‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 136 sur 181 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

SA. — Empirisme et psychologie. Comparaison avec Leibniz.

Le tempérament philosophique de Berkeley, défini par son attilude intellectuelle originale, s’accordait avec les tendances essentielles du tempérament anglais. L'énergie naturelle au peuple anglais, son amour de l'indépendance, avec le respect de la liberté individuelle qui en est la suite, son sens positif, sa puissance de sympathie très réelle sous une froideur apparente, ont fait de la littérature anglaise une littérature individualiste et de la philosophie anglaise une psychologie. Eloigné des abstractions, peu sensible aux nuances subtiles, épris de faits faciles à constater, il aime à illustrer ses théories générales par des exemples concrets empruntés àla vie courante. Tous les philosophes anglais sont des psychologues, et ils le demeurent même Jorsqu’ils prétendent fonder la morale ou faire la critique de la connaissance. Un Kant’se demandera comment la science est possible, comment il se fait que notre connaissance soit objective, que les lois mathématiques nécessairess’appliquent à un monde sensible contingent, que le raisonnement a priori puisse avoir sa place en physique aussi bien que l’expérience, et il prétendra résoudre le problème en distinguant la matière & posteriori de la connaissance d’avec sa forme a priori sans laquelle on ne pourrait la penser ou, en d'autres termes, la connaître comme objet. Sa méthode d'analyse métaphysique exclut toute psychologie. Sans observer l'esprit humain, il vise à en déterminer la structure inlime, et celle tentalive est l'expression très nette du tempérament philosophique allemand, amoureux de cons-

tructions abstraites, puissamment organisées sans doute, mais dont les fondements reposent à peine sur l'expérience et d’où tout sentiment de la vie réelle est exclu. Lorsqu'un : philosophe anglais s'efforce de marquer les limites de la connaissance humaine, la question chezlui se pose tout différemment. Quelles sont, se demande Herbert Spencer, les idées dernières de la science ? Quelles sont en fair les limites de notre pensée etde notre imagination ? Lorsque nous pensons et que nous raisonnons, que se passe-t-il exactement en nous ! ?Et Hume sur ce point ne procède pas autrement. En fait, dit-il, je ne saisis aucune connexion nécessaire entre l’antécédent qu'on appelle la cause, et le conséquent qu'on appelle l'effet. J'ai beau varier les conditions del’expérience, que je considère le mouvement d’un corps consécutif à un choc, ou le mouvement de mon corps consécutif à ma volition, je ne découvrirai jamais l'effet par le seul examen de la cause ?. Sa critique est donc au fond une pure analyse psychologique.

Berkeley, lui aussi, est essentiellement psychologue. C’est l'observation interne qui jui fournit les éléments constitutifs de son système, sa notion de l'être qui consiste dans le percevoir ou l'être perçu, sa notion de la causeextérieure qui est analogue à la volonté que nous sentons en nous. Son point de départ, la critique des idées abstraites, est une théorie psychologique. Psychologue, Berkeley ne voit dans le concept que Je fait de conscience, donc une image. Son empirisme et son sensualisme dérivent de la même disposition à tout considérer comme un objet de l'observation mterne. Son essai sur la vision est une analyse psychologique. Sa critique de l'idée de matière fait également appel à l’observation interne, Elle atteste une tendance à ne voir dans le

1. Premiers principes, 1° partie, ch. 1, Idées dernières de la science.

2. David Hume, Essais philosophiques, VIe essai, Traité de la nature humaine, 1, IIIeP.,s. 2, p. 118-119 de la traduction Renouvier et Pillon.

monde extérieur que le fait de conscience, seule donnée immédiate de la perception. En fait, qu'est-ce qu'un objet matériel ? Un ensemble de sensations, et rien de plus. Ma perception ne m'offre rien d'autre, et comment pourrait-elle m'offrir autre chose ? Sa critique de la cause physique est également fondée sur l'observation interne. En fait, toute perception est passive : le mouvement perçu n’est qu’une série de faits de conscience, de perceptions, donc au total un état passif.

De cet empirisme même, de cette tendance à n’envisager l'idée que comme fait de conscience procède aussi sa théorie des mathématiques et de l’espace. Tout ce qui est étendu est résistant ou coloré, et réciproquement. On ne peut donc imaginer un point inétendu. Le pointest un minimum visison tour, est composée de minima visibilia,

bile. La ligne, à en nombres déterminés, de sorte qu’une ligne ne peut être divisée en parties égales que si le nombre des points qui la composent est pair. L'espace géométrique enfin, l’espace abstrait, n'existe pas : il n'y a d'autre espace en effet que l’espace perçu, inséparable de la couleur et de la résistance. Et comme il existe un minimum visibile et un minimum tangibile au delà desquels nos sens ne peuvent rien percevoir, l'espace perçu ne saurait être divisible à l'infini. ! Berkeley considère donc les figures mathématiques etl’espace comme de simples perceptions, ce qui revient à dire qu'il les euvisage non en mathématicien, mais en homme pour qui la psychologie seule existe. Sa théorie des mathématiques est ainsi la conséquence logique de son point de vue exclusivement psychologique.

Psychologue et empiriste, Beer demeure donc dans la tradition de son pays, et ses analyses possèdent les qualités de précision et de solidité, qai constituent l’un des mérites les moins contestables de la psychologie des philosophes ou

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