‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 151 sur 181 · Siris · texte numérisé non relu

Siris

S2. — Berkeley et la philosophie critique.

On a coutume de considérer Berkeley comme un représentant de la philosophie critique, de voir en lui le précurseur de Hume et de Kant dont la doctrine serait même, au dire de quelques-uns, le développement logique de son système !, Et il est certain, en effet, qu’à s’en tenir à une vue très générale de l'évolution de la pensée philosophique, on peul situer Berkeley à mi-chemin entre Descartes et Kant. Pour Descartes, il existe des substances pensantes et des substances élendues. Pour Berkeley, il existe des substances pensantes, mais point de substances étendues, car il n’y a point d'objet sans sujet. Pour Kant, il n’y à ni substance pensante, ni subsiance étendue, mais seulement un objet et un sujet. 1] ne s'ensuit nullement toutefois que le système de Kant soit l'aboutissement logique de celui de Berkeley.

Un point hors de doute d’abord, c’est que Berkeley n’a jamais prétendu instituer une philosophie critique. Son attitude intellectuelle n’a rien de commun avec celle des philosophes dont on prétend faire ses continuateurs. Son but est de détruire le scepticisme et l'athéisme, et nullement d’entreprendre une critique de la connaissance. Loin de démontrer la relativité de Ja connaissance sensible, il tend au contraire à faire de la perception un absolu. Il est empirique. I prend . la réalité telle qu’elle s'offre à l'intuition immédiate.

La philosophie critique a pour but de marquer les limites de l’esprit humain, et plus précisément de démontrer son impuissance en matière de métaphysique : elle invoque à l'appui de sa thèse les contradictions des systèmes ; elle prétend prouver que ces contradictions sont inévitables et ont leur raison d’être dans la constitution mêmede l’esprithumain. Or tout au contraire, Berkeley croit à la possibilité de a

1. G. Beaulavon et D. Parodi, introduction aux Morceaux choisis de Berkeley (Paris, 1895), p xxvu et xxvin. Cf. l'introduction de Renouvier et Pillon à la traduction des œuvres de Hume, x, p. Lx (Paris, 1878).

métaphysique, et il en apporte une au monde. Il ne s'arrête pas aux contradictions des systèmes. Il attribue les difficultés qui embarrassent l'esprit dans la recherche de la vérité, non à un défaut naturel de l'entendement, mais à defaux principes dont on pourrait éviter l'emploi !. I] a même une telle confiance dans l'esprit humain qu'il ne juge pas nécessaire d'être supérieurement doué pour parvenir à la vérité ?, Enfin, alors que les philosophesles plus dogmatiques ont insisté sur l'impuissance des esprits finis à comprendre l'infini, Berkeley, lui, ne croit pas cette impuissance irrémédiable, Dieu ne pouvant avoir placé en dehors de nos atteintes une connaissance dont 1l nous a inspiré le désir *.

Cependant ilest certain que la philosophie de Berkeley, par sa critique de l’idée de matière et de l’idée de cause physique, demeure apparentée à ce qu'on est convenu d'appeler la philosophie critique : elle tend à séparer le domaine de la science de celui de la métaphysique en distinguant le monde des causes physiques qui ne sont que des occasions du monde des causes psychiques qui sont des causes véritables, mais sur ce point, Berkeley a vu plus loin que Kume et que Kant, et l'évolution de la philosophie après Kant lui à donné raison. La philosophie critique n'a pas ruiné la métaphysique, comme l'espérait Kant, puisqu'après la Critique de la raison pure, la spéculation transcendantale à pris, avec Fichte, Schelling, Hegel et Schopenhauer, un nouvel essor : mais elle a séparé radicalement la métaphysique et la science qui, chez Descartes, étaient étroitement unies, et en le faisant elle a continué là philosophie de Berkeley. Celui-ci, en effet, opposait le point de vue du physicien quiexplique les mouvements perçus en les rattachant aux oi générales de la mécanique, et le point de vue du mnétaphysicien qui atteint la cause réelle des

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