‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 24 sur 181 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

quant non plus seulement à l’idée de substance matérielle, mais aux différents attributs qu’on peut reconnaître à celleei. La matière n’estrien, abstraite des qualités sensibles, qui ne sont rien elles-mêmes, abstraites de l'esprit. Les qualités premières ne sont rien, abstraites des qualités secondes. Les qualités secondes ne sont rien, abstraites des sensations affectives, qui ne sont rien elles-mêmes, abstraites du sujet sentant, Le même principe est perpétuellement invotrue Toutefois, on.aurait tort, d'en conclure que la théorie de l’abstraction estle véritable fondement de la critique berkeleyenne. Sans doute, le "nominalisme de Berkeley une fois admis, son immatérialisme s'ensuit nécessairement. Mais en revanche, l’immatérialisme demeurerait, lors même que le nominalisme serait rejeté. Il demeurerait, parce qu’il résulte d’une attitude intellectuelle dont la négation des idées abstraites est, un des aspects, mais non le seul. La tendance à ne voir dans l'univers perçu qu'un état de cons- . cience est antérieure à la critique des idées abstraites. On ne peut pas dire que le monde sensible est une collection de sensations parce que la matière est une idée abstraite, mais bien que la matière est une idée abstraite . parce que le monde sensible n'est, en fait, qu'une collection de sensations. Les choses sensibles sont celles que nous percevons immédiatement par nos sens ; elles sont l’objet de notre perception ; or l’objet de la perception ne peut, sans contradiction, exister en dehors du sujet percevant. Voilà le fond de l'argumentation berkeleyenne, et elle résulte tout entière d’une réflexion de l'esprit sur les données immédiates de la perception. On peut l'exposer, sans rien lui ôter de sa force, indépendamment de la théorie des idées abstraites. L’immatérialisme est donc plus profond

1. Prine., S 5, 6 in fine, 10. — Dial. entre Hylas et Philonous, Lt. I, p. 405. |

L IMMATÉRIALISME 39

que le nominalisme, et ce dernier prend ici l'apparence d’un moyen de polémique, d'un procédé de démonstration de la thèse principale, l’immatérialisme. L'application de la théorie de l’abstraction à la notion de matière n’était pas, à la vérité, nécessaire pour ruiner celle-ci ; mais elle se prètait à une déduction logique propre à persuader ceux qui sont plus sensibles à-l'enchaïinement logique des idées qu’à l'intuition immédiate des faits. Elle rendait visible en outre l'unité de la pensée berkeleyenne par le rapport qu'elle établissait entre deux parties maîtresses du système.

$ 2. — Inexistence d'une substance matérielle.

Après avoir établi que les qualités sensibles sont subjectives, Berkeley entreprend de démontrer que les corps perçus par nous ne sont pas autre chose que ces qualités. En d’autres termes, il s'attache à prouver l’inexistence d’une . substance matérielle distincte des qualités sensibles.

Quand on parle desubstance matérielle, on n'entend rien par là que l’Etre en général, l’idée la plus abstraite et la moins compréhensible de toutes, à laquelle on associe les idées de qualités sensibles purement subjectives, ce qui revient à considérer celles-ci comme existant hors de l'esprit, chose contradictoire et inconcevable !. Supposons d'ailleurs que des substances douées de solidité, de figure et de mouvement, pussent exister hors de l'esprit, comment nous serait-il possible de les connaître ? Ce ne serait pas par nos sens : nos sens ne nous font connaître que nos sensations, qui nous sont immédiatement connues, et dès lors ils ne peuvent nous informer qu'il existe en dehors de l'esprit (unperceived) des choses semblables à celles que nous percevons. Serait-ce donc par la raison inférant de ce que nous percevons ce que nous ne percevons pas ? Mais pour qu'une telle inférence fit

1. Principles, $ 17.

possible, il faudrait qu'il y eût une connexion nécessaire entre ce que nous percevons el ce que nous ne percevons pas, etc'est ce que les matérialistes eux-mêmes n'ont Jamais prétendu. Tout le monde admet que dans le rève ou l'hallucination, nous sommes affectés par des idées semblables à celles que nous éprouvons en présence des corps, sans qu'il y ait au dehors des corps qui leur ressemblent, par où il est évident que la supposition de corps externes n’est pas nécessaire pour la production de nos idées. La connexion qui existe entre la représentation des corps et la réalité présumée de ces corps, indépendamment de toute perception, ne peut donc être que contingente, et dès lors du représenté à l'irreprésenté aucune inférence n'est possible. Si l'on concédait aux matérialistes qu'il peut exister une substance matérielle, ils n'en seraient pas plus avancés, puisqu'ils sont obligés de reconnaitre que l'existence de cette substance ne peut être ni constatée ni inférée !. Mais cette concession elle-même ne peut être faite, car la conception. d’une telle substance est une pure impossibilité. Ce qui est conçu est nécessairement dans l'esprit. Donc on ne peut concevoir quelque chose indépendamment de l’esprit. L'idée d'une chose conçue indépendamment de l'esprit est contradictoire?

L'argument est décisif. Toutefois, fidèle à son principe, qui est d'aller au-devant des objections pour ôter tout sujet de doute à ceux qu’il entreprend de convaincre, Berkeley examine les différentes manières dont on cherche à se représenter la substance matérielle.

1° Tout d'abord, on dira que les idées sont les copies de choses qui leur ressemblent et qui existeraient hors de l'esprit. Mais si les copies seules nous sont connues, comment pouvons-nous savoir qu'elles reproduisent exactement le modèle ?

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