‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 143 sur 181 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Berkeley est un métaphysicien, etparlà même, il sedistingue des autres philosophes anglais. En quoi, maintenant, se rapproche t-il des métaphysiciens qui furent ses prédécesseurs, ses Contemporains, ou ses successeurs ?

$ 1. — Berkeley et la philosophie du XVII° siècle.

Tout philosophe, si original qu'il soit, prend toujours quelque appui sur des pensées étrangères antérieures. Comme le passé se continue dans le présent, le moment présent étant en partie constitué par nos souvenirs, un philosophe, dans la mesure même où il est de son lemps, se trouve, consciemment ou non, directement-ou indirectement, faire des emprunts aux doctrines qui ont précédé la sienne puisque son temps lui-même est plein du passé immédiat qui le soutient et le pénètre de toutes parts. Il est d’ailleurs le plus souvent à peu près impossible de déterminer avec précision si des analogies constatées proviennent d’un emprunt fait soit aux sources mêmes, soil aux idées courantes du temps, ou si elles’ résultent seulement d’une évolution de pensée semblable. Mais au point de vue de-l’histoire de l'esprit humain, la simple constatation des analogies

offre déjà par elle-même un très grand intérêt, parce qu'elle atteste la continuité d’un développement de la pensée philosophique, que cette continuité soit l'effet d’une filiation réelle d'intelligence à intelligence ou de l’unité de la pensée humaine, toujours plus ou moins semblable à elle-même daus, les différents esprits.

Trois philosophes, Descartes, Locke et Malebranche, sont fréquemment cités par Berkeley dans son Journal philosophique et dans ses ouvrages ultérieurs !. Ces trois philosophes ont un point commun : ils refusent aux qualités secondes de la matière toute existence indépendante de l’esprit. La distinction des qualités premières et des qualités secondes demeure donc chez eux le principe sur lequel se fonde l'affirmation de l'existence de la” matière. Or Malebranche avait déjà montré que la perception de l'étendue est chose relative, et que nos yeux nous trompent généralement dans tout ce qu’ils nous en représentent, dans la grandeur des corps, leurs figures et leurs mouvements. Les faits qu'il invoque, tels que les variations de la grandeur avec la distance, la grandeur de la lune plus considérable à l'horizon qu’au zénith, ou les variations de l'étendue sous le microscope, seront repris et interprétés par Berkeley comme autant d'arguments en faveur de la subjectivité des qualités premières ?. Dans le seul domaine de la psychologie, Berkeley trouvait pour son idéalisme un terrain tout préparé : la simple analyse par laquelle il montrait l'étendue visible inséparable de la couleur, l’étendue tangible inséparable de la sensation de résistance, et l'impossibilité d'arriver à une notion abstraite de l’étendue commune aux sensations de la vue et du toucher, ruinait d'avance la conception d’une matière indépendante de l'esprit qui la pense, puisqu'elle équivalait en fait à identifier les qualités premières avec les qualités secondes. Résultat qui est atteint par la seule théorie de la vision, bien que dans l’Essai sur la vision, l'idéalisme ne soit nulle part affirmé.

Mais (| autres pierres d'attente étaient posées par Descartes et par Malebranche, pour l'édification de l’idéalisme berke- | leyen. Descartes d'abord admettait la possibilité de l’inexis-

1 ChILB0 04, 38 4405 ( 52 lun :

2. Malebranche Recherche de la vérité, livre I, ch. vr à 1x. Berkeley, Hylas et Philonous, I.

EN QUOT BERKELEY EST-IL de SON TEMPS À 209 tence de Ja matière : de ce que je vois et touche la terre, il ne s'ensuit pas qu'elle existe en dehors de ma pensée. Le doute est donc possible à l'égard de la matière alors qu'il est impossible à l'égard de l'esprit.

L'idéalisme de Berkeley se trouve en germe dans l'aftirmation de Descartes que « l'esprit est plus aisé à connaître que le corps ». «Si je me persuade qu’il y à une terre à cause que je la touche ou que Je la vois », à fortiori dois-je être persuadé que ma pensée existe, car il est possible qu'il n'y ait aucune terre au monde, mais il est impossible que je ne sois rien pendant que j'ai cette pensée !. « Si je Juge quela cire existe de ce que je la vois, il s'ensuit bien plus évidemment... que J'existe moi-même de ce que je la vois » et « toutes les raisons qui servent à connaître et à concevoir la nature de la cire ou de quelque autre corps que ce soit, prouvent beaucoup mieux la.nature de mon esprit ? ». « Il n’y a rien qui ne nous fasse connaître quoi que ce soit qui ne nous fasse encore plus cerlainement connaître notre pensée #, » Ainsi, dans sa préoccupation d'arriver à une absolue certitude, Descartes incline à concevoir le monde sensible commeune simple modalité de la substance pensante. « Qu'est-ce que je suis ? Une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une chose qui pense ? C'est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent #. » Ilest vrai que Descartes, dans la substance pensante, considère surtout l’entendement qu'il tend à concevoir comme l'esprit pur, tandis que Berkeley a surtout en vue la perception avec laquelle il tend à identifier la pensée, et à cet égard la philosophie de Berkeley diffère de celle de Descartes comme l'empirisme anglais diffère de la philosophie française en général, ou comme le drame shakespearien, #utaris

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