Theory of vision
1° En effet, l’image miniature renversée d'une part, et lu nivers visible d'autre part, constituent deux états de conscience distincts appartenant en fait à deux individus différents, et en conséquence le second ne peut être une projection du premier. Lorsque je regarde au fond de l'œil de Pierre,
jy vois mon image renversée par rapport à la représentation que J'ai de mon corpset de celui de Pierre. Mais cette image, Pierre ne la voit pas, et l'objet de la vision de Pierre, je ne le vois pas davantage. L'image miniature peinte renversée au fond de l'œil de Pierre est ma perception. L'objet de la vision de Pierre est sa perception à lui. Le problème que le physicien se pose revient donc en fait à demander comment la vision invertie chez moi se redresse chez Pierre. 11 est de toute évidence qu'il prétend ainsi donner la solution d'un problème qui, en réalité, ne se pose pas.
Si l’on se rendait compte de la mentalité du physicien, on verrait qu'en l'occurrence l'erreur de celui-ci provient de ce qu'il considère les représentations visuelles (qui sont toujours les états d'âme de tel ou tel individu) comme si elles existaient à l'état impersonnel, en sorte qu'on pûtles transférer indifféremment d'une personne à une autre, Ainsi l’image renversée dans les yeux de Pierre est supposée exister objectivement, en ce sens qu'elle demeure la même pour tous ceux qui la regardent ou la peuvent voir ; el existant ainsi pour tous les hommes, elle se trouve par là même supposée exister en quelque manière chez Pierre lui-même, encore que Pierre ne la perçoive point, Ge qu'il y a donc au fond de l'erreur du physicien, c'est la croyance à la réalité métaphysique du monde sensible. À la vérité, le physicien proclame bien que la couleur (et par conséquent l'apparence visible) n’a qu’une existence subjective, mais ilne voit pas que ce qui n’a qu'une existence subjective est l’état d'âme d’un individu déterminé. La critique que fait Berkeley de l'explication géométrique de la vision droite dérive directement de son immatérialisme, — Je veux dire par là de son
immatérialisme entendu dans ce qu'il a de plus pro'ond, en tant qu'il implique la réalité de la substance spirituelle 1.
20 À d'autres égards encore, Berkeley ne pouvait accepter la solution du physicien. Elle établit en effet entre l’image renversée peinte au fond de l'œil, et l'objet de Ja vision dont cette image est la représentation en miniature,un rapport de : cause à effet. Or le visuel n’existant que dans l'esprit, l’objet de la vision est un état de conscience, l’image miniature renversée de cet objet en est un autre. Entre ces deux états de conscience, aucune relation causale ne peut exister: ce sont deux états également passifs. Donc l'objet de la vision réputé droit ne peut être l'effet de l’image miniature réputée renversée. Chaque état doit être constaté comme un fait d'expérience, et la coexistence de ces deux états comme un autre fait d'expérience, ce dernier fait lui-même demeurant contingent, puisque l'un et l’autre état sont également produits librement par Dieu. |
Maintenant, l'immatérialisme et la théorie de la causalité sont solidaires. Le monde sensible ne peut exister en dehors de l'esprit parce qu'il est une modification de ma conscience, et qu'une modification de ma conscience ne peut exister indépendamment de l'être conscient que je suis. Voilà l’immatérialisme. Le monde sensible ne peut être cause de quoi que ce soit parce qu'il est une modification passive de ma conscience, donc une action subie, alors que toute cause est une action exercée, Et l’action subie par nous étant exercée librement par Dieu, tous les états que nous pouvons distinguer numériquement comme autant d'objets dans la continuité indivisée de notre perception ne peuvent être unis les uns aux autres par une connexion nécessaire, puisque tous résultent d'une action divine /ibre.