‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 158 sur 181 · Recherche de la vérité, 1. I, ch. xx · texte numérisé non relu

Recherche de la vérité, 1. I, ch. xx

d'acte, de puissance, de cause, d’eifet, de formes substanüielles, de facultés, de qualités ocultes, « qui ne réveillent point d’autres idées dans l'esprit que des idées vagues et générales. ! » Mais pour lui, toute certitude réside dans l'idée claire et distincte, où l'autre ne voit qu'une pure abstraction, et inversement, toute certitude pour Berkeley réside dans l'intuition sensible, où Malebranche ne voit qu'une connaissance confuse. Pour l’un, l’entendement pur est tout, pour Pautre l'expérience vécue. Berkeley aurait donc pu dire aussi bien que Kant, quoique en un sens différent: « C’est dans l'expérience que réside toute vérité? », l'expérience étant pour lui purement psychologique — qu'elle s'appliquât au monde sensible ou à l'activité interne.

S 2. — Le romantisme de Berkeley.

On peut donc dire que dans son ensemble le spiritualisme volontariste de Berkeley s'oppose à la philosophie critique comme le romantisme même. Berkeley se rattache à la lignée de penseurs et d'écrivains qui, dès le xvin* siècle, apparaissent comme les précurseurs du mouvement romantique. A la vérité, cette tendance au romantisme est visible chez Kantlui-même, non seulement dans la sublimité de cette formule par laquelle il résumeen quelquesorte sa pbilosophie : « le ciel étoilé au-dessus de moi, la loi morale en moi », non seulement dans les prosopopées etles métaphores par lesquelles il célèbre l'impératif catégorique, mais encore et surtout dans sa conception de la primauté de la raison pratique sur la raison théorique, eldes postulats de la morale. Mais tandis que chez Kant ie romantismen'est qu’à l'état de germe, Berkeley professe expressément les thèses qui formeront le

1. Recherche de la vérité, 1. [II, 2e partie, ch, vu, 1. 2. Prolég., p. 246.

fond de la philosophie romantique, l’incommensurabilité de Ja volonté à l'entendement, et la supériorité de l'intuition sur la raison abstraite.

Son sensualisme même, qui paraît le rattacher à son siècle comme à son pays, l’apparenter à Locke et à Condillac. n’est en réalité qu'une des formes de sa tendance-à répudier les idées abstraites au profit de l'intuition — perception ou notion. 11 est même significatif à cet égard qu'il ait considéré comme possible qu’un homme arrive à la connaissance de tout le réel sans le secours des signes, pourvu qu'il ait une imagination {rès forte et très ample !. On ne peut s'empêcher ici de songer à Victor Hugo, dont la pensée est devenue philosophique à force de vouloir embrasser par l’imagination la totalité des choses ?. Comme les romantiques, ilincline à mettre la réflexion au dessous de l'instinct. Il montre dans le Traité sur les principes de la connaissance humaine que le doute commence pour nous dès que nous abandonnons l'instinct et les sens pour suivre la lumière d'un principe supérièur $. C'est la tendance mème qui s'épanouira plus librement chez Schopenhauer. Il n'est pas loin d’admettre que dans des circonstances spéciales, l'esprit humain peut être mû d’une manière extraordinaire et ses facultés exaltées par un pouvoir surnaturel, phénomène qu'il compare aux miracles de l’instinet chez les animaux.

Romantique, Berkeley l'est encore par son amour sincère de la nature, très apparent dans les Dialoques d'Hylas et de Philonoüs et dans l'Alciphron 5. 1 l'est par le sentiment de l'infini et de la beauté qui l’élèvent à une représentation

Page 1