Princ., introd
2 Ethique, IH, 40, scholie 2.
La première réponse à faire, c'est que le problème ne s'est pas posé pour Berkeley. Il se fût posé sans doute si son immatérialisme n'eût reposé que sur la critique de l'idée abstraite. Mais en fait, il avait une autre source, et plus profonde. Pour lui, en effet, l'étendue tactile ou visuelle n'est qu'un pur mode de conscience, une représentation qui na d'existence que pour le sujet qui la pense, et dès lors, toute l'essence de la matière est uniquement d'être perçue. Admettre, dans ces conditions, l'intuition d’un élément spatial commun à toutes les sensations et en même temps distinct d'elles, c'eût été faire de l’espace une forme a priori de la sensibilité et par conséquent tomber dans un système qui est tout l'opposé de son empirisme. La même attitude intellectuelle qui lui faisait considérer la matière comme une pure perception l'empêchait de saisir la véritable nature de l'es-
ace géométrique, — l'espace considéré expressément en Le >,
tant qu'espace, ce qu'on pourrait appeler, au sens platonicien du mof, l'idée de l'espace. Car d'un eôté, regardant le monde sensible comme un ensemble d'états de conscience, il ne pouvait admettre la réalité d'un espace existant en soi. D'un autre côté, il ne pouvait admettre l'intuition pure d'un espace qui n'aurait eu qu'une réalité idéale, sans adopter une position philosophique qui eùt été la négation de la sienne propre, En fait, il maintient avec opiniâtreté la thèse de l’hétérogénéité absolue de l'espace visuel et de l’espace tactile. Il se refuse à admettre une perception de l'étendue en tant que telle qui l'eût conduit à considérer l’espace sinon comme une forme de la sensibilité, à l'instar de Kant, du moins comme une étendue intelligible à l'exemple de Malebranche. Même dans a Sires, où il fait une si belle place aux idées platoniciennes, il loue, à plusieurs reprises, Platon et Aristote, de refuser toute réalité à la matière et à l'espace, et de les tenir pour des idées purement négatives !. C'est qu'en effet l’es-
1, Siris, $ 270, 271, 306.
RTL
pace estune représentation, une idée passive, [lne saurait donc être une notion, ni, par conséquent, aux veux de Berkeley, une idée au sens platonicien, puisque dans le vocabu. laire de Platon, d'après lui, le mot dé ne signifie pas un objet inerte de l'entendement.
Berkeley considère le nombre comme une création de l’esprit, parce que compter est un acte et que l'unité du nombre est imposée aux choses par l'esprit, Mais aux yeux du psychologue qu'est Berkeley l'espace est un élément passif de la conscience, puisqu'il nous est donné en fait dans la couleur et dans la résistance, sensations passives, involontaires. Il appartient donc à la réceptivité des impressions, non à la spontanéité des concepts. Il ne peut être qu’une donnée des sens et dès lors l'étendue ne peut se séparer de la couleur ni de la résistance. C’est donc ici dans la mesure même où il s'éloigne de Kant que Berkeley donne son approbation aux formules de Platon. Platon ne pouvait admettre un espace sans qualités, sans déterminations : il ne voyait en lui que la quantité pure, l'infini, l'indéterminé, le non-êlre, ce qui reçoit toutes les qualités sans en posséder aucune, quelque chose qui ne nous est accessible que par une espèce de raisonnement bâtard, 2yt6u5 tivt 690 1, Pour Kant, l’espace est la foÿme ; la sensation, la matière. Pour Platon, l’espace est la matière ; la qualité sensible, pour autant qu'elle participe à l’idée, est la forme. Pour Berkeley, l’espace et la sensation s'identifient. Sa tendance à considérer les états de conscience tels qu'ils nous sont donnés le poussait en effet à ne séparer ni l’espace visible de la couleur, ni l’espace tangible de la sensation de résistance, à ne pas distinguer la forme de la matière, mais, en uoissant indissolublement la forme et la matière, à faire de la forme elle-même une matière, Dans les figures géométriques, intermédiaires selon Platon, entre les représentations des sens et les idées {1% peraév), il n'a vu,
1, Timée, 52, B.
j152 LA PHILOSOPILHIE DE BERKELEY
lui, que des figures sensibles 1. De là sa théorie empirique des mathématiques, sa conception du point identique au minimum visible, et deslignes composées d'un nombre déterminé de points, et par suite impossibles à partager également sile nombre des points dont elles sont formées est impair.
A l'appui de cette interprétation, on peut invoquer la conception que Berkeley se fait des idées divines (archétypes des choses), les concevant comme purement actives et par conséquent comme des notions. Comme Dieu a les idées de toutes les choses qu'il produit, ou, en d’autres termes, de toutes les sensations qu’il nous procure, et que ces idées existent en lui de toute éternité ?, elles constituent des êtres réels, intellectuels et inaltérables, les idées même de Platon *. Ces idées sont distinctes des choses corporelles, imaginables et sensibles, puisqu'elles existent en Dieu qui est lui-même transcendant par rapport à l'univers sensible et s’en distingue comme la cause se distingue de soneffet. En prenant conscience de ces idées, nous saisissons la connexion, la relation
sons ainsi l'unité, et participons à l’unité divine #. Ainsi l’activité, de notre intelligence est une participation perpétuelle à l'intelligence divine toujours en acte, et l’on s'explique dès lors que Berkeley ait fini par concevoir les idées platoniciennes, non comme des créatures de l’âme humaine, mais comme des notions innées à l’âme, existant en elle non comme un
et l’ordre de toutes les parties de l'univers ; nous lui impo-
accident dans une substance, mais comme une lumière qui l'éclaire, un guide qui la dirige ÿ. |
Les idées platoniciennes sont ainsi bien différentes, pour Berkeley, de ce que les modernes entendent par idées innées.
1. Platon, République, VII, 529, D. — Aristote, Métaphysique, 987, B. :
"2. Dialogues entre Hylas et Philonous, 3e dial.,t. I, p. 475.
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