Principes de la philosophie
4 Méditation troisième.
mutandis, diffère de notre tragédie classique. Elleestconcrète, éprise des formes sensibles, tandis que l’autre se plaît dans les abstractions.
Et ceci même nous aide à comprendre l'opposition qui se manifeste entre l'idéalisme de Descartes et celui de Berkeley.
La matière elle-même est conçue par Descartes comme l'étendue en longueur, largeur et profondeur, c’est-à-dire qu'il n’en conserve que ce qui est compris dans l'objet de la géométrie spéculative. Aux veux de Berkeley, c'est en faire une pure abstraction. Dans la troisième méditation, Descartes se demande ce qu'est le morceau de cire qui en s'échauffant perd toutes ses qualités sensibles, couleur, dimensions, odeur, saveur, figure, solidité, température, et il conclut qu’il ne saurait comprendre par l'imagination ce qu'est le morceau de cire, et qu’il n’y a que son entendement seul qui le comprenne. Une telle conception, inadmissible pour un empiriste comme Berkeley, avait son origine dans les exigences de la pensée abstraite : l'esprit scientifique nouveau, faisant prévaloir l'explication mécaniste des choses, en réagissant contre la vieille doctrine des causes occultes et des formes substantielles, considérait le monde matériel dans ce qu'il a de quantitatif, à l'exclusion de tout élément psychologique ou vital. Par là même il rendait philosophiquement nécessaire le dualisme de la matière et de l'esprit. Les qualités sensibles que le mécanisme de la science moderne excluait du monde réel devenaient ipso facto des modifications de la conscience : ne pouvant appartenir au comps, il fallait qu’elles appartinssentà l'âme, et la philosophie nouvelle se formulait en fonction même de la science. Descartes philosophe refait donc en sens inverse le chemin qu’il a parcouru comme savant. Homme de science, il part de la notion géométrique de la matière pour aboutir à la subjectivité des qualités secondes. Philosophe, il part de l'existence de la pensée comme de la vérité foudamentale.
Or la marche de Berkeley est comparable, en son genre, à celle de Descartes, à cela près qu'il n'avait pas les mêmes raisons de s'arrêter à mi-chemin dans la voie de l'idéalisme. Il était essentiellement psychologue et non savant. Le point de départ de sa recherche n'était pas le monde matériel défini par la science et exigé par la raison abstraite, mais le monde sensible présenté dans la perception et exigé par la volonté {. La tournure empiriste de son esprit, répugnant à une représentation géométrique du monde, le portait d'ailleurs à préférer la physique de Newton à celle de Descartes, la nature semblant mieux expliquée par des attractions et des répulsions que par les principes mécaniques de dimensions, de figures et autres semblables ?. Il en résulte que le dualisme de la substance étendue et de la substance pensante devient chez lui l'opposition de l’esse est percipere et de l'esse es/ percipi, de l'objet pensé existant dans le sujet, et du sujet pensant existant en soi. De même que Descartes devait définir la chose pensante comme une chose « qui imagine aussi et qui sent », en raison des exigences de la science qui lui faisaient bannir du monde matériel toute qualité sensible, Berkeley devait reconnaître au sujet pensant la réalité substantielle qu'il refusait au monde sensible, puisque l'univers perçu n'étant chez lui qu’une manière d’être de la pensée, l'esprit devait être conçu par lui comme la substance dont la matière était Île mode. Ainsi, pour lui comme pour Descartes, l'esprit se définissait his/oriquement ‘en fonction de la matière, quoique dogmatiquement, pour lui comme pour Descartes, la matière fût subordonnée à l'esprit.
C'est ce qui apparaît nettement dans son volontarisme.
1. Aussi Berkeley se range-t-1l du côté du vulgaire contre les savants : « Quœcunque in scriptura militant adversus Copernicum militant pro me. All thingsin the scripture which side with the vulgar. . side with me also. I side in all things with the mob. » (Commonplace-Book, t. 1, p. 7.) 2. Siris, $ 243.
Plus il conçoit l’entendement comme passif, plus ‘il est fondé à mettre en relief le caractère original de la volonté. « Error is not in the Understanding, but in the Will. What T'understand or perceive, that T'understand. There can be no error in this 1. » C'est la thèse même de Descartes. Or chez Descartes, la possibilité de l'erreur résulte d'une disproportion entre l’entendement et la volonté, l’entendement de l'homme étant fini, tandis que son libre arbitre est infini comme celui de Dieu, puisqu'il n'ya point de milieu pour lui entre être absolument ou n'être point. La disproportion de la volonté et de l’entendement chez Descartes nous offre donc le germe de ce qui sera chez Berkeley l’incommensurabilité de la volonté et de l’entendement.
Il en résulte que Berkeley, en ce qui concerne l’efficacité de la volonté, se rapproche de Descartes, et dans cette mesure même s’éloigné de Malebranche. « Nous mouvons nos Jambes nous-mêmes. C’est nous qui voulons leur mouvement. En cela je diffère de Malebranche ?. » Maisen même temps qu'il affirme l'efficacité du vouloir humain, 1l est d'accord avec Malebranche. Il ne voit, lui aussi, dans les causes physiques que des causes occasionnelles. Toutefois, même ici, une divergence se manifeste. En effet, Berkeley approfovudit, en l’étendant au monde physique dans son ensemble, le principe posé par Malebranche que c’est une même chose à l’âme d’apercevoir un objet et de recevoir l'idée qui le représente. de recevoir par exemple la manière d’être qu’on appelle la douleur et d’apercevoir ou de sentir la douleur*; ce qui revient à diré au fond que tout ce que l’âme aperçoit est une modification passive de l'âme, qu’apercevoir le monde sensible, c'est recevoir l'idée qui le représente, et que dès lors le monde sensible consiste uniquement dans la perception qu’on