MEXICO
La capitale du Mexique, placée dans cette partie élevée du plateau de TAnabuac que Ton a appelée, à tort, vallée de Mexico, étend ses quartiers régulièrement distribués suivant des alignements rectangulaires; elle mesure 3 kilomètres de long de Test à louest, sur deux de large du nord au sud; c'est, comme on Ta dit depuis longtemps, une des plus belles villes de l'Amérique espagnole et l'une des plus curieuses par sa position au milieu d'un paysage qui, quoique triste, n*est pas dépourvu d'un certain cachet de grandeur
^ Muletiers des convois de transport.
et d*originalilé. Mexico, avec ses faubourgs et sa banlieue « (orme un district fédérai qui reste séparé adminislrativement de i*Ëtat du même nom« Ce district mesure une surface de 335 kilomètres carréset renferme 270, ooohabitants, dont 900, ûoo pour la population de la ville, ^ancienne capitale de Montezuma , Tenochtitlan , occupait remplacement de la ville moderne; elle était construite au milieu des lacs. De gl*ands travaux hydrauliques, exécutés par les Espagnols, ont mis à sec cette partie du sol et ont cantonné les lacs vers Test, en les resserrant dans des limites plus étroites. Cependant Tobstruction des canaux et le mauvais état des anciennes digues tendent à compromettre Teflet de cette prévoyance. Après deux saisons de pluies abondantes ,^ Mexico s'est trouvé menacé d'inondation et a vu toute sa campagne 3e couvrir d'une nappe d'eau persistante. La ville possède de nombreux monuments, églises, palais, couvents, et plusieurs établissements d'utilité publique, parmllesquels il convient de citer la Mineria ou école des mines, la monnaie, la douane, qui occupe l'ancien palais de l'inquisition, une école de médecine, une école de peinture, l'académie de San-Carlos, un théâtre italien et divers établissements hospitaliers. L'industrie y est très-développée et s'y trouve représentée par des fabriques et des manufactures de tous genres. Son importance commerciale est plus prépondérante encore, mais le haut commerce est presque exclusivement entre les mains d'étrangers.
Aux environs de Mexico se trouve le sanctuaire de Guadalupe, relié par un chemin de fer à la ville, Tacubaya, avec ses villas et ses ombrages; le château de Chapultepec, dominant les ruines de l'ancienne résidence des rois aztecs, San-Angel et sa plaine volcanique; le Penol-de-los-Banos et ses sources thermales; les petites villes de Cayoacan,
Mixcoac, Santa-Anita et Ixtacalco , qui brillent au soleil sous leur couche de chaux.
Au delà des limites du district s étend TÉtat de Mexico , qui a pour capitale la ville de Toluca; sa surface couvre 5&,ooo kilomètres carrés; il est habité par un million d^habitants, soit à raison de 1 8 à 1 9 individus par kilomètre carré : c est la plus forte proportion qui existe au Mexique. Les villes principales sont Tula, la cité sainte des anciens, Tulancingo , siège d un évêché ; Texcoco , avec son grand lac alcalin et ses vestiges d antique grandeur; Cuernavaca, sur le revers de la cordillère volcanique, avec ses fruits et ses cultures de terres chaudes. Cet Etat par son étendue renferme les trois climats, froids, tempérés et chauds, qui distinguent la partie tropicale du Mexique sous les diverses altitudes. Les produits agricoles sont très-variés « et empruntent à ces merveilleuses conditions leur admirable fécondité. La partie la plus aride et la moins favorisée est certainement celle qui constitue la vallée avec les grands lacs de Texcoco, Chalco, Xochimilco, San-Gristobal, Zumpango et Lerma, au-dessus desquels le Popocatepetl, TIztaccihuatl et les montagnes voisines forment un si bel horizon.
Mines. — Au nord de la capitale, à une distance de 93 kilomètres , au pied d'un chaînon courant du S. E. auN. O. et limitant Textrémité de la plaine que Ton appelle vallée de Mexico, s*élève la ville de Pachuca. D après la tradition, ses mines étaient en activité avant la conquête espagnole, et leur exploitation fut continuée par les conquérants* dont les premiers travaux se remarquent encore à la mine de San- Cristobal et dans Texploitation voisine du Jacal. Quelques années plus tard, en iSSy, trente ansaprès la prise de Mexico,
un mineur espagnol , du nom de Bartolomeo Médina , trouvait et appliquait pour la première fois, dans Thacienda de la Luz, sa méthode d amalgamation à froid, dite du patio, à laquelle on doit les à/5 de largent mis en circulation sur le globe. Cette découverte (ut plus féconde pour les destinées coloniales de TËspagne en Amérique que les exploits des Cortez, des Alvarado et des Pizarre, et cependant on ne sait que le nom de cet homme resté obscur, qui dota la métallui^ie d*un procédé qu on n est pas encore parvenu à surpasser, malgré les progrès croissants de la science moderne.
Jusqu à Médina , on avait employé la méthode par fusion avec des matières plombeuses, procédé fort ancien, que les Espagnols avaient introduit au Mexique, tel quils le pratiquaient dansleur pays; mais ce procédé s*adaptaitmalaux conditions locales, il ne permettait pas dagir facilement sur des quantités considérables, et réclamait les soins d'ouvriers spéciaux etattentifs. Le procédé de Médina consistait A réduire le minerai, préalablement concassé, en particules très-fines, au moyen de ïarrastra, c'est-à-dire du moulin primitif, formé d*une auge circulaire composée de blocs de porphyre juxtaposés, et d'une meule mobile faite d'un bloc de même roche, entraîné circulai rement par un arbre de traction pivotant autour d'un axe vertical. La porphyrisation s'effectue en présence de Teau et produit des boues fines ou lamas, qui, étendues au soleil sur une cour dallée (patio), sont réunies en tas de 55 à yo tonnes, appelés lortas, lors* qu elles ont acquis la consistance d'un mortier gras. Dans l'opération suivante (ensalmorar) , on ajoute de 2 à & p. loo de sel ordinaire (chlorure de sodium), que Ton incorpore à la masse au moyen d'un piétinement, opéré autrefois par des Indiens et aujourd'hui par des mules. Ce piétinement
répété plusieurs Ibis,. sous le nom de reposas, rend la masse bien homogène. On procède de la même façon h l'incorporation du magistral; cette matière, fournie par le grillage d*un mélange de pyrite de fer et de cuivre , renferme comme principe actif 8 à 1 o p. 1 oo de sulfate de cuivre; elle est ajoutée dans la proportion de i à 2 p. i oo à la masse; puis on laisse agir avant de verser le mercure (azogae), qui, incorporé à son tour, est destiné à semparer des molécules d'argent abandonnées à Tétat naissant par les doubles réactions qui s opèrent entre le minerai et les deux réactifs. Cette phase de lopération est réglée par un homme spécial, Yazogaero, qui dirige 1 atelier d'amalgamation. Ce praticien se livre à une série d'essais nommés tentaduras, en prenant un échantillon moyen de la torta, le délayant dans une sébile de bois ou de terre cuite, puis, examinant l'état de l'amalgame et celui du résidu métallique, il fait, suivant les circonstances, accélérer ou ralentir les reposas, ajouter tel ou tel réactif, jusqu'au moment où il juge l'opération terminée. La tarta rendita est alors portée dans un bassin ou cuve en maçonnerie, puis délayée par l'action simultanée d'un courant d'eau et d'une troupe dlndiens qui y sont plongés jusqu'à la ceinture. L'amalgame gagne le fond de la cuve, tandis que l'excès d'eau entraine les parties terreuses. L'amalgame recueilli, lavé, filtré et distillé, fournit l'argentbrut (la plata pina), qu'il suffit de fondre et de couler en lingotières pour livrer le métal aux hôtels de monnaies.
Les établissements métallurgiques portent , au Mexique, le nom d'haciendas de bénéficia, et le traitement, celui de bénéficia de patia.
Tel était le procédé de Médina, auquel on a bien peu changé ; on a seulement remplacé l'action mécanique des hommes par celle des mules , ou par des appareils spéciaux
comme le lavadero, cuve à débom*ber pour laver mécanique-»* quement la torta. Cet appareil remplace avec avantage le procédé barbare dont nous avons parlé plus haut , et qui cependant s*est conservé dans le district de Real-del-Monte , où il est encore en usage.
Ce que je viens de dire en peu de mots de Tamalgamation américaine suffira, je pense, pour faire voir combien ce procédé est en harmonie avec les conditions matérielles quoffre le pays. La sécheresse de l'atmosphère des plateaux pendant neuf mois de Tannée et une action solaire constante conviennent bien à une méthode métallui^ique en plein air; d ailleurs les pluies périodiques qui marquent la saison pluvieuse ne font que retarder les opérations, sans y apporter de dommages sensibles. Les divers travaux de main-d'œuvre ne demandent aucune spécialité ni aucun effort intellectuel de la paît des travailleurs. Les métaux précieux restent, pendant tout le traitement, à un état de division analogue à celui qu'ils occupaient dans le minerai; la soustraction en est donc difficile. Une surveillance active suffit à sauvegarder Tintérêt des exploitants contre la cupidité d'une population ouvrière avide et paresseuse. Un seul spécialiste, Vazogaero, peut guider les opérations d'un traitement mensuel de 5oo à 1,000 tonnes de minerai. Enfin le développement de la force motrice est emprunté à l'agriculture locale sous forme de maïs et de bêtes de somme. Ces heureuses conditions ont eu pour résultat une production constante de métaux précieux et le développement de la richesse générale du Mexique.
11 ne reste qu'un reproche à faire à celte méthode, reproche qu'on est en droit de lui adresser, depuis l'introduction de progrès récents dans tous les traitements métallui^iques : le procédé du patio laisse subir en effet, sur
la teneur réelle des minerais, une perte de 25 à 3o p. i oo des métaux précieux contenus. Comme on calcule que le Mexique a produit, depuis Tépoque de la conquête jusqu*à nos jours, pour une valeur de iâ,5oo millions de francs d*or et d argent, il en résulte que Ton a perdu à jamais, en les exploitant, au moins pour une valeur de 5, ooo millions de francs. L'importance de ce chiffre n échappera à personne. Les tentatives faites jusqu'à ce jour nont pas amené les résultats attendus. La raison de cet insuccès provient , en grande partie, de ce que les condition^ locales du travail ont presque toujours été méconnues dans l'introduction de procédés nouveaux. La méthode saxonne, introduite il y a une quinzaine d'années, a donné d'assez bons résultats dans des cas particuliers, comme celui du traitement de minerais riches et didiciles à réduire par Tamalgamation à froid. Mais on est arrivé à s'apercevoir que cette méthode est trèsdispendieuse et qu abandonnée aux mains des ouvriers elle ne réalise pas un rendement sensiblement supérieur à celui que l'on obtient par la méthode mexicaine.
Il est désirable que la métallurgie mexicaine obtienne les aniéliorations dont nous venons de parler par l'introduction d'une méthode rigoureuse et conforme aux exigences locales. Ce progrès deviendrait le point de départ d'une production plus considérable, et le Mexique pourrait reprendre le rang que lui ont déjà enlevé ses anciennes possessions du nord passées sous le gouvernement des Etats-Unis.
District de Pachaca et de Real-del- Monte. — On a peu de données surl'histoire des mines depuis l'arrivée des Espagnols jusqu'au milieu du xv!!!"* siècle. On sait seulement que la veine de Biscay na , située entre Pachuca et le Real-del-Monte donna, de 1726 à 1727, un produit d'une valeur de li mil^
lions et demi de piastres. Ces mines étaient tombées en désuétude quelques années plus tard, quand elles furent reprises, en 1769, par Bustamente et Terreros, qui entreprirent la grande galerie d*écoulement de la Biscayna, travail gigantesque qui fut terminé dix ans plus tard , et qui permit à Terreros de retirer de ce filon , dans Tespace de vingt-deux années, la somme de 1 5 millions de piastres, et de se faire créer comte de Régla par le roi d*Ëspagne. Le produit des mines décinit ensuite progressivement jusqu*à la guerre de rindépendance, et les travaux furent entièrement abandonnés en 1819. Une compagnie anglaise entreprit de nouveau Texploitation en i8iiâ , et se livra jusqu'en 18/18 à de grands travaux d'aménagement et de dessèchement dans les mines; mais elle fut obligée de se dissoudre après avoir perdu un capital de 5 millions de piastres, soit un million de livres sterling.
Une compagnie nouvelle se forma, en i8â9t ^ Mexico, sous le nom de Compagnie des mines de Real- del- Monte, et, profitant des travaux faits par sa devancière, elle remit les mines en valeur et fut surtout favorisée dans Texploitation de celle du Rosario, qui donna lieu a une véritable bonanza. Actuellement cette compagnie possède 3o mines en activité. Le développement de leurs travaux couvre une surface de 6^0 hectares; Â,aoo mineurs y sont employés, 7 machines à vapeur du Cornwall en opèrent Tépuisement.
Le travail métallurgique seQectue dans 6 haciendas de beneficio, qui occupent j ,800 ouvriers et pareil nombre de mules et de chevaux.
Les haciendas consomment, année commune, 180,000 cargos de sel (2^,8^0 tonnes) dune valeur de t^aS.ooo piastres, et 800 flasks de mercure (27,000 kilogr.) représentant une valeur de 90,000 piastres.
Les rësuitats de Tannée i86â ont été les suivants :
Extraction : 3o6,555 cargas de minerais = ^a,3oo tonnes.
Prodaction: 392,711 marcs d*argent= 3,^32,107 piastres =; 1 8, 1 00,000 francs.
Bénéfice: à85,6i2 piastres. Dividende: 58o,ooo piastres = 3, 100,000.
La ville de Pachtica renferme tine population de 10,000 âmes, celle de Real-del-Monte en compte 5, 000. Les mines et les haciendas sont comprises entre Pachuca et Régla; une belle route de 3o kilomètres les relie et facilite les transports. D'autres routes servent à l'exploitation des forêts qui couvrent le haut du massif de la chaîne entre Tulancingo et Pachuca.
J ai cru nécessaire de donner ces renseignements sur une exploitation qui est unique aujourd'hui pour son importance, et qui A elle seule produit le sixième de Targent qui s exporte chaque année du Mexique.
District da Chico. — A 1 6 kilomètres à Touest de Real-del- Monte se trouvent les mines d'Âtotonilco-el-Ghico, très-faiblement exploitées; les filons sont cependant puissants et étendus, et un grand nombre de mines ont été ouvertes à différentes époques; les plus importantes sont : Arevalo, Jesus-y-5an -Rafaël, San-Ëugenio, Laguna, Rosario, Capula , Santa-Anna , San-Nicolas.
La mine Arevalo, appartenant à la famille Mancera, est la plus active; son extraction hebdomadaire est de 91 tonnes; les autres mines réunies n'exploitent pas davantage. Il existe huit haciendas de beneficio: celle de San-Cayetano est la plus importante. La localité renferme 3, 000 âmes de population urbaine et autant dans les environs. La petite ville d'Atotonilco-elChico, pittoresquement assise sur le revers nord de la chaîne , au milieu de grands bois que domine le piton de las Monjas, est traversée par le Rio-
Milagro,qui se creuse une gorge profonde ven la plaine (l'Âtotonilcoel-Grande, au bout de laquelle il se jette dans la barranca de San-Sebastien.
Les mines de ce district ne sont pas exploitées comme le mériteraient la régularité , Fétendue des filons et la teneur des minerais. Une belle route met en communication le Real-del-Chico avec le Real-del-Monte.
Topographie et géologie. — Le haut de la chaîne est occupé par des porphyres trachytiques qui donnent naissance à quelques saillies remarquables, comme les Organos de Âctopan, las Monjas, las Ventanas, el Zumate, los Pelados et le ccrro de las Navajas. Cette dernière protubérance est surtout intéressante par les grandes masses d'obsidienne qui s*y trouvent et par les traces d'exploitation laissées par les anciens Mexicains qui utilisaient les propriétés de cette roche pour en fabriquer des armes, des outils et des ornements.
Quelques-uns de ces sommets s'élèvent à une assez grande hauteur; le cerro del Jacal est la cime la plus élevée du massif de las Navajas, il olfre une altitude absolue de 3,i3o mètres; le piton del Aguila, placé près du Reai-del-Monte, mesure 5o mètres de moins que le précédent. La vue embrasse de cette station élevée, grâce à la transparence inouïe de l'atmosphère des hauts plateaux, une immense perspective, qui comprend dans son champ le Nevado-de-Toluca , le Popocatepetl. riztaccihuatl , le Coffre-de-Pérote et la Malinche. Le volcan d'Orizaba lui-même s'apercevrait très-bien à cette distance, s'il n était caché par la dernière montagne. De semblables observatoires sont très-précieux pour relier par des mesures angulaires les grands accidents du sol, et ils sont assez communs au Mexique pour m'a voir engagé â
opérer sur. mon itinéraire un grand nombre de relèvemenis généraux el quelques larges triangulations.
Le Real-del-Monte, situé à 2,785 mètres d'altitude, est le centre de population le plus élevé de cette chaîne. Les fdons sont principalement développés dans Tespace qui sépare cette ville de celle de Pachuca; ils sont très-nombreux, et se rapportent à deux directions principales , N. S. et E. 0. ; leurs gangues sont généralement quartzeuses. Cependant plusieurs filons offrent le spath calcaire comme association la plus fréquente. Certains minerais, dans lesquels l'argent est mélangé aux oxydes de manganèse, occupent les ailleurements de plusieurs veines et portent le nom de quemason. L'argent contenu dans les autres minerais est à l'état d'argent natif, de sulfure simple, d'arsénio-sulfure et d'antimoniosulfures simples ou multiples. La richesse moyenne, évaluée sur une année d'exploitation, dépasse légèrement k millièmes d'argent, la proportion d'or mélangé étant assez faible. La roche qui renferme les filons métallifères appartient à la classe des porphyres métamorphiques si développés au Mexique. Dans la plaine d'El-Grande et sur les bords de la gi*ande barranca de San-Sebastien, les basaltes s'étendent sur de vastes espaces. Une nappe de cette roche volcanique occupe les deux côtés de la barranca de Régla, tributaire de la précédente; elle a donné naissance au site célèbre de la Cascade-de-Regla.
Auprès des mines de la grande compagnie du Real-del- Monte existent à Pachuca plusieurs exploitations particu- Hères d'une importance faible. L*Etat de Mexico contient encore quelques centres miniers qui eurent autrefois de la réputation : El Cardonal, Zimapan, Sultepec et Temascaltepec, qui n*ont plus aujourd'hui qu'une production bien minime , par suite de l'abandon des anciennes exploitations.
Le district de Pachuca et Real-del-Monte alimente presque exclusivement l'hôtel des monnaies de Mexico.
VOYAGE A L*INTiRlEDR DES PLATEAUX DU MEXIQUE.
Les mines qui ont fait la réputation du Mexique comme pays producteur de métaux précieux sont, avec les précédentes, celles des districts de Guanajuato* San-Luis-Potosi, Zacatecas, Durango et Chihuahua; elles couvrent la partie centrale du Mexique, région que Ton désigne ordinairement par la dénomination de tierra adentro. Toutes les publications faites jusqu à ce jour sur cette contrée nous enseignent que le pays est traversé dans sa moitié par une grande cordillère, qui, partant des isthmes, se dirige vers le nord-nord-ouest, dans le Nouveau-Mexique, où elle se soude aux montagnes Rocheuses. Cette donnée orographique est une des consé- (|uences de Tesprit de généralisation qui fut le trait distinctif des voyages de M. de Humboldt. Cette méthode de Tillustre voyageur, appliquée aux grandes lois de la nature, apporta une vive lumière et une netteté parfaite dans Tétude des phénomènes naturels; les sciences physiques, en particulier, lui doivent leurs plus remarquables progrès. Mais, appliquée à la géographie physique, en dehors de certaines lois géologiques, dont la connaissance est toute récente, elle ne devait fournir aucune déduction rigoureuse. Aussi devait-on s*attendre à des rectifications successives de la part des explorateurs de notre époque. Il y a quelques années, M. Thomas Antisell , qui a parcouru , dans l'Amérique septentrionale , toute la région comprise entre les deux océans , faisait observer ^ qu on ne peut plus désormais admettre que toutes
' Journal de la Société géographique et statistique de New-York, 1869.
les chaînes de rAmérique se détachent d'une ligne principale appelée Cordillère et courant, sous différents noms, du cap Horn à Tembouchure de la Mackenzie , dans Tocéan Arctique , et qu il ne faut pas voir dans les montagnes Rocheuses une sorte d*épine dorsale de F Amérique du Nord.
Ce que nous avons dit précédemment de la constitution orographique de la Californie et de TÉtat de Nevada a démontré combien la constitution physique de ces contrées est indépendante de lexistence des montagnes Rocheuses. Nous avons aussi cherché à faire voir que les mouvements montagneux, aussi irréguliers qu inégaux, qui séparent les isthmes entre eux, n'étaient pas la continuation orographique de la grande cordillère des Andes; il nous reste à indiquer maintenant en quelques mots la constitution physique de?l plateaux mexicains avant d*en parcourir retendue.
Du côté du golfe, les plateaux sont limités par une chaîne côlière; elle prend naissance près de Tisthme deTehuantepec, à la Mesa-de-Tarifa, traverse, avec la direction sud-est à nordouest, rÉtat d*Oajaca , où elle se signale par la cime du Cempoaitepec , se continue jusqu'aux Cumbres , supporte le volcan d'Orizaba, le Coffre-de-Pérote, se poursuit, sous le nom de Sierra-Madre du Golfe, au nord de TEtat de Vera-Cniz, et se propage en rameaux parallèles dans les États de San-Luis, Tamaulipas, Nouveau-Léon et Cohahuila. Cette chaîne, avec ses plis latéraux, forme une suite naturelle de gradins que Ton doit franchir en se rendant de la côte à Tintérieur du pays, et sur lesquels on rencontre ces climats variant avec Taltitude et désignés, dans le langage local, par les noms de tierras caUentes, templadas y frias.
Au sud, les plateaux sont limités par une ligne remarquable de volcans que M. de Humboldt a le premier signalée à l'attention des géologues. Cet alignement, orienté de Test à
louesl, part du volcan de Tuxtia, situé au bord du golfe, dans Je sud de la Vera-Gruz , et se jalonne successivement par le pic d*Orizaba, le Popocatepctl, le Nevado-de-Toluca , le JoruUo (un peu dévié au sud), le pic de Tancitaro et les deux volcans de Colima. Cette ligne ne forme pas une chaîne continue, mais elle marque le sens général du revers sud des plateaux intérieurs vers Tocéan Pacifique. Dans lespacc qui la sépare de la côte, on ne trouve plus cette division tranchée en zone chaude, tempérée et froide; la partie sud des États d'Oajaca, de Mexico et surtout le Michoacan, ainsi que l'Etat de Guerrero tout entier, offrent une topographie particulière. Très-montueuse et fortement ravinée par de grandes vallées et de profondes barrancas, cette région ne répond à aucun des trois types entre lesquels on a coutume de diviser les terres mexicaines. Son climat humide et chaud est, en outre , soumis à de brusques variations de température ; Tagriculture s y trouve dans des conditions de morcellement qui empêchent les grandes exploitations agricoles; le caractère des habitants est moins facile et plus arriéré que celui du Mexicain des plateaux. La masse de la population appartient à la race indigène pure , et obéit aveuglément à des chefs qui la gouvernent à la manière des anciens caciques, sans prendre grand souci des gouvernements qui se succèdent à Mexico. La partie des plateaux comprise dans f angle formé par la cordillère volcanique et par la Sierra-Madré du golfe est précisément la grande Mesa-de-FÂnabuac, la portion la plus élevée des terres froides; elle comprend les plaines qui s étendent de Puebla aux Cumbres, le territoire de Tlaxcala, les llanos d'Apam et la célèbre vallée de Mexico, qui n'est point une vallée, dans facception géographique du mot. Elle doit sa physionomie particulière k la ceinture en fer à cheval de ses montagnes et à la disposition de ses lacs , dont
le déversement est arrêté par deux seuils de peu d*(^]évation. Celui de Huehuetoca a été ouvert artificiellement pour régler un écoulement à niveau constant, et il serait facile de percer Tautre de manière à dessécher complètement les lacs , si on le voulait.
Le niveau du sol à Mexico est à 2,278 mètres d'altitude absolue, il est à près de 2,200 mètres aux environs de Puebla; tandis que le niveau moyen des plateaux vers le centre varie de 18 à 1,900 mètres, comme pour le Bajio, les plaines à lagunes salées de Zacatecas, les environs de San-Luis-Potosi et les plaines autour de Durango. Au nord de cette dernière ville, les plateaux inclinent légèrement vers l'intérieur du continent. La hauteur moyenne autour de Ghihuahua est de i,4oo mètres; elle arrive à être inférieure à 1 ,200 mètres auprès du Paso-del-Norte ; il en est de même au nord de San-Luis-Potosi.
Du côté du Pacifique , les plateaux sont limités et soutenus par la grande chaîne de la Sierra-Madre occidentale , qui se continue sans interruption depuis FArizona jusqu'au Rio- Grande de Santiago, près de Guadalajara. Cette chaîne est parallèle à la Sierra du golfe; elle a la même orientation que la Sierra-Nevada de Californie et que son prolongement dans la péninsule.
L'intérieur des plateaux possède, comme mouvements orographiques, des chaînons assez rapprochés vers le centre , et qui deviennent plus rares à mesure que Ton gagne vers le nord; ils ne sont pas reliés entre eux, mais ils affectent des orientations différentes , parmi lesquelles on en distingue trois principales : nord-sud, est-ouest et nord-ouest à sudest. Cette dernière est la plus fréquente; elle offre un parallélisme exact avec les deux grandes Sierras latérales. Cette disposition de chaînes isolées se poursuit dans tout l'ancien
teiritoirc du Nouveau-Mexique, comme nous lavons déjà vu pour rÉtat de Nevada. G*est le trail distinctiF des soulèvements qui ont aflectë la surface du sol à Tintérieur du continent Nord- Américain , et il existe une telle constance dans cette allure topographique , que de lourds chariots partant du centre du Mexique gagnent, sans traverser aucune chaîne , soit le Texas , soit le haut de la vallée du Rio-Grande , entre les montagnes Rocheuses, ou bien encore le grand lac salé des Mormons, ou l'État de Nevada, et peuvent même pénétrer jusqu'en Californie.
Ce fait est donc en complet désaccord avec Thypothèsc d'une cordillère centrale, faisant fonction d'arête faîtière au milieu des plateaux mexicains. Il est vrai cependant que les divers chaînons, se profilant les uns sur les autres, peuvent, de loin, être pris pour les éléments d'une chaîne continue, et l'on conçoit Terreur qui s*est si longtemps conservée; mais à les étudier de près, à déterminer leur position, leur orientation et leur étendue, on reconnaît bien vite l'illusion , et l'on saisit l'admirable disposition de ces protubérances, qui accusent, avec une fidélité étonnante, par leur forme ou par leur orientation ,4a nature même des éléments géologiques qui les composent.
D'après ces considérations, il est facile de comprendre tout l'intérêt qui s'attachait à une reconnaissance topographique et géologique des plateaux mexicains; c'est ce que je tentais vers la fin de i865, et je mis à exécution ce projet de manière à être obligé de le suivre en entier. Au lieu d'avancer progressivement dans le pays en cheminant d'un district à l'autre, je préférai me rendre tout d'abord vers l'extrémité du Mexique, dans l'État de Chihuahua, à 665 lieues^ de Mexico. Je prenais ainsi une idée générale du
' Lieues castillanes de /i,30o mètres.
pays, de ses habitants, de leurs dispositions sociales, de la diniculté des chemins et de la vie errante. Je mesurais de près les dangers, ce qui les diminue toujours en permettant de grouper les bonnes chances de son côté. Le terrain ainsi reconnu, j*étais assuré de remplir mon programme; car il me fallait revenir sur mes pas, et je trouvais sur ma route toutes les grandes exploitations et les mines les plus productives.
Je partis de Mexico le i5 novembre pour rejoindre, à Lagos, une longue caravane de ces chariots américains attelés de six paires de mules et que Ton appelle prairies schooner, c'est-à-dire goélette de prairie. Cest le seul mode possible pour les expéditions commerciales vers les provinces intérieures. Les convois de mulets chargés deviennent insuffisants pour ces longues distances, et les conditions climatériques sont trop variables pour des animaux de bât, qui résistent mal à des changements brusques de temperature.
Je repris la route qui m avait amené de Guadalajara et qui me fit repasser par Puente-Grande, où i*on quitte la vallée de Mexico, non loin de Huehuetoca, par Tepeji-del- Rio et la Canada. Puis la route franchit le passage de San- Francisco pour arriver sur les hauteurs arides d'Arroyozarco, hacienda importante au pied de laquelle on a élevé, dans ces dernières années, une grande fonda très-commode aux voyageurs. Après avoir dépassé la Soledad, village qui prend de Textension, et Palmilla, on arrive, par une pente sensible, en vue de la jolie ville de San -Juan -del- Rio, agréablement assise sur une petite rivière et entourée de vergers et de grands arbres qui donnent un charme particulier à ses environs. Les terrains que Ton trouve ensuite sont recouverts de fragments de basalte. La terre est noire.
et l-horizon bas ne présente que des pitons aigus et isolés de roches scoriacées; ce sont les domaines des haciendas' de Sauz et de Colorado.
A Textrémité de ce plateau volcanique, on domine la grande plaine du Bajio, et au pied de la descente se pressent les clochers et les coupoles, les places et les rues de Queretaro. Cette ville, assez bien bâtie à l'espagnole, contient &8,ooo habitants, des fauboui^s étendus, avec des fabriques de draps et de mantas (cotonnades) , de nombreuses églises et couvents. L eau y arrive par un bel aqueduc construit au siècle dernier par le marquis d'Aguilar. Cette ville
est le chef-lieu d*un Etat qui mesure 8,3oo kilomètres carrés et qui renferme une population agricole de 180,000 âmes. La fertilité de la plaine du Bajio, due à la présence d*une nappe d*eau à une petite profondeur au-dessous de lalluvion, fait la prospérité de cet Etat, lun des plus favorisés du Mexique en produits agricoles. Il y a aussi quelques mines peu exploitées dans le district de Cadereita; les plus connues sont celles d*El-Doctor.
Entre Queretaro et Celaya , ou traverse une succession d*haciendas qui se détachent au milieu de sites riches et ombragés. Celaya renferme 1 q,ooo âmes. C'est à ses portes que se termine le Bajio proprement dit; mais, en réalité, on peut rétendre à toute la plaine qui lui fait suite et qui contient la ville de Salamanca, sur le Bio-de-Lerma, Irapuato, Silao et Léon. Le nord de la plaine est limité par la sierra de Guanajuato, orientée N. O. S. E. et renfermant des filons qui ont donné naissance aux exploitations de Valenciana, Bayas, etc., autrefois si importantes. La population actuelle de Guanajuato est de 63, 000 âmes; cette ville est le chef-
^ Haciendas de campo (fermes).
lieu d'un Etat de 3 1,600 kilomètres carrés, renfermant 875,000 habitants. Les mines offrent encore une notable activité. La plaine du Bajio est le grenier d'abondance de cette partie du Mexique. La ville de Léon, qui en occupe l'extrémité occidentale, se présente au milieu de riches cultures; elle est très-étendue et renferme une population urbaine de plus de 100,000 habitants, presque uniquement occupée de travaux manufacturiers et principalement du tissage des zarapes , couverture de laine aux couleurs variées, qui est le vêtement mexicain par excellence.
Après Léon reparaissent des plateaux rocheux qui conduisent jusqu'à Lagos; c'est là que je rejoignis la caravane pour faire route avec le docteur Roger Dubos , ancien consul de France à Chihuahua.
Le lendemain , tout le train d'équipage se mettait lentement en marche avant le lever du soleil, les chariots marchant à la suite les uns des autres, sur une ligne qui occupait plus de 5oo mètres de longueur. Les conducteurs étaient armés de bons rifles américains. Des majordomes à cheval éclairaient le terrain et surveillaient la marche; on faisait halte au milieu du jour, et le soir on prenait gite à certaines aiguades connues et marquées d'avance comme étapes journalières. Au premier campement, établi à la Meta-Gorda, une alerte fournit la preuve de la bonne organisation de cette troupe. Les chariots avaient été groupés de manière à mettre les mules à l'abri d'un coup de main. Des feux de bivouac, établis aux quatre angles du quadrilatère, étaient occupés par le personnel du convoi, et des vedettes allaient de temps à autre éclairer les environs. Au signal, tout le monde se trouva à son poste, et la cause de l'inquiétude fut reconnue avec une vivacité et une décision qui obligent à reconnaître aux hommes du nord du Mexique
des qualités d'énergie bien plus développées que chez les Mexicains du centre.
Le lendemain, halte à Trojas et campement à Laborcita. Nous étions entrés dans le petit Etat d^Aguas-Calientes , dune étendue de 7,600 kilomètres carrés et d'une population de 86,000 habitants. Le jour suivant, nous arrivions au chef-lieu , ville assez étendue , mais qui ne compte que ao,ooo habitants; elle doit presque tout son agrément à de beaux ombrages et à des bains thermaux situés à a kilomètres de la ville. Les eaux sont sulfureuses , et leur température varie de a5 à 38 degrés centigrades. Leau a été captée aux griffons et sort au milieu de bassins en maçonnerie dans lesquels elle présente , au goût des baigneurs , des températures différentes. Les environs offrent un grand nombre d autres sources thermales qui sont mises à profit par les habitants. Les nitrières sont assez nombreuses et très-peu exploitées pour les besoins commerciaux. Dans les montagnes du voisinage il existe quelques filons aurifères et des veines de minerais d'argent, de cuivre et de plomb.
La route se dirige par Ghicalote, Rcfugio, San-Ântonio et San- Francisco, au milieu de plateaux incultes, vers les Uanos ' de Zacatecas. Le chemin , continuant à aller en plaine, abandonne sur la gauche la sien^ania, les mines et la ville de Zacatecas, pour continuer à avancer vers le nord, au milieu des plaines couvertes de graminées où croissent de grands yuccas, comme unique végétation arborescente, et où apparaissent, comme des oasis espacées, quelques cultures rassemblées autour des haciendas.
Les plateaux situés à Test et au nord de Zacatecas contiennent un assez grand nombre de lagunes salées que Ton
' Steppes élevés.
exploite en vue des besoins métallurgiques des mines voisines, et qui constituent un revenu important pour leurs propriétaires. La lagune de la Salada , qui n*a pas un demikilomètre carré, donne un rapport annuel de plus de 4o,ooo piastres.
Des plaines rocheuses et souvent arides s'étendent vers Rîo-Grande, petit bourg sans importance. On rencontre en!)uite les haciendas ou ranchos del Fuerte, de la Honda, de San-Isidro, de TËstanzuela, las Hastas, el Pedemat et Saucillo; partout les porphyres trachy tiques , les tufs et les basaltes s'oSrent à la surface du terrain et ajoutent encore h l'aspect désolé du pays.
Avant d'atteindre Durango, on retrouve de la verdure et de beaux arbres près de l'hacienda del Ghorro. Au delà de Durango il y a deux routes, l'une par les plateaux, passant par Cinco-Sefiores et le Presîdio del Gallo, et l'autre par Cacarias, Menores et San-Salvador, côtoyant les contreforts de la Sierra-Madre du Pacifique. Laissant suivre à la caravai\e la route des llanos, longue et dénuée d'intérêt, nous suivîmes la seconde avec de petites voitures légères appelées carretelas. Nous retrouvâmes les grands plateaux à la Zarca. Cette hacienda, où s'élevaient autrefois des milliers de chevaux , a perdu presque toute son importance depuis que les incursions des Apaches ont ruiné les établissements du nord jusque près de Zacatecas. La petite ville de Cerro- Gordo, la seule de quelque étendue que l'on rencontre depuis Durango, termine l'Etat de ce nom. On entre ensuite par la Noria et Rio-Florido dans le bassin du RioConchos et dans TÉtat de Chihuahua. Après un voyage, que rendaient assez pénible les privations de la route et le froid de la saison (il gelait chaque nuit), nous traversâmes successivement rhacicnda de la Concepcion, que je signale à cause
d*une belle masse de fer météorique, la jolie ville d'Allende, que distinguent ses filatures de coton, ses beaux vergers et les plateaux presque déserts où Ton rencontre les petites eslancias de Punta-del-Agua , de Rio-de-Parral, qui sont fortifiées comme des réduits perdus au milieu de ces oampagnes désertes. Santa-Rosalia s'ofire enfin avec sa population plus agglomérée, ses champs de coton, ses eaux thermales et sa haute montagne calcaire. Le pays reprend ensuite sa physionomie abandonnée et monotone jusqu'à Bachimba. La route s*engage au delà dans une petite chaîne, derrière laquelle s étend la ville de Ghihuahua, que nous atteignîmes le i 2 décembre.