‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 115 sur 181 · Ennéades, V · texte numérisé non relu

Ennéades, V

3. Fouillée. Philosophie de Platon, , I, 1v, 2. — Cf. Ravaisson, Méiaphysique d’Aristote, 4€ P., I, 3, p. 424-425 du t. II.

de l'univers. Les espèces sont donc éminemment dans la cause universelle ; il y a un autre soleil, outre le soleil visible, et aussi un autre homme, et de même pour chaque idée. Les idées sont donc avant les choses sensibles, et elles en sont les causes démiurgiques, car... elles préexistent dansla cause unique de l'univers. ! » Or Berkeley admettait aussi que les lois générales du monde sensible sont Îles manifestations des causes universelles existant dans le monde intelligible. Chez lui aussi les idées divines, archétypes des choses, sont les raisons d’être des choses, puisqu'elles enferment, pour ainsi dire, en elles l'intention de Dieu qui les crée. Elles sont de même des pensées pour Dieu, des puissances actives par rapport au monde sensible.

D'autre part, aux yeux de Plotin, les différences individuelles elles-mêmes doivent être rapportées à l'idée. Socrate, Platon, Aristote, ne peuvent avoir la même raison d’être, car s'ils n'avaient qu'un seul {type intelligible, le même pour eux tous, ils seraient les copies d’un même exemplaire. ? L'idée dans l'individu est donc la même chose que l'acte. A l'identité de l'acte, constitutif de l'individu, et de l'acte, constitutif de l’idée divine, correspond chez Berkeley l'analogie de l'archétype, idée divine, et de la notion, pensée active de l'individu. Sur ce point, Berkeley ne faisait donc que retrouver chez Plotin sa propre pensée, sous une forme tout à la fois plus développée et plus précise. Mais en même temps il y trouvait la conception d’un principe qui se communique sans se diminuer, et par là même il acquérait la possibilité de faire coïncider en quelque manière l’activité intellectuelle de l’homme avec l’activité intellectuelle en Dieu. [1 découvrait un moyen de faire participer l'indi- . vidu à la vie universelle, de parvenir jusqu’à la vie divine, conformément à cette doctrine morale de Platon et d’Aris-

1. Proclus, Commentaire sur le Parménide. Traduit et cité par Fouillée, op. cit., IL, 1v, 4, $ 2. à - se 2. Fouillée, op. cit., IL, 1v, 2.

Fa

tote qui, dès le temps où il écrivait l’Aciphron, l'avait séduit. Il comprenait comment l’homme peut s'élever de ses propres uolions aux archétypes des choses existant dans la pensée divine.

Uomme Dieu agit avec la pleine conscience de ce qu'il fait et'avec la préconception des effets qu'il produit intentionnellement pour le bien des créatures, il a en lui la conception active de tout ce qu'il crée, en d’autres termes de toutes les sensations qu'il nous procure. Et cette conception active, nous l'avons aussi, dans la mesure où pénétrant en quelque sorte par la pensée les intentions divines, nous saisissons, à travers le changement éternel des choses, la permanence de leurs lois et de leurs propriétés communes. En ce sens, on peut dire que l’activité de notre intelligence est une participation perpétuelle à la vie universelle, et par conséquent à l'intelligence et à Ja volonté divine qui sont la source de toute vie.

- En somme, Berkeley a d'abord été séduit, semble-t-il, par la parenté que la philosophie des anciens offre avec la sienne. Qu'il en soit ainsi, c'est ce qui ressort avec netteté d'un pässage de la Siris où il loue les pythagoriciens et les platoniciens de s'être fait une notion du vrai système du monde. Îls ont vu, dit-il, que l’esprit existe vraiment et réellement : c'est sa théorie de la substantialité de l'âme ; qu'il n'y a pas -d’espace absolu réel, que les corps n'existent que d’une manière secondaire et dépendante, que l’âme est le lieu des formes, que les qualités sensibles sont des actions dans la cause, des passions en nous : c'est toute sa théorie idéaliste du monde extérieur et de la cause de nos sensations. Ils ont distingué la sensation de l'intelligence, tandis que les cartésiens en font un mode de la pensée : c'est la psychologie .berkeleyenne, la distinction des #dées et des notions. Ils ont admis qu’un Esprit dont la puissance est infinie, — inétendu, invisible, immortel, — gouvernait, unissait et contenait toutes choses, que les causes physiques sont seulement des instru-

ments ou plutôt des signes, et qu’une intelligence préside à tous les mouvements pour la conservation et le bien du Tout : c'est sa conception de l’universel pouvoir de Dieu, de l'universelle finalité, du langage parlé par l'Esprit infini aux esprits finis au moyen des phénomènes naturels qui en constituent les signes !. Berkeley a découvert dans la philosophie antique des idées qui sont comme le résumé ou le sommaire de toute sa philosophie.

Mais en même temps l'attrait exercé sur lui par la philosophie antique l’a conduit à compléter sa doctrine et même à la développer dans un sens qu'il n'avait pas prévu. La Siris nous montre à chaque instant ce double mouvement de son esprit : tantôt, plein de sa propre pensée, il s'efforce de la retrouver chez les anciens, et les interprète dès lors en fonction de son système ; tantôt, plein de la pensée des anciens, et tout à l’ardeur de sa découverte, il s’efforce de reconstruire son propre système en fonction de leurs théories. De là les additions qu'il fait à son système. De là ses théories de l’éther, de l’âme du monde, des idées. Par exemple, s'il approuve chez les anciens la notion d'un éther subtil qui, pénétrant la masse entière des corps, est continuellement mû et dirigé par un esprit, c'est sans doute que cette hypothèse physique était propre à rendre sensible l’universalité de l’action divine, qui devait se révéler par un signe spécial pour que l'univers fût pleinement intelligible aux esprits finis. Cependant il est peu probable qu’il y fàt venu de lui-même, si elle ne lui avait été fournie de toutes pièces par les anciens. C'est par Héraclite, par Empédocle, par les stoïciens, étudiés, semble-t-il, à travers Diogène Laerce et le pseudo- Plutarque, par le Timée qu'il cite si fréquemment, qu'il y a été conduit ?. Il avait de plus fortes raisons encore pour adopter la théorie de l'âme du monde qui, d’après lui, joue

1. Siris, $ 266. : ; 2. Ibid.,S 148, 166, 168, 177, 182, 229, 324.

dans la philosophie des pythagoriciens, des platoniciens et des stoïques, le même rôle que la Providence. Et par là même ilétait prêt à reconnaître en Dieu la troisième hypostase de Plolin, l’âme. D'autre part, ce pouvoir universel et providentiel qui fait la vie même du monde agit en toute connaissance de cause pour le bien des créatures : ilest intelligence en même temps que volonté : il règle son action sur les idées éternelles qu'il crée en lui, idées nécessaires pour expliquer la constance des lois naturelles qui n'est que la manière dont se révèle objectivement à nous la constance de l'action divine. Et par là Berkeley se trouve entraîné vers la théorie des idées de Platon, et tout disposé en même temps à admettre la deuxième hypostase de Plotin, l'intelligence. Enfin cette volonté intelligente qui agit pour le bien et dispose tout en vue du bien, fait l’unité même du monde, par l’action constante qu'elle exerce, et constitue l’objet suprême du désir, par la représentation qu'elle crée en nous, et qui n’est au fond que la manière dont elle se révèle à nous. Et par là Berkeley incline déjà vers la troisième hypostase, l'Un ou le Bien. Il fallait cependant que l’auteur des Principes de la connaissance humaine prit contact avec la pensée grecque pour que sa pensée se révélât sous la forme qu'il lui a donnée dans la Siris. On le voit à la manière dont il puise aux sources de l'antiquité. Il trouve dans le Timée et le Théétère que le monde du devenir s'oppose au monde de l'être, dont le Phèdre lui fait une description enthousiaste, ridicule aux yeux des hommes restés esclaves de leurs sens ; dans la République que le Bien n'est pas la lumière, mais la source de toute lumière, dans l'£pinomis que Île Verbe a fait le monde ; dans les Énnéades enfin toutes ces idées éparses, réunies dans une vision unique, en harmonie avec ses croyances. religieuses aussi bien qu'avec son système. Et c’est ainsi qu'ayant embrassé la doctrine de Plotin avec l’ardeur qui lui est propre, il s’est trouvé conduit à compléter son propre système par la théorie des hypostases.

S 2. — Les hypostases.

I. La théologie chrétienne, dans laquelle Berkeley, en sa qualité d'homme d'église, était nécessairement versé !, avait emprunté à la philosophie néo-platonicienne la théorie des trois hypostases, devenues, chez elle, les trois personnes de la Trinité divine. Les analogies existant de ce fait entre les deux doctrines peuvent se ramener aux points suivants :

1° Le caractère ineffable et incompréhensible du Père, et son identification avec le Bien supérieur à l'essence et à l'intelligence ; l’idée que l'être est un attribut de la perfection et non la perfection un attribut de l'être. Berkeley dans l’'Alciphron cite expressément l'opinion de Denys lAréopagite que Dieu est au-dessus de l'essence et de la vie, de la sagesse et de l’entendement et qu'on peut ainsi, en un sens, nier de lui la vie et l'intelligence, non qu'il en soit dépourvu, mais parce qu'il les possède au contraire à un degré si éminent qu’elles ne supportent pas la comparaison avec ce que les hommes en possèdent. C’est la théologie négative que Berkeley retrouvera plus tard chez Philon ?. Il cite également l'opinion de Suarez que Dieu n'existe pas’au sens où l’on dit que les créatures existent, mais d’une manière plus éminente et plus parfaite. Cette conception était d’ailleurs très conforme à la philosophie de Berkeley, car exister, pour les créatures, c'est percevoir, landis que chez Dieu Ja connaissance, comme le dit avec raison saint Thomas, n'est pas une manière d'être (Aabit), mais un acte pur 3. Sous l'influence de Platon et du néo-platonisme il concevra

Î. Il cite expressément Denys l’Aréopagite (Alciphron, iV, $ 19), Origène (ibid., VI, K 12, 25), saint Augustin (tbid., V, 10, Siris, $ 248, 322), saint Thomas et Suarez (Alciphron, IV, 20).

2. Cité dans la Siris, S 284. Cf. Bréhier, Les idées religieuses et philosophiques de Philon, I, ce. 2.

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