‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 138 sur 181 · Siris · texte numérisé non relu

Siris

2. Discours de métaphysique, $ 1 à7 (éd. Lestienne, p. 25 à 35). 3. Voir ci-dessus, ch. vi, 2e sect., S 1.

D'autre part, l'harmonie universelle résulte chez Berkeley d’une action et réaction perpétuelles des êtres les uns sur les autres par l’intermédiaire de Dieu qui les unit. Chez lui, comme chez Leibniz, Dieu est donc leprincipe de l'accord qui se manifeste entre les êtres créés. La différence est que chez Berkeley cet accord se crée pour ainsi dire à nouveau à tous les instants, tandis que chez Leibniz il résulte d’une barmonie préétablie de toute éternité. Dans le système de Leibniz, * « Dieu tournant pour ainsi dire de tous côtés et de toutes les façons le système général des phénomènes qu’il trouve bon de produire pour manifester sa gloire, et regardant toutes les faces du monde de toutes les manières possibles, puisqu'il n’y a point derapport qui échappe à son omniscience, le résultat de chaque vue de l'univers comme regardé d’un certain endroit, est une substance qui exprime l'univers conformément à cette vue, si Dieutrouve bon de rendre sa penséeeffective et de produire cette substance. {» Or la notion d'une substance individuelle enferme une fois pour toutes tout ce qui lui peut jamais arriver, et en considérant cette notion on y peut lire tout ce qui se pourra véritablement énoncer d'elle. Ainsi « Dieu voyant la notion individuelle d'Alexandre, y voit en même temps le fondement et la raison de tous les prédicats qui se peuvent dire de lui, comme par exemple qu'il vainerait Darius et Porus, jusques à y connaître a priori (et non par expérience) s’il est mort d’une mort naturelle ou par poison, ce que nous ne pouvons savoir que par l’histoire? ». Il en résulte que les substances n'agissent pas les unes sur les autres, mais Dieu les a créées telles que leurs perceptions se répondent, en sorte que chacune d’elles bien qu'ellen’obéisse qu'à sa propreloi interne de développement, se trouve néanmoins en accord avec toutes les autres — « par une parfaite spontanéité à l'égard d’elle-

1. Discours de métaphysique, S 14 (éd. Lestienne, p. 47). 2. Ibid., $ 8, p. 36.

même el pourtant avec une parfaite conformité aux choses de dehors » f.

La doctrine des signes joue donc un rôle analogue à celui de l'harmonie préétablie dans le système de Leibniz. Seulement le système de Berkeley quoique inférieur en complexité et en étendue, possède une souplesse plus grande, parce que l’action de la Divinité, demeurant libre comme celle des esprits finis eux-mêmes, les différents éléments de l'univers, liés par une solidaritédetous les instants, forment un ensemble vivant, tandis que celui de Leibniz transforme le monde en un immense mécanisme, d’ailleurs supérieurement monté et d’une incomparable puissance, en réduisant chaque monade à un développement automatique réglé comme un mouvement d’horlogerie. La différence entre l'esprit anglais et l'esprit allemand éclate ici : d'un côté, l'individualisme, le sentiment très net de la vie en ce qu’elle a de spontané et d'original ; de l'autre, une organisation supérieure, mais d’où la vie est exclue.

S 2, — L'assocrationnisme : Stuart Mill.

La philosophie anglaise ‘est associationniste ou évolutionniste, aussi naturellement qu'elle est empiriste. Elle prend les choses telles que l'expérience les lui offre, s’efforce, pour les comprendre, de les décomposer en leurs éléments simples, et est ainsi amenée à rechercher comment elles sont arrivées à leur complexité présente, qu'elle explique par l’association des éléments simples que l'analyse révèle en elles, ou par la transformation qu'elles ont subie, au cours du temps, du fait même de cette association. Empiriste et associationniste, la philosophie de Berkeley est, tout autant que celles de Bacon, de Locke ou de Spencer, un produit naturel du sol anglais. Mais ni son empirisme ne la détourne de la mé-

1. Système nouveau de la nature et de la communication des substances,

$ 12-15. Monadologie, $ 78 et suivants.

taphysique, ni le rôle qu'y joue l'association des idées ne l’assimile aux philosophies associationnistes dont Stuart Mill est le plus éminent représentant.

a) Conception de la matière.

Selon Stuart Mill, les conditions dans lesquellesnous arrivons à former l’idée d’une substance matérielle sont les suivantes : 4° Nos sensations peuvent s'associer, et la loi d’association peut donner aux combinaisons artificielles ainsi formées l'apparence de faits ultimes. 2° Nous sommes capables d’expectation, c’est-à-dire que nous considérons comme encore possibles les sensations qui ont été actuelles: 3° Ces pos- ‘sibilités de sensations sont permanentes, les mêmes pour les autres hommes que pour nous. 4° Nous regardons ces possibilités supposéescomme les causes (antécédents constants) des sensations réelles. 5° Chaque sensation en elle-même étant différente de sa cause présumée, nous supposons que toutes les sensations sont différentes de cette cause permanente. 6° Cette cause permanente est extérieure à nous, par rapport aux sensations actuelles qui n'existent qu'où nous sommes. Dans l’ensemble, tout se réduit à la pure existence des sensations, et à l'ordre dans lequel elles se présentent ?.

Au phénoménisme de Stuart Mill, Berkeley échappe par une métaphysique de la volonté, et, à cet égard, Mill semble s'être mépris sur la véritable pensée de son prédécesseur.

Berkeley, d’après lui, entend par idée : 1° des sensations et des possibilités permanentes de sensations ; 2° des, objets de perceplion indépendants, existant en dehors de l'esprit individuel qui les perçoit et demeurant placés comme en dépôt dans l’esprit divin. Cette deuxième conception cons-

1. St. Mill, An examination of sir William Hamilton's philosophy, ch. x. 4 2..1bid., p. 257. « The whole variety of the facts of nature, as we know it, is given in the mere existence of our sensations and in the laws or order of their occurence. » |

tituerait là partie illogique du système. L'erreur de Stuart Mill est de s'être fait une conception fausse de ces possibilités de sensations el de cesobjets de perception del'intelligence divine. Pour un philosophe aussi ennemi de l’abstraction que Berkeley, les possibilités de sensations n'existent pas : toute possibilité eêt un pouvoir, et le pouvoir ne se sépare pas de la volition ou de la volonté : un pouvoir qui n’est pas celui de l'être qui veut n’est qu’une abstraction. D'autre part, l'objet de la perception difine, entendu comme le fait Stuart Mill, est également irréel : car l'objet de la perception est un état passif de l’âme, etil n'y a rien de passif en Dieu. Les archétvpes des choses existant dans l'esprit divin sont des: pensées actives, des pouvoirs, et c’est ainsi qu'ils peuvent constituer des possibilités permanentes de sensations, bien différentes des abstractions imaginées par Stuart Mill. La possibilité résulte ainsi de la réalité actuelle de Dieu, toujours prêt à nous fournir nos sensations suivant les lois de la nature qui sont l’expression de ses desseins.

Cette première méconnaissance de la pensée de Berkeley en entraine une autre.

Stuart Mill reproche à Berkeley d'avoir méconnu la distinction qui existe entre l'identité numérique et l'identité spécifique ou ressemblance. « Il suppose que l'objetréel d’une perception sensible, bien que ce ne soit, d’après son propre aveu, qu'un groupe de sensations, et que son existence soit suspendue en ce qui nous concerne quandnous cessons de le percevoir, reparaît exactement le même la fois suivante que nous venons à le percevoir encore, et puisqu'il est le même, il faut qu’il ait continué d’exister dans un autre esprit. Berkelev ne voit pas clairement que les sensations que j'ai aujourd’hui ne sont pas les mêmes que celles que J'ai eues hier, lesquelles sont passées et ne reviendront plus, mais

1. L'argument de Berkeley présuppose ou pose la réalité de la substance spirituelle qui s’identifie avec la volonté, — l'acte de percevoir ou

de vouloir.

qu’elles leur sont exactement semblables et que ce qui a continué d'exister n’est qu'une possibilité d’éprouver des sensations, ou, en d’autres termes, une loi constante de la nature d'après laquelle des sensations semblables pourraient et devraientrevenir, après laps detemps, dans des conditions semblables 1. »

A l'objection de Stuart Mill Berkeley a répondu par avance, en ce sens du moins que sa doctrine fournit tous leséléments de la réponse. Le mot «même » peutêtre pris dans son acception vulgaire, comme synonyme de semblable. 11 peut être également pris dans son sens propre comme synonyme d’identique (one and the same). « Supposons plusieurs hommes réunis, tous doués des mêmes facultés, et par conséquent affectés de la même manière par leurs sens, il se peut quequelques-uns, faisant attention à la ressemblance de ce qui a été perçu l’appellent la méme chose, tandis que d’autres, faisant attention à la diversité des personnes qui ont perçu emploieront de préférence l'expression de choses différentes. Mais qui ne voit que la discussion roulesur un mot ? ? N'’est-il pas de même évident que des perceptions semblables éprouvées à différents moments du temps par lemêmeindividu peuvent également être considérées comme un même objet, en raison même de leurs ressemblances? On peut dire d’ailleurs que les hommes perçoivent les mêmes choses en rapportant leurs perceptions à un archétype extérieur aux intelligences finies, mais existant dans l’intelligence divine, ce qui suffit pour ce qu'exigel'identité $. » Orsi l'onsonge que les idéesdivines sont essentiellementactives, on en déduira facilement que le jugement d'identité du sujet percevant est juste dans la mesure même où la simhtude de la perception procède de l'identité de la cause. Je puis dire que je perçois tous les jours le même soleil parce que la ressemblance de mes perceptions suc-

1. Article sur Berkeley, dans la Revue philosophique, 1876, CE RS 2. Hylas et Philonous, II, t. I, p. 466-467.

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