‹ Exposé Critique de la Philosophie de BerkeleyChapitre 44 sur 181 · ylas et Philonous, t. I, p · texte numérisé non relu

ylas et Philonous, t. I, p

effet de plus en plus à faire du sentiment de cette limitation le fondement de sa croyance à l'existence d’une cause extérieure de nos sensations, 3

Dans ses premiers ouvrages, en effet, il établit par un raisonnement l'existence d’une cause ée/le de nos sensations: nos sensalions sont involontaires ; donc elles ont une cause distincte de nous; or toute cause est volonté. Il démontre ainsi l'existence de Dieu par un raisonnement qui lui est propre. Dans l’A/ciphron, il fait de la cause réelle de nos sensations le résultat d'une inférence: Dieu nous est connu comme les autres hommes, son existence étant inférée de l'ensemble des signes que nous appelons la nature, de même que l'existence de nos semblables — en tant qu'esprits pensants— est inférée de cet ensemble de signes que nous appelons leurs corps et le mouvement de leurs corps. Il généralise donc son raisonnement de tout à l'heure en y faisant participer tous Les esprits. Or par là même, il tend à donner à son inférence le caractère d’une intuition, la répétition des expériences donnant aux idées associées l’instautanéité et l'apparente simplicité de l'intuition. Dans la Siris enfin, il semble que la réflexion de l'esprit sur la sensation de résistance nous révèle intuitivement une activité qui nous limite ?.

Or celte évolution était dans la logique même du système.

La causalité divine n’est pas, à proprement parler, démontrée par une application transcendantale du principe de causalité. Un tel principe serait une abstraction, une de ces abstractions que Berkeley rejelte: dans son système, les vérités éternelles s’'évanouissent *. Ce qu’il veut dire, c’est que le monde matériel étant perçu par nous comme un état passif de notre conscience, la notion d’une cause qui le produit est impliquée dans notre perception mème. La passivité

À. Alciphron, IV, $ 5, t. Il, p. 161, 2. Siris, $ 290.

3. Cpl. B., « What becomes ofthe &lernæ veritates ? They vanish » t: I, P: 44, ; |

LA CGAUSALITÉ 65

en nous séparée de l’action exercée sur nous est une abstraction : Berkeley, en la rejettant comme irréelle, reste donc fidèle à son attitude intellectuelle, qui est de s’en tenir autant que faire se peut aux données immédiates de la conscience. Une idée générale n'étant pour lui qu'une idée particulière envisagée sous un point de vue délerminé et comme telle représentative de toutes les idées particulières semblables, il est de toute évidence qu'il ne peut faire appel à une idée générale quelconque sans se référer à une idée particulière, en d’autres termes à une intuition et, d’une manière générale, à une expérience vécue. L'idée d’une cause extérieure de nos sensations ne peut donc avoir de valeur que si elle se réfère à une intuition, non pas seulement l'intuition de notre propre vouloir, qui ne saurait nous fournir l’idée d’une causeextérieure, mais l'intuition de notre propre vouloir limilé, ce qui est tout différent !. Cette intuition prend la forme d’un raisonnement ?, mais cette forme ne saurait nous faire illusion, si l’on considère ici non les mots, mais le mouvement même de la pensée, comme Berkeley nous y invite lui-même expressément *.

En ce cas, objectera-on, pourquoi Berkeley raisonne-t-il, au lieu de faire purement et simplement appel à l'intuition ? — Simplement parce que le problème ne se posait pas à lui

1. Stris, S 290. « Body is opposite to spirit or mind. We have a notion of spirit from thought and action. We have a notion of body from resistance. So far forth as there is a real power, there is spirit. So far forth as is there resistance, there is inability or want of power : that is, there is a negation of spirit. »

2 « From the effects I see produced, I conclude there are actions, and because actions, volitions ; and because are volitions, there must bea will. » (Hylas et Philonous, 3° dialogue, t. I, p. 457, 458.)

3. « Whoever therefore designs to read the following sheets, [ entreat him that he would make my words the occasion of his ownthinking, and endeavour {0 atlain the same train of thoughts in reading that Thad in writing them ».(Principles, Introd , $ 25.) Cf. Cpl. B., p. 40 : « Whatever I see myself, ‘tis impossible I can paint it out in words. »

comme il se pose pour nous. Se proposant de persuader son lecteur, il était (out naturel qu'il fit un raisonnement de l'effet à la cause, la valeur du principe de causalité n'étant alors mise en doute par personne. C’est la critique de la raison. pure qui a conduit les philosophes à distinguer la raison abstraite, dont le domaine est Ja science, de lintuilion par laquelle seule une métaphysique est possible. Mais tant que l'usage immanent et l’usage transcendant de la notion de cause n'avaient pas été distingués, Berkeley devait employer le langage et la méthode de démonstration des philosophes de son temps. Descartes aussi avait présenté sous la forme d’un raisonnement les intuitions du Cogito ergo sum et de la preuve ontologique. Berkeley n'avait aucune raison pour rompre avec la tradition philosophique en un pays où la tradition a tant de force, alors surtout que l’ardeur généreuse de son esprit de prosélytisme le portait à entrer dans Îles vues et à employer les expressions de ceux qu'il entreprenait de persuader. Il était donc naturel qu'il vit dans la cause de nos idées un objet de la raison !, au lieu de parler d’intuition, comme il l’eût vraisemblablement fait s'il eût écrit de nos Jours.

Mais il y a plus. La cause, étant essentiellement active, ne saurait être pensée comme une idée, mais seulement comme une nofion. Or ce que Berkeley entend par notion répond à ce que nous entendons généralement par intuition. L'esprit ne peut donc penser à la cause de nos sensations sans. s'identifier en quelque manière avec elle, sans coïncider, lui qui est essentiellement volonté ?, avec l’action divine elle-même ?,

D'ailleurs la cause de nos sensations est Dieu et la Divinité est objet bien plutôt d’une connaissance intellectuelle que

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