Ibid
est en parfaite harmonie avec l’ensemble du système. Celte harmonie apparaît déjà dans la critique de la théorie adverse.
Berkeley combat en effet l'explication géométrique pour deux raisons :
Le Elle prétend rendre compte de la genèse d’une représentation par une réalité dont nous n'avons pas conscience et qui n’est, en fin de compte, qu'une pure abstraction.
20 Elle présente comme nécessaire ce qui est en réalité contingent et dérive de l'expérience,
Orces deux thèses étaient directement opposées à ces deux idées maitresses du système de Berkeley :
1° Le visuel, et, d’une manière générale, le représenté, n'existe que dans lesprit.
2< Les rapports qui unissent les phénomènes du monde sensible sont contingents et non nécessaires, et ce ne sont pas des rapports de causalité, mais des rapports de finalité.
En effet :
1° Expliquer la vision, qui est un état de conscience, par des rayons lumineux ou visuels dont nous n'avons pas conscience, c'est évidemment supposer la réalité métaphysique de l’espace. Or l’espace est une abstraction. Au fond, Berkeley ne pouvait admettre l'explication géométrique, parce qu’elle impliquait la croyance à la réalité de la matière C'est ce qui ressort avec évidence d’une argumentalion qui pourrait se résumer ainsi : les angles et les lignes dont parlent les géomètres n'existent pas dans l'esprit, puisque nous n'en avons aucune conscience ; c'est donc que dans leur pensée, ils existent hors de l'esprit. Mais une telle existence est une abslraction. En d’autres termes, étant établi que l’existence consiste uniquement dans l’acte de percevoir (et de vouloir) ou dans le fait d’être perçu, toute explication de la production d’un fait de conscience qui Yait appel à autre chose qu’à des actes ou à des perceptions enve-
loppe la croyance à une réalité distincte de l'esprit et extérieure à lui, et si ce principe d’explicalion est spatial, la réalité métaphysique de l'espace est présupposée par là même.
2° Gelte réalité spatiale ou matérielle supposée est conçue par les physiciens comme produisant en nous nécessairement les états de conscience qui constituent nos représentations visuelles. Or, dans la pensée de Berkeley, l'espace et la matière ne peuvent être causes, puisqu'ils ne sont que notre représentation et, par conséquent, des états passifs de l'âme. Et les phénomènes du monde spatial et matériel ne peuvent être causes nécessaires, parce qu'ils ne sont que nos perceptions, et que nos perceptions étant produites librement par Dieu, il ne peut y avoir entre elles de lien nécessaire. « Je ne crois pas que les choses arrivent par nécessité, écrivait déjà Berkeley dans son Journal philosophique. Tout w'est que le résultat de la liberté, c’est-à-dire tout :est volontaire. »
L'explication géométrique est donc à rejeter d'une part en raison de la théorie de l’abstraction et de la critique de l’idée de matière, d'autre part en raison de la théorie de la causalité et du volontarisme divin.
Immatérialisme et théorie de la causalité sont envisagés ici, pour ainsi dire, sous leur aspect négatif. Mais ils ont un côté positif, et si nous les considérons dans ce qu'ils aflirment, et non plus dans ce qu'ils nient, nous nous rendons compte de la partie positive de la théorie berkeleyenne de la vision.
L'aflirmation enveloppée dans la théorie de la négation de la matière, c'est que toute la réalité du monde extérieur consiste à être perçue. Le monde visible est donc un état de conscience, et dès lors la vision, fait de conscience, n'est explicable qu’en termes de conscience. Le principe de lex-
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plication berkeleyenne de la vision sera donc psychologique. On peut, sans doute, faire un bon usage, en optique, du calcul ‘par lignes et par angles, mais ce n'est pas parce que l'esprit juge ainsi de Ja distance, grandeur ou situation : c’est seulement à cause du rapport contingent qui existe d’une part entre les états de conscience qui sont l’occasion de la perception de la distance, de la grandeur et de la situation des objets, et d'autre part les angles et les lignes conçus comme des généralisations de l'expérience f.
Cette explication psychologique de la vision, Berkeley la donne en obéissant à la tendance essentielle de son tempérament philosophique.-Il fait effort pour revenir aux données immédiates de la vision. C’est ce qui apparaît dans ces trois thèses fondamentales : 3
a) Les données propres et immédiates de la vue sont uniquement la lumière et les couleurs avec leurs diversités de nuances et d'ombres, leurs degrés de distinction et. de clarté, de vivacité ou de faiblesse, sans aucune notion de distance.
b) La distance, la grandeur et la position des objets sont perçues par le tact et non par la vue. Elles ne sont donc pas des données immédiates de la vue.
c) Il n'y a rien de commun ‘entre l'étendue visuelle et l'étendue tactile. L'étendue visuelle est une donnée immédiate de la vue, l'étendue tactile est une donnée immédiate du toucher. : |
Les conclusions même auxquelles aboutissent les recherches de Berkeley, savoir lhétérogénéité radicale des sensations de la vue et de celles du toucher, le mettaient dans la nécessité d'expliquer pourquoi nous croyons percevoir par la vue seule la distance, la grandeur, la situation des objets ; et il devait sentir d'autant mieux cette nécessité qu'il désirait demeurer en accord avec le sens commun,
1. Theory of vision, $ 38 et 78. Theory of vision vindicaled, $ 31.
conformément aux tendances essentielles de sa pensée qui sont toujours de prendre les choses très simplement et de les accepter comme elles s'offrent à l'observateur candide et impartial. Le problème qui se pose ainsi, il le résout par sa théorie associationniste, d'après laquelle des idées qui . coexistent constamment forment des groupes inséparables au point que nous les prenons pour des intuitions. Ici encore, l'explication donnée de notre illusion est purement psychologique, et elle devait nécessairement être telle dans une philosophie pour qui toute la réalité du monde extérieur consiste dans la perception qu’on en a.
2° L'affirmation enveloppée dans la négation d’une cause physique véritablement agissante, c'est que, s’il n'existe entre les phénomènes aucune connexion nécessaire, il existe en revanche entre eux une connexion wtile, puisque tous sont également produits par Dieu en vue de notre avantage. C'est donc la substitution de la cause finale à la cause physique comme principe d'explication. Dansle cas particulier qui nous occupe, le visible, qui n'existe que dans l'esprit, comme d’ailleurs le tangible lui-même, est le signe du tangible, relatif aux besoins du corps : il nous permet de prévoir, au moyen des idées tactiles qu'il nous suggère, les conséquences avantageuses ou nuisibles qu'entrainerait le contact de notre corps avec des corps éloignés. Il est ie moyen que Dieu emploie pour nous éclairer d'avance sur les conditions de notre action possible. Or comme Dieu agit librement, les sensalions tactiles et es sensations visuelles également produites par [ui sont également contingentes par rapport à lui, et en conséquence ne sont unies entre elles par aucun lien nécessaire. C’est l'expérience et l’expérience seule qui nous apprend à les associer, Et d'autre part, en nous incitant, par les sensations visuelles qu'il nous procure, à remplir notre rôle dans l'univers, en nous parlant ce langage divin qu’estla nature, Dieu nous laisse notre liberté, et ainsi rien n'est nécessaire.
La métaphysique complète ainsi la psychologie, dont elle ne fait d'ailleurs que prolonger les lignes naturelles. Berkeley rejette l'explication géométrique parce qu'elle n’est pas une explication psychologique et lui substitue une explication psychologique qu’il estime plus satisfaisante et plus complète parce qu'elle rend compte de ce que la théorie scientifique n'explique pas. Mais La psychologie chez lui ne se sépare pas de la métaphysique, puisque nous connaissons notre volonté comme une cause libre, et comme une cause limitée dans son action par ses perceptions, ce qui implique la réalité d’une cause de nos perceptions différente de nous, c’est-à-dire d’une cause qui est une volonté libre comme lanôtre. L'explication- géométrique méconnait ce fait en prétendant saisir entre les phénomènes des relations nécessaires, el c’est pour Berkeley une autre raison de la rejeter. L'empirisme de Berkeley apparait donc ici comme l'envers du volontarisme divin ; et le volontarisme, comme l’empirisme, procèdent d'un effort pour s’en tenir aux données immédiates dela conscience. L'homogénéité du système est parfaite, et elle s'explique par la logique même de l’attitude intellectuelle du philosophe. - *.