avec d'autres sulfures métalliques. Les associations les plus communes sont les cuivres gris et les bournonites argentifères, puis les sulfures d'argent antimoniés noir et rouge; le tout disséminé dans une gangue quartzeuse très-résistante. Quant à l'or, il disparait en profondeur avec les pyrites de fer.
De tels minerais offrent de grandes difficultés au traitement métallurgique. La méthode suivie à Austin consiste dans un grillage au four à réverbère des matières métalliques porphyrisées et additionnées de chlorure de sodium dont on trouve d'abondants dépôts dans les environs. Le grillage est suivi de l'amalgamation, s'opérant dans les pans américains, comme à Washoë Malgré la teneur plus élevée des minerais qui, à Austin, s'élève en moyenne à 5 millièmes, le rendement n'est pas toujours rémunérateur, tant sont lourdes les conditions économiques de la main-d'œuvre et des matières premières, si imparfaite et si insuffisante est la méthode suivie pour le traitement de minerais aussi complexes.
Au nord d'Austin, à 6 kilomètres, se trouve le groupe des mines d'Amador; les minerais sont des galènes ai^entifères provenant de filons réguliers renfermés dans des roches métamorphiques et au milieu des schistes du trias.
En remontant vers le nord la chaîne des monts Toiyabes, limitant à Test la vallée de Reese-Rivcr, on rencontre à i oo kilomètres le district de Cortez où apparaît, dans les calcaires saccharoïdes du mont Tenabo, limmense filon quartzeux qui semble promettre un second Gomstock.
Au sud d'Austin, en suivant la même chaîne desToiyabes, on rencontre d abord , à quelques kilomètres, les exploitations presque abandonnées de Big-Creek, puis, à ^5 kilomètres, celles de Washington. Les galènes argentifères abondent dans cette dernière localité; les filons y sont nombreux et réguliers, et cependant on na point tiré tout le parti possible de cette richesse minérale.
Tandis que les découvertes faites dans les chaînes qui sillonnent la Nevada jusqu*au pied des montagnes Rocheuses font reconnaître chaque jour que les réseaux des filons argentifères s*étendent sous tous les soulèvements des roches métamorphiques ou cristallines du Grand-Bassin, Imdustrie des hommes, incapable encore d*embrasser un si vaste champ et d'y lutter contre les difficultés matérielles, s*est centralisée dans un petit nombre de points plus privilégiés.
Mines de la région deHumboldi, — Le bassin hydrographique de la rivière Humboldt forme le comté du même nom, mais la région de mines connue sous cette appellation comprend seulement la chaîne isolée qui s étend à lest du lac sur une longueur de 55 kilomètres et sur une largeur moyenne de i5 kilomètres. Ge massif, formé dun puissant étage de cal caires et de schistes du trias, soulevé par des porphyres
feldspathiques et des diorites, est traversé par un faisceau de fdons parallèles dans lequel les cuivres gris, les galènes et les blendes argentifères sont les minéraux dominants. La difficulté de traiter avec profit de semblables minerais a bientôt ralenti lardeur des mineurs qui, dès i863, s*étaient répandus dans tous les ravins de la chaîne, où ils avaient fondé plusieurs centres industriels et délimité onze districts miniers. Un grand nombre de mines ouvertes ont été abandonnées; les autres, peu exploitées, fournissent leurs minerais à quelques établissements métallurgiques, qui ne retirent qu'une proportion insuffisante de Targent contenu dans les gangues. La production annuelle de cette région n excède pas une tonne d*ai^ent.
Mines du versant est de la Sierra- Nevada, — Pour trouver des centres plus prospères, il est nécessaire de se rapprocher de la Californie. Le versant de la Sierra qui regarde le Grand-Bassin offre, avec des forêts et des eaux plus abondantes, de nombreux affleurements de filons argentifères, dans lesquels lor apparaît constamment en proportion relativement assez élevée, soit à Tétat métallique, soit associé aux pyrites de fer. En profondeur, ces filons perdent la majeure partie de leur teneur auiîfère pour se chaîner en sulfures d'argent. Les exploitations entreprises dans le comté Alpin et dans celui d'Esméralda, aux environs d*Aurora, ont pris une certaine importance, grâce à ces conditions meilleures et au voisinage de la Californie. La production annuelle s'élève à une valeur de 6 millions de francs pour les deux métaux précieux.
Cette région du versant oriental de la Sierra-Nevada renferme d'intéressants sujets d'étude : d'abord la présence, au pied de la grande chaîne, de moraines et d'alluvions gla-
ciaires renfermanl les restes épars d*une faune éteinte de grands animaux; puis ie bassin trachy tique du lac Mono, emprisonné dans les contre-forts de la Sierra, avec ses volcans éteints et ses geysers actifs; enfin les sources thermales sulfureuses et alcalines qui se jalonnent sur une ligne de fracture depuis le lac Mono jusqu*aux geysers de Steamboat situés au pied du massif de Washoë.
Pendant les trois mois de septembre, octobre et novembre 186/1, je parcourus les régions dont j*ai fait Ténumération plus haut, relevant dans chaque localité les groupes défilons, étudiant leur mode de formation, la composition des minerais et des gangues, leur relation avec les roches de soulèvement et les accidents géognostiques de la contrée. Les moyens d'extraction et les méthodes du traitement métallurgique ont fixé particulièrement mon attention. Une collection minéralogique et géologique , destinée à la description des mines de la Nevada, a été recueillie et adressée à Votre Elxcellence dès les premiers mois de 1 865 , avec les mémoires et les cartes à Tappui.
Voyageant dans un pays à peine exploré, n ayant pas encore sa carte exacte, je relevai et fixai géodésiquement mes itinéraires dans une carte d'ensemble au millionième. Des coupes géologiques établies, quant au relief, sur une série de déterminations hypso métriques, embrassent dans les deux sens la région visitée. Cette exploration avait nécessité un développement d'itinéraire de 2,900 kilomètres depuis le départ de San-Francisco jusqu'au retour dans cette ville. On était à la fin de novembre; la neige blanchissait déjà les sommets de la Sierra-Nevada, et bientôt les passages allaient s'obstruer jusqu'au printemps; je me hâtai de rentrer en Californie pour étudier à son tour ce beau et grand pays.