Hylas et Philonous, 1° dial., t. I, p
L'IMMATÉRIALISME « 39
étendue visible varie ; — donc elle nest pas réellement inhérente à l’objet. La figure est tout aussi relative, car le même objet, selon qu'il est vu à l'œil nu ou au microscope apparait comme uni, rond et petit, ou comme grand, inégal et anguleux. Le mouvement n’a rien non plus d’absolu, puisque la rapidité du mouvement d'un corps est en proportion directe du temps qu'il met à parcourir un espace donné. Or le temps est mesuré par la succession des idées dans l'esprit, et celles-ci à leur tour se meuvent plus ou moins lentement suivant les esprits. Enfin la solidité se ramène à la sensation de résistance qui est relative au sujet percevant. Le sol qui s'effondre sous le poids d’un éléphant peut supporter une fourmi : il est donc mou pour l’un et dur pour l’autre !.
Il est à noter que tous ces arguments de Berkeley procèdent de la même attitude intellectuelle. La perception est un absolu. Il faut l'accepter comme telle, et toutes les difficultés tombent. Mais les philosophes se refusent à prendre les choses aussi simplement. Ils veulent considérer à part certains éléments communs à nos perceptions, et leur conférer une existence propre, ce qui revient à en faire des absolus. Or ce sont précisément ces absolus que notre expérience nous démontre être des relatifs, parce que ne répondant à aucune expérience particulière, et prétendant répondre à toutes, l’idée qu'on en suppose avoir se trouve à chaque instant contredite par nos intuitions.
3° En tant que percues, les qualités premières ne peuvent, pas plus que les qualités secondes, exister hors de l'esprit ©. Aux arguments qui prouvent la relativité des qualités premières, Hylas essaye’de répondre en distinguant l'étendue absolue de l'étendue sensible. De ce que le grand el le petit consistent purement et simplement dans le rapport que
1. Hylas et Philonous, 1° dialogue, t. I; p. 398 et suiv. 2. Principles, $ 9 et suivants. — Hylas et Philonous, first dialogue, t. I, p. 402 sq.
30 LA PHILOSOPHIE DE BERKELEY i
d'autres êtres étendus soutiennent avec les parties de notre propre corps, et que, pour le mouvement, la rapidité et la lenteur soient tout à fait relatives à la succession des idées dans notre esprit, il ne s'ensuit pas que l'étendue absolue ou le mouvement absolu ne puissent exister hors de l'esprit. Les mathémaliciens, par exemple, considèrent l'étendue et le mouvement en soi, abstraction faite de toute qualité sensible. -- Philénous répond qu’on. ne peut se former une idée abstraite de l'étendue dépouillée de tous modes, sensibles, grandeur, petilesse, forme ronde ou carrée, elc., ni du mouvement dépouillé de tous modes sensibles, tels que rapidité ou lenteur, etc. On ne peut même séparer les idées d’étendue et de mouvement des idées de toutes les qualités qu'on appelle secondes, Les mathématiciens ne. procèdent pas à cet égard autrement que les autres hommes, seulement « ils traitent de la quantité sans considérer quelles autres qualités sensibles l'accompagnent, parce que cela est tout à fait indifférent à leurs démonstrations ». Ils forment des propositions et des raisonnements généraux sur l'étendue et le mouvement, sans mentionner aucune autre qualité, et en ce sens ils les considèrent et les traitent abstraitement. Mais ils n'ont pas d'idée abstraite et pure de l'étendue et ne se forment pas du mouvement une idée qui soit exclusive de l'idée des corps.
Pour qu'on dise qu'un corps est mu, il faut que sa distance ou sa silualion par rapport à un aulre corps éprouve un changement, et dès lors la considération philosophique du mouvement n'implique pas l'existence d'un espace absolu distinct de celui qui est perçu par les sens. D'autre part, nous ne pouvons même pas former l'idée de l’espace pur. La notion que nous avons de l’espace est en elfet relative au mouvement de nos membres. Nous disons qu'il existe des corps lorsque nous rencontrons de la résistance, et° qu'il y a