Ibid., VII
En résumé, l'évolution de la pensée de Berkeley n'a pas été une transformation du pour au contre, mais un progrès continu. Il a commencé par établir sa théorie des idées abstraites d’une manière négative, par opposition à celle de Locke :il n'existe point d'idées abstraites, mais seulement des idées particulières qui acquièrent une signification générale, du fait qu'elles sont associées à un mot qui s’applique également à toutes les idées semblables. C'est là ce qu'on peut appeler le nominalisme de Berkeley. — Ensuite, approfondissant la notion même de signification, il se trouve conduit à mettre en lumière le rôle de l'attention dans la conception de l'idée générale telle qu’il la concoit ; nous pensons quand nous le voulons un triangle isocèle en tant que triangle, purement et simplement, et non nécessairement en tant que triangle isocèle. C’est reconnaître implicitement que l'esprit est capable de penser l’universel, bien que l’universel n'existe que dans l'individu, comme le veut Aristote. — Mais cette conception, de l'universel à son tour, n’élant possible que par un acte de l'esprit, par la concentration de notre attention sur ce qu'il y a de commun aux individus, l’universel lui-même, en tant que nous le pensons, constitue une notion et non pas une idée. Il se distingue ainsi de l'idée, il existe en dehors d'elle, dans l'esprit. C’est là ce qu'on pourrait appeler le conceptualisme de Berkeley.
Pour passer du conceptualisme au réalisme, Berkeley n’a rien eu à changer à celte conception, qui n’est en somme que sa théorie psychologique. Il lui a suffi de découvrir et de mettre en lumière les relations de sa psychologie avec sa métaphysique. Dans sa philosophie, en effet, l'être est pour ainsi dire réparti sur trois plans : 1° l'esprit qui percoit ;: 2° la représentation ou objet perçu ; 4° Dieu qui produit l’objet représenté en nous. Dans l'esprit qui perçoit, l’universel existe en tant que pensé, mais ne se sépare pas de la représentation des objets particuliers, quoiqu'il s'en distingue ; dans les choses, il existe en tant que produit ou passivement
reçu, et par conséquent n'a pas d'existence en dehors des individus représentés en nous ; en Dieu enfin, il existe en lant qu'agissant et en tant que pensé tout à la fois, -c’est-àdire en tant qu’idée platonicienne, principe et cause. Et de
ce point de vue il est distinct des individus comme la cause l'est de ses effets.