‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 106 sur 181 · Alcinous. De doctrina Platonis · texte numérisé non relu

Alcinous. De doctrina Platonis

(Marsili Ficini philosophi platoniei medici atque theologi omnium præstantissimi operum... lomus secundus. In Parisiis, apud Guillelmum

Pele, 1641.)

ou les idées maîtresses de la théologie chrétienne. C'est ce qui ressort avec évidence des textes de la Siris où Berkeley s'efforce de montrer que les anciens n'ont été ni mécanisles, ni matérialistes, ni athées, et que lors même qu'ils le paraissent au premier abord, ils peuvent être interprétés dans un sens plus favorable 1. C’est là sa préoccupation constante. Il y revient toujours. Et il le fait avec l'espèce d’ardeur et d'enthousiasme qui lui est propre, et qui le détourne de juger avec un esprit critique les philosophies qu’il invoque.

Aussi ses interprétations ne sont-elles pas exemptes de complaisance. [l est frappant de voir, par exemple, jusqu'à quel pointil prend Platon et Aristote dans le sens de sa propre doctrine. S'il est une question sur laquelle la pensée grecque est éloignée de la pensée moderne, c'est celle du rapport de l’objet au sujet. Pour les Grecs, l'objet est antérieur et extérieur au sujet. L'esprit contemple les idées du dehors. Les qualités sensibles ontune existence indépendante de celui qui les perçoit ?. Cependant, interprétant la formule d'Aristote suivant laquelle l'âme est le lieu des formes « ta» Doyny elvar ronos adoy », Berkeley, en infère, en s'appuyant

1. Voyez par exemple la Siris, $ 300. Après avoir parlé des Egyptiens qui considèrent Dieu et la nature comme formant un tout, il ajoute qu'ils n’excluent pas de l'univers l'existence d’une âme intelligente, et que par conséquent un tel système n’est pas: athée. « … Whatever was wrong in their way of thinking it doth not, nevertheless, imply or lead to Atheism.» De même K 326: «.… Que le vos soit abstrait du monde sensible et considéré en lui-même, comme distinct du monde créé... ou que l'univers, comprenant à la fois l'esprit et le corps du monde, soit conçu comme Dieu, les créatures n'étant alors que des manifestations partielles de l'essence divine, il n’y a pas là d’athéisme, du moment que l'Esprit est regardé comme gouvernant le monde … The is no atheismin eitheir case, whalever misconception there may be. De même encore $ 327, à propos d'Aristote.

2. Phèdre, 247. République, VIH, 517. Timée, 28 C, 29. Parménide, 132, B, C. Métaphysique, 1.010 B. Cf. Ravaisson, Métaphysique d’Aris tote. 3° P. III, 3 (t. I, p.580).

sur le Commentaire de Themistius, que « tous les êtres sont dans l’âme puisque toutes les formes sont les êtres », et ainsi « l'esprit est toutes choses », car « prenant les formes de toutes choses, il devient toutes choses par l’intelligence et les sens », ce qui revient à dire que le monde sensible serait pour les anciens comme pour lui-même un mode et une transformation de notre conscience. « Alexandre d’Aphrodisias en dit autant en affirmant que l'esprit est toutes choses, xaTo. Te td voely xx To aisüuvegüut. Et c’est en fait la propre doctrine d’Aristote dans le troisième livre du De Anima où il affirme aussi, avec Plalon, que la connaissance actuelle et la chose connue ne font qu'un... D'où il suit que les choses sont où est la connaissance, c’est-à-dire dans l'esprit !. » A l'appui de la même thèse, il invoque Plotin pour qui l’âme n'est pas dans le monde, mais le monde dans l’âme ?. Avec plus de raison sans doute, puisque le monde n’est ici qu’une

1. Siris, $ 310. Cf. S 311, 312. Cf. Aristote, Ilsot doyñc, III, 7. To d'adro 27Ti 247 Évépyetas miorhun T® rozuatt. (La même-formule se trouve également au ch. v du livre III.) Berkeley aurait dû être mis en garde contre son interprétation par ce passage du chapitre vin, même livre: rivza Ya0 A aio6nTtà Ta dvra, À vorra, Écrt 5, mtotéur dev Tà roue Fat d'arofnorc ta aio0rra" rw dE rodro, dei Enretv.….”’Avdy/xn d'A adta À Tà 30 cv, Aura pèv y2p Ôn où où yap 6 loc £v ti Loyn, SA ro eïdoc. Cette erreur d'interprétation est liée à l’idée de Berkeley que pour Platon et Aristote la matière n'existe pas, et que dès lors la forme est- toute la réalité. (Siris, $ 270, 271, 306.) Le commentaire de Themistius, que je cite “après la traduction latine d'Hermolao Barbaro (Bâle, 1545), ne me semble pas non plus justifier l'assimilation faite par Berkeley entre la théorie d’Aristote et son-propre idéalisme : « Recte igitur autumant qui dicuntur animam esse Jlocum et conceptaculum specierum, etiam si minus proprie loqui de conceptaculo et loco videntur, nec tamen id de anima universa accipi potest, sed de duabus tantum potestatibus ejus et partibus, intellectuali videlicet et sensuali. Quum vero anima locus dicitur non is locus significatur qui nos ambiat complectaturque ; sed ex ea translatione indicari volumus animam quodam pacto evadere, et fieri illa ipsa quæ intelligit et quæ sensit. » ({n lertium de anima paraphrasis, ch. xvir.)

2. Stris, $ 270 (cf. Plotin. 5e Enn., V, 3)°et $ 316 (cf. 2! Enn. \ 4 AR

diminution de l'âme et en procède, et que la quantité, l’etendue, l’espace, ne préexistent pas à la procession de l’âme !. Et dans la mesure où Plotin supprime le dualisme aristotélicien de la forme et de la matière, dans la mesure où il tend à ne voir dans celle-ci qu'une diminution de celle-là, on peut dire que sa philosophie implique l'idéalisme au sens moderne du mot. Cependant, outre que le dualisme aristotélicien n’est peut-être pas aussi étranger à Plotin que certaines de ses formules le donnent à penser ?, sa pensée ne saurait être malgré tout identifiée à celle de Berkeley.

Le principe de l’idéalisme berkeleyen, nous l'avons vu, est que le monde sensible- n’est qu'une modification du sujet conscient. Or celui-ci est logiquement antérieur à ses modifications, et par conséquent à son objet. La représentation dépend ici de l'intelligence, l’objet du sujet, tandis que chez les Grecs c’est le sujet qui dépend de l’objet, l'intelligence qui est subordonnée à l'intelligible. « Car une chose n'existe pas parce qu’on la conçoit, mais c’est parce qu'elle existe

1. Ravaisson, Métaphysique d'Aristote, 4e P. 1,3, p. 437 du t. II. Cf. Ennéades, IV, 1x, 9 et HI, vr, 17. ; ;

2. Sans doute pour Plotin, comme le remarque Ravaisson, l’âme est en puissance toutes les formes sensibles, en sorte que les formes sensibles né sont plus que des actes de l'âme. C’est la théorie d'Aristote, mais avec une réduction plus précise de la perception sensible à l’activité cognitive qui trouve en soi seule son véritable objet. Cependant, entre la forme sensible et ce qui la perçoit, il n’y a pas encore identité parfaite, parce que la forme sensible implique la matière où elle devient comme extérieure et étrangère à elle-même. (Métaphysique d'Aristote, 4t P. I, 3, p. 401, 405.) Berkeley a conclu trop vite que pour les anciens la matière n'existe absolument pas, et dès lors toute leur théorie de la perception sensible lui a paru d'accord avec son propre système. Il a eru que l'entendement chez eux était identique à son objet alors qu'il lui devient seulement semblable. Or c'est là seulement où la matière n'existe plus, c’est-à-dire dans la pensée divine, que l'intelligible et la pensée ne font qu'un, et encore peut-on dire avec M Bergson que lorsque Aristote définit la pensée divine vônsts vorñoewc vônou, . c'est sur vofseuws etnon sur 5% qu'il met l'accent. (Evolution créatrice, IV,

qu'elle peut être concue !. » Dès lors, ce n’est pas, comme chez Berkeley, la connaissance de la chose qui est la chose même, mais la chose même qui, étant purement intelligible, est toute connaissance et toute pensée ?.

C’est en vertu de la même disposition d'esprit que Berkeley détourne dans le sens de sa propre théorie de la causalité la distinction établie par Aristote au huitième livre de sa Métaphysique entre la puissance et l'acte. Les choses sensibles existent en acte dans l'esprit qui les perçoit, et dans les intervalles de non-perception, elles sont en puissance en Dieu qui a le pouvoir de les produire. C’est pourquoi les anciens paraissent quelquefois admettre la réalité des objets sensibles hors de nous. De même, Plotin dit que la chaleur est l'acte du feu, les qualités sensibles n’existant pas pour lui indépendamment de l'âme en tant que telles, mais seulement en tant qu'actes *.

S'il découvre ainsi dans la philosophie grecque l’expression de son propre idéalisme, à plus forte raison peut-il y trouver des points de contact avec les autres parties de son système.

Avec sa théorie de l’âme, d’abord. Concevant l’âme, dans les Principes de la connaissance humaine, comme une substance indivisible, incorporelle, inétendue, et par conséquent indestructible et immortelle #, il se trouve tout naturellement d'accord, dans la Siris, avec Platon, Aristote et Plotin 5. En ce qui concerne Platon le rapprochement s'impose avec trop de force pour qu'il soit nécessaire d’y insister. À peine est-il besoin de faire observer qué parmi les dialogues de Platon expressément cités dans l’Alciphron et dans la Siris

1. Ennéades,V,1x, 7 : Tarns yo Tñc vodsews mpdrepoy dei To vooUpevoy elvar, -

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