‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 130 sur 181 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

$ 1. — Le caractère de Berkeley.

Un système de philosophie n’est jamais une œuvre impersonnelle. En philosophie comme en art, l'originalité est requise : le système, comme le chef-d'œuvre, exprime la personnalité de son auteur. C'est ce qu'ont toujours reconnu, je pense, les historiens de la philosophie, et c'est sans doute pour cette raison qu'ils font généralement précéder de la biographie du philosophe l’exposé de ses doctrines. Mais ce qui peut paraître assez singulier, c’est qu'après avoir affirmé la relation nécessaire de l’œuvre avec l'homme, ils se désintéressent complètement de ce dernier, en sorte que les biographies jugées par eux si nécessaires font presque toujours l'effet d’un hors-d’œuvre sans rapport avec le sujet.

A la vérité, les détails de la biographie d’un philosophe ne sont pas d’un grand secours pour la connaissance de son système. Le développement de notre pensée obéit à une logique interne indépendante des événements extérieurs, et notre vie intérieure, dont la connaissance serait si précieuse, échappe aux regards d'autrui et se dérobe aux investigations des biographes. Ce qu'il nous importe surtout de connaître ce n'est donc ni les collèges où notre philosophe a fait ses études, ni les voyages qu'il put entreprendre, ni les emplois qu’il put exercer, nisa parenté, ni ses alliances, ni les mille circonstances accidentelles de sa vie, car ce sont faits que nous voyons du dehors, quand il nous faudrait les voir du dedans. Ses lectures, ses expériences, ses admirations, l'impression produite continuellement en lui par le

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spectacle du monde, seraient pour nous d'un tout autre intérêt, mais ces faits internes constituent la trame dont le biographe ne voit jamais que l'envers. D'une manière générale, donc, une biographie ne nous intéresse que dans la mesure où elle nous révèle une âme. De la disposition originelle de la volonté dépendent en premier lieu le genre de curiosité propre à chacun, et par conséquent la nature des découvertes qu'il est prédestiné à faire, en second lieu sa réaction intellectuelle ou sentimentale à l'égard du monde, et par conséquent la manière dont il se représente celui-ci. En d’autres termes, Je tempérament du penseur prédétermine tout à la fois les en/uitions, qui sont le point de départ du système, et les analyses ou les hypothèses qui en rendent possible la construction d'ensemble !. Or la vie intérieure d’un être nous demeurant dans son ensemble inconnue, le système nous est d’un plus grand secours pour connaître l'âme d’un philosophe que l’âme pour connaître le système. à

On peut cependant, en certains cas, posséder une vue assez précise et complète du caractère d’un penseur et voir ce caractère se réfléchir dans le système lui-même. C'est ce qui apparaît plus clairement chez les moralistes, parce que la morale d'un philosophe a nécessairement du rapport avec son caractère. Ce que nous savons de la vie d’un Spinoza, d’un Kant, d’un Schopenhauer, nous aide à comprendre comment ils ont pu écrire l'Ethique, la Critique de la raison pratique où le Monde comme volonté. C'est ce qui apparaît également chez une âme sincère et candide où les démarches de l'esprit expriment plus complètement les mouvements de la volonté. Et c’est le cas de Berkeley.

: Philosophe, il est à la fois empiriste et idéaliste. Il s'en tient aux données des sens etil nie l'existence de la matière,

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