‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 145 sur 181 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

3 Recherche de-la vérité, préface.

en à. Or,par là même, il ne pouvait avoir du mouvement des corps une conception identique à celle de Malebranche.

Pour Berkeley, il n’y a pas d'autre mouvement que le mouvement sensible. Dieu est l’auteur du mouvement parce qu'il crée dans nos esprits une série d’apparences successives qui constituent les différentes positions du corps mobile. Il crée le mouvement des corps par l'acte même qui crée les corps et les maintient existants. Car l'existence des corps est toute dans le fait d'être perçue. Pour Malebranche, au contraire, le mouvement sensible n’est pas le mouvement réel. Le mouvement réel n’est pas une modification des qualités sensibles : il est une modification de l'étendue, un déplacement de ses parties constitutives. D'où il suit que Dieu meut les corps en dehors de l'esprit aussi bien que dans l'esprit. En outre il les meut par une volonté différente de celle par laquelle il les crée et leur communique l’existence, car en leur communiquant le mouvement il faut qu'il détermine la direction et la vitesse de celui-ci, ce qui implique un acte de volonté distinct, tandis que le corps en repos na pas besoin, pour être en repos, d'une volonté spéciale de Dieu, créer les corps, leur conserver l'être, et les tenir en repos résultant d'un seul et même acte de la volonté divine. Mais pour que la matière se meuye, il faut une force mouvante. 5 Le principe de l'idéalisme de Berkeley se trouve déjà chez Malebranche. Il est intéressant de rechercher, du point de vue qui nous occupe, les raisons pour lesquelles il n'a pu s'y développer entièrement.

Sur le rôle de nos sensations, Malebranche et Berkeley sont d'accord : elles ont pour fonction de nous renseigner sur ce qui est utile ou nuisible à notre corps. Mais ce rôle même est cause de la relativité de la connaissance du monde extérieur, l’âme, parsuite de son union avec Île corps, étant forcée de se représenter toutes choses non selon ce qu’elles sont en elles-mêmes, mais selon le rapport qu’elles

ont à la conservation dela vie. La critique qu'il fait dessens tend à opposer l'étendue sensible (relative) à l'étendue intelligible (absolue). L'étendue sensible, c'est la perception ; l'étendue intelligible, c’est la matière. Démontrer l'existence de la matière, c'est démontrer l'existence d’une réalité intelligible, non sensible. Or c'est précisément cette notion d’une matière purement intelligible que Berkeley ruine par sa théorie de l’abstraction. Il en résulte que, chez lui, la connaissance du monde extérieur n'est pas relative, puisque le monde sensible est un pur état de conscience pour qui exister et être perçu ne font qu'un.

D'autre part, aux yeux de Malebranche, l'union de l'âme avec Le corps est un obstacle à son union avec Dieu.En nous forçant à voir les choses dans leur rapport à la conservation de notre corps, elle nous empêche de les voir en elles-mêmes, dans la vérité de leur être, c'est-à-dire de les, voir en Dieu en qui ellés sont représentées. Or de toutes les choses particulières qui sont des portions de la matière et des limitations de l'étendue intelligible, Dieu possède nécessairement les idées : en lui donc existe l'étendue intelligible, et c'est en lüi.aussi que nous la voyons. La représentation que Dieu a de sa création est ce qu'il y a d'objectif dans notre connaissance.

Ainsi dans notre représentation du monde, deux éléments sont à distinguer, l’idée, ou l'étendue intelligible, aperçue en Dieu, et le sentiment, ou qualité sensible, modification passive de notre âme produite en nous‘par Dieu. La doctrine de Ja connaissance repose tout entière sur cette distinction des sentiments et des idées, les premiers étant essentiellement subjectifs, et les secondes objectives, immuables, éternelles #. Or du système de Malebranche Berkeley supprime l'étendue intelligible et ne conserve que le sentiment, de même que

1. « Personne ne peut sentir ma propre douleur. Tout homme peut voir la vérité que je contemple. » (Traité de morale, I, 1.)

du système de Descartes il supprimait la chose étendue pour ne conserver que la chose pensante.

L'analogie apparente qui existe entre la vision définie comme un langage parlé aux esprits finis par l'esprit infini, chez Berkeley, et la théorie de la vision en Dieu chez Malebranche ne doit done pas nous faire illusion. Sans doute, pour Berkeley comme pour Malebranche, « nous ne saurions rien voir que Dieu ne veuille bien que nous le voyions » 1, puisque Dieu produit en nous toutes nos idées ; et dès lors on peut dire que pour lui aussi nous sommes véritablement éclairés et illuminés par l'action divine. La théorie du monde sensible système de signes équivaut donc dans une certaine mesure à celle de la vision en Dieu. Mais là s'arrête la ressemblance. Chez Malebranche, la connaissance comporte un élément intellectuel et un élément sensible, une forme et une matière, pourrait-on dire, en employant la terminologie kantienne. Or l'élément intellectuel n'est perçu par nous que par notre union avec la substance divine. L'espace, qui est infini, ne peut être une modalité de notre âme, qui est finie. Il faut donc admettre que Dieu a en lui l'étendue intelligible, et que nous voyons cette étendue en Dieu. Pour Berkeley, au contraire, l'étendue n'est pas en Dieu, mais en nous seuls : ee est pour ainsi dire entièrement extérieure à Dieu. Il diffère donc de Malebranche en deux points : 1° en ce que l’espace est pour lui purement sensible, sans existence en dehors des sensations, tandis que Malebranche distingue l'étendue intelligtble que nous voyons en Dieu des sensations particulières que Dieu produit en nous et qui circonscrivent dans l'étendue intelligible la figure des objets ; 2° en ce que l’espace n'existe pas en Dieu et n’est pas vu en Dieu, mais causé par Dieu en nous avec les sensations dont il estinséparable — Malebranche distinguait donc l’espace géométrique de l'espace

1, Recherche, Liv. HI, 2€ partie, ch. vi. ’

sensible, comme Kant distinguait la forme de l'intuition sensible (l’espace) quiest a priori de sa matière (les sensations) qui est a posterivri. Le caractère en quelque sorte 4 priort . de l’espace avait induit les philosophes du xvi siècle à en faire un attribut de Dieu !. Berkeley s'élève contre cette conception ?. Pour lui la formeetla matière sont également données.

De ce qui précède, il résulte déjà que nos deux philosophes ne se font pas la même conception de la manière dont le monde est représenté dans la pensée divine. Pour Malebranche, Dieu a nécessairement en lui les idées de tous Îles êtres qu'il a créés, et ainsi il voit tous ces êtres en considérant les perfections qu'il renferme auxquelles ils ont rapport #. Or, Dieu est très étroitement uni à nos âmes par sa présence, en sorte que l'esprit peut voir ce qu'il y a en Dieu qui représente les êtres créés, et ainsi voir en Dieu les ouvrages de Dieu, lorsque Dieu veut bien lui découvrir ce qu'il y a en lui quiles représente. « Lorsque nous apercevons quelque chose de sensible, il se trouve dans nolre perception sentiment et idée pure. Le sentiment est une modification de notre âme, et c'est Dieu qui la cause en nous ; ét il peut la causer quoiqu'il ne l’ait pas parce qu'il voit dans l’idée qu'il a de notre âme qu'elle en est capable. Pour l’idée qui se trouve jointe avec le sentiment, elle est en Dieu, et nous la voyons parce quil lui plait de nous la découvrir, et Dieu. joint la sensation à l'idée lorsque les objets sont présents, afin que nous le croyions ainsi, et que nous entrions dans les sentiments et dans les passions que nous devons avoir par rapport à eux ?. » |

1. Spinoza, Ethique, |, prop. xiv, cor. 2. Cf. Lettres entre-Leibniz et Clarke. Quatrième réplique, K 8, 9 et 10. Edition Janet, t. I, p. 758 et

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