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L'IMMATÉRIALISME 43
de raison dès lors pour ne pas supposer un nouveau support de cette extension, et ainsi de suite à l'infini. Dire que les qualités sensibles ne peuvent être conçues sans un support revient à dire qu'elles ne peuvent être conçues sans quelque chose d’inconcevable !.
4° Il serait également vain de prétendre définir la matière commeun t##s#rument dont Dieu se sert pour produire en nous nos idées. Car si cet instrument est conçu comme perceptible à nos sens, nous retombons dans la conception précédemment critiquée, et s'il est au contraire dépouilléde toute qualité sensible, nous ne pouvons nous en former aucune idée. Quand on définit la matière comme un instrument, on ne dit donc rien d'intelligible. D'autre part, cette hypothèse inintelligible est en même temps inutile. Car un instrument estuñ moyen qu'on emploie pour faire ce que la volonté ne peut faire immédiatement, par elle-même et par elle seule. Je n'ai pas besoin d’un instrument pour mouvoir mon doigt, mais J'en ai besoin d'un pour couper un arbre. Comment dès lors Dieu, dont la volonté est toute-puissante, se servirait-il d’un instrument? ? Dira-t-on que la matière est une occasion äe l’action divine, en d’autres termes une substance passive et inconsciente, en présence de laquelle Dieu exciterait en nous nos idées ? Mais en premier lieu, cette substance est tout aussi indéfinissable comme occasion que comme instrument, et en second lieu, elle constitue également une hypothèse inutile. La seule raison qu’on puisse invoquer en sa faveur est en effel l’ordre et la régularité que nous constatons dans l’appariltion et la disparition des phénomènes, cet ordre et cette régularité nous donnant à penser qu’il existe des occasions régulières de leur production en nous. Or dans cette hypothèse, Dieu produirait nos idées quand
1. Hylas et Philonous, I, t. I, p. 408 et suivantes. Berkeley reprend au cours de sa démonstration un argument de Malebranche (Recherche, 111, ITe partie, ch. vin, 2). É
2, Hylas et Philonous, I, t. I, p. 430-433.
les occasions elles-mêmes lui seraient présentes ; mais ces occasions ne peuvent lui être présentes que pour autant qu'elles existent dans l'esprit divin. Dieu ne peut donc se servir de la matière cômme d'une occasion qu'à la condition de la percevoir. EE de ce qu'il existe des choses perçues par Dieu qui sont pour lui l’occasion de la production de nos idées en nous, on ne peul induire l'existence absolue d’une substance inconsciente. Au reste, la’ sagesse et la puissance de Dieu suffisent à rendre compte de la régularité des phénomènes naturels, et l'hypothèse des occasions est dès lors inutile !.
L’argumentation de Berkeley demeure constamment la même. Elle vise toujours à mettre en relief deux thèses essentielles. Thèse nominaliste : la matière est une idée abstraite, donc elle n'est rien de positif pour notre pensée. Thèse idéaliste : ce qui est perçu est un état de conscience, et un état de conscience n'existe pas en dehors de la conscience dont il est un mode. La seconde thèse est d’ailleurs plus profonde que la première et d’une portée plus générale. Car une fois reconnu que l'esprit ne peut sortir de lui-même et que, suivant l'expression de Condillac, « ce n’est jamais que nos propres pensées que nous apercevons » ?, il va de soi que l'idée d'une substance matérielle, existant hors de l'esprit qui la pense, n’est qu'une abstraction vide de sens. L’idéalisme de Berkeley, de ce point de vue, peut servir de fondement à son nominalisme.
Le second des dialogues entre Hylas et Philonous fait précisément un perpétuel usage de cette double argumentation. Le premier dialogue a démontré l'inexistence de la matière. Hylas s'est déclaré convaincu. Mais au fond de lui-même, il estime, comme David Hume, que les arguments de Philonous «n'admettent point de réplique et cependant ne produisent
‘1. Hylas et Philonous, AI, t. I, p. 434.