‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 131 sur 181 · Le rêve d'un métaphysicien, p. 13. (Paris · texte numérisé non relu

Le rêve d'un métaphysicien, p. 13. (Paris

L'étude psychologique de la vision le conduit aux vues métaphysiques les plus hardies. Il se place sur le terrain des faits et aboutit au mysticisme. Ce contraste se manifeste dès son premier ouvrage où les formules sensualistes les plus nettes coexistent avec le volontarisme le plus accusé et la négation la plus résolue de l'existence de la matière. Il persiste jusqu'au dernier, qui débute par l’exposé des propriétés de l'eau de goudron et se termine par celui de la doctrine des hyposlases.

Tel nous apparait Berkeley dans ses ouvrages, tel sa biographie nous le révèle. |

Ce qui frappe chez lui dès l'abord, c'est son esprit positif et pratique. La créatiôn même de son œuvre ne se sépare pas, dans sa pensée, des effets bienfaisants qu'elle est destinée à produire. Son dessein de ruiner le scepticisme et l’athéisme, son essai sur les moyens de prévenir la ruine de la Grande-Bretagne, dénotent la même disposition à l’action, caractéristique de sa race. Qu'il entreprenne de fonder aux Bermudes un collège destiné à la formation des missionnaires, ct dans ce dessein abandonne son pays avec l'espoir de régénérer l'humanité par la diffusion de la science et de la doctrine chrétienne, ou qu’il mène campagne en faveur de l’eau de goudron en qui il imagine résider la panacée universelle, il est animé de la même ardeur généreuse, possédé du même enthousiasme, pareillement sujet aux illusions d'üne belle âme. La tolérance et la charité dont il fit preuve dans son épiscopat nous montrent qu'il existait un accord profond entre sa doctrine et sa conduite, el cet accord même est une nouvelle révélation de l’admirable simplicité de son âme exempte des calculs de l’égoïsme comme de ceux de la vanité. Son esprit et son cœur étaient d’une même coulée, également sincères, ardents, généreux, s’ouvrant avec la même candeur aux beautés de la nature, à la sympathie des autres hommes, aux inspirations mystiques. N

La tournure d’esprit propre à Berkeley apparaît déjà dans

les qualités littéraires de son œuvre : sa langue, d’une allure si aisée et d’un tour si naturel que sa parfaite clarté semble être la manifestation extérieure de l'absolue sincérité de la pensée qu'elle exprime, traduit parfois une fraicheur de sentiment, une spontanéité d'enthousiasme, qui nous élèvent avec lui, d'un vol soutenu, à des hauteurs modérées, dans un air singulièrement pur. € Supposez qu’un homme qui a été continuellement aveugle apprenne de son guide qu'après avoir avancé d’un certain nombre de pas, il se trouvera sur le bord d’un précipice ou arrêté par un mur, ne le jugera-t-il pas admirable et surprenant ? Il ne peut concevoir comment il est possible à des mortels de former des prédictions comme celles-ci qui lui semblent aussi étranges et inexplicables qu'aux autres les prophéties. Ceux-là même qui jouissent des bienfaits de la vue (quoique la familiarité de la chose la leur rende moins sensible) peuvent y trouver une cause suffisante d'admiration. L'art et l’arrangement merveilleux avec lesquels elle estadaptée aux fins qui lui sont apparemment assignées ; la vaste étendue, le nombre et la variété des objets qui sont à la fois, avec tant d’aisance, de rapidité et de plaisir, suggérés par elle, — toutes ces choses donnent matière à une ample et agréable spéculation et peuvent même, si aucune chose le peut, nous fournir par analogie quelque pressentiment de choses qui sont en dehors des possibilités de compréhension et de découverte de notre présent état 1, »

Ce génie candide est cependant capable de déployer dans la discussion une habileté merveilleuse. Il puise sa force dans l’ardeur de sa conviction, dans la sincérité de sa croyance, dans le désir qu'il a de convaincre ses adversaires au point de vue desquels il se place avec une souplesse où Maxime David voit très justement une ruse de sa ferveur ?.

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