Principles
2, Alciphron, IV, 14,
A cette conclusion, l'analyse des conditions de la vision concourant avec la conception psychologique de la cause conduisait tout naturellement.
En premier lieu, nos perceptions visuelles sont infiniment variables etcombinées de la manièrela plus diverse ; or, bien qu'elles n'aient avecles sensations tactiles aucune connexion nécessaire, elles nous les suggèrent avec une constance remarquable, identiquement pour tous les hommes de tous les temps ; et ainsi, Berkeley devait s'élever à l'idée d’une cause unique, plus durable que les individus éphémères. D'autre part, elles nous les suggèrent en relation avec les besoins de notre corps et de telle sorte que nous puissions régler sur elles notre action, et ainsi la cause permanente est intelligente et bonne. En troisième lieu, elles les suggèrent identiquement aux différents hommes, en sorte que ceux-ci s'accordent au sujet de l’univers qu'ils perçoivent ; et ainsi l'action divine, par les perceptions qu'elle produit en eux, donne aux esprits finis la possibilité de se connaître les uns les autres: de: toutes les volontés libres, elle fait un seul et même univers, ae
La théorie de la vision aboutit ainsi à la conception d’une Providence universelle. Gette Providence agit dans la plénitude de sa liberté, car elle est une volonté, et la volonté ést libre par essence. Aussi le lien qui unit l'univers visible à l'univers tangible est-il arbitrairement imposé par Dieu et par conséquent contingent. La profonde cohérence du système devient ici manifeste. Remonte-t-on de l'effet à la cause? L'hétérogénéilé constatée des sensations tactiles et des sensalions visuelles nous révèle que le rapport qui les unit est contingent, d’où nous pouvons inférer que l'acte de volonté qui les fait coexister est libre. Procède-t-on de la cause aux effets ? La cause de nos sensations étant une volonté libre, les rapports qui unissent ces sensations entre elles ne peuvent être que contingents. à
Plus précisément encore, le monde sensible n'étant com-
posé que d'idées, la cause de ces sensations involontaires élant unique et éternelle, il y a lieu de rechercher les raisons particulières des apparitions, disparitions et réapparitions successives des phénomènes sensibles; car tous les phénomènes particuliers ayant la même cause efficiente, Dieu, leur diversité ne peut s'expliquer par des causes efficientes particulières. La raison de la production de chaque phénomène particulier ne peut donc être qu’une cause finale, et les causes finales particulières, du moment que la cause efficiente unique qui les fonde est la libre volonté de Dieu, ne peuvent être elles-mêmes que des intentions divines. Il n'y a pas dans la nature de causes efficientes, mais seulement des causes finales. Les rapports qui unissent les phénomènes ne sont pas des rapports nécessaires de cause à effet, mais des rapports comingents de signe à chose signifiée. Le monde est un système de signes qui nous incite à l’action, un langage que l'Esprit infini parle aux esprits finis pour les engager à remplir leur rôle dans l'univers et parvenir à la félicité par l’accomplissement du devoir.
On objectera que les choses ne semblent pas émaner d'un être tout-puissant, que les monstres, les naissances avant terme, les fruits séchés dans leur fleur, les pluies tombant sur les déserts, les misères inséparablesde la condition humaine, sont autant d'arguments pour prouver que la nature n'est pas la création directe d’un esprit infiniment sage et bon. Berkeley répond que la nature doit être ainsi faite pour être mise en œuvre par les lois les plus simples et les plus générales, avec une régularité et une constance qui prouvent la sagesse et la bonté de Dieu. Et cette généralité et cette fixité des lois de la nature nous sont nécessaires pour nous guider dans les affaires de la vie, en mème temps qu'elles sont les conditions de l'intelligibilité du monde, et par conséquent de l'exercice même de la pensée.
En second lieu, ce qui nous apparaît comme un défaut fait ressortir la beauté de l’univers. Les apparentes imperfections
de la nature sont une cause de variété ! el font ressortir la beauté du reste de la création, comme les ombres d’un tableau rendént plus brillantes et plus lumineuses les parties plus claires. Par exemple les destructions accidentelles de plantes et d'animaux, el la prodigalité des germes tant reprochée à Ja nature, ne nous choquent peut-être que par l'effet d’un préjugé : nous oublions que toutes choses sont produites par le créateur avec une égale facilité, et que dès lors la profusion dont il fait preuve n’est pas une marque de sa faiblesse, mais au contraire une manifestation de sa puissance ?. |
‘En troisième lieu, ce qui nous semble un mal est un bien, rapporté à l'ensemble des choses. Le mélange de peine et de plaisir qui existe dans le monde est absolument nécessaire dans notre situation présente. Une douleur particulière nous parait un mal. Mais si nous considérons dans quelles conditions et dans quelle mesure nous sommes affectés par la peineet par le plaisir, la nature de la liberté humaine et la raison pour laquelle nous avons été mis au monde, nous devons reconnaître que ces choses particulières, qui considérées en elles-mêmes, nous apparaissent comme un mal, ont la nature du bien quand nous les considérons comme liées au système des êtres dans son entier *.
Ÿ2. — La pensée système de signes : le pragmatisme . de Berkeley.
La théorie de l'univers système de signes implique l'idée que la représentation, dans son ensemble, est subordonnée à un but pratique, c’est-à-dire à la volonté. De là ce qu’on pourrait appeler le pragmatisme de Berkeley, pragmatisme qui se manifeste en premier lieu par sa théorie de la