Hylas el Philonoüs, NH, t. I, p
plus que les corps que nous puissions connaître de cette manière. Ainsi le rôle des idées dans la philosophie de Malebranche est d'expliquer la connaissance du monde matériel 1.
Deux ordres de considérations rendent nécessaire d'expliquer cette connaissance. La première, c’est que les corps ne sont point intelligibles par eux-mêmes, car ce qui nous est intelligible doit agir sur nous et par là se découvrir à nous : or les corps n’ont point d’efficace qui leur soit propre ; la matière, étant inerte, ne peut agir sur nous, et par suite ne peutêtre l’objet immédiat de l'esprit. La seconde, c'est que nous ne pouvons non plus connaître les corps par nos propres modifications. En effet, notre âme ne nous est connue que par sentiment intérieur, c'est-à-dire d'une manière obscure et confuse. Au contraire, les corps nous sont connus d'une manière très claire, puisque la géométrie et la physique se fondent sur l’idée claire de l'étendue. Si done nous avonsdes idées claires concernant les corps, comme ces idées ne peuvent venir ni des corps, ni de nous-mêmes, il faut qu’elles viennent de Dieu : il faut que les idées entre lesquelles nous saisissons des rapports vrais, c'est-à-dire nécessaires, éternels et immuables aient leur origine et leur fondement dans un être éternel, immuable et nécessaire. C'est donc en Dieu que nous voyons les idées, et c’est en lui seulement que nous pouvons les voir, car il n’y a que lui qui puisse éclairer les esprits ?. Les idées ont donc pour rôle l'explication de la connaissance claire que nous avons des corps.
Il résulte de cet exposé qu'il n’y a pas d'idée de Dieu. Une telle idée serait absolument inutile. En effet, pourquoi nous est-il nécessaire de connaître les corps par les idées ? Parce que les corps ne peuvent agir sur. nous. On connaît les choses par elles-mêmes et sans idées, lorsqu'elles sont intel-
1. Recherche de la vérité, livre I, 2e partie, ch. 1. 2. Ibid., ch. vi.
ligibles par elles-mêmes, c'est-à-dire lorsqu'elles peuvent agir sur l'esprit et se découvrir à lui. Or Dieu peut agir sur nous et se découvrir à nous. Il est donc intelligible par luimême et sans idée. Il est l’objet immédiat de l'esprit 1.
Il ya plus. Une idée de Dieu est une impossibilité manifeste. En premier lieu, pour qu'il y eût idée de Dieu, il faudrait quelque chose de distinct de lui qui fût capable de le représenter. Or, tout ce qui est distinet de Dieu, c'est-àdire de l'infini, — est fini, et rien de fini ne saurait représenter l'infini, car il doit y avoir autant de réalité dans l’idée que dans l'objet qu'elle représente. Les créatures peuvent bien être représentées en Dieu, parce que Dieu a plus de réalité qu'elles et que son être renferme toutes choses. L'étendue, par exemple, peut être représentée en Dieu parce que Dieu contient éminemment en lui tout ce qu'il y a de positif dans l'étendue. Mais on ne saurait concevoir que quelque chose de créé püt représenter l'infini, que lêtre immense, l'être universel, püt être représenté par un être particulier, par un être différent de l'être universel et infini. L'Infini est donc à [lui-même sa propre idée.
En second lieu, les idées sont ce qu'il y a d’intelligible dans les corps. Or ce qu’il y a d'intelligible dans les corps, ce n’est point leur existence, qui ne nous est connue que par sentiment : c'est leur essence. que nous voyons en ‘Dieu d'une vue claire et distincte. L'idée, c’est donc l'essence opposée à l'existence. Or, en ce qui concerne les êtres particuliers, l'essence et l'existence sont distinctes. De leur essence connue par la raison on ne déduira Jamais leur existence que l'expérience seule nous révèle. A supposer qu’un être particulier n’existât pas, il serait encore possible. Il pourrait donc être connu quoique n’existant point. Au contraire, en Dieu, l'essence implique l'existence. Dieu ne peut donc ètre connu à moins qu'il n'existe, Pour que nous eussions l'idée