Alciphron, VI
qu'il ne connaît pas en substituant aux objets plus flottants, subtils ou difficiles à concevoir, d'autres dont l'évocation est plus facile, la représentation plus vive et la compréhension plus aisée. Comme nous imaginons avant de réfléchir, et percevons avant d'imaginer, et que de tous nos sens la vue est le plus clair, le plus distinet, le plus varié, le plus agréable et le plus compréhensif, il est naturel d'aider l’intelligence par l'imagination, l'imagination par les sens, et les autres sens par la vue. Nous créons ainsi des systèmes de signes d'un emploi très général. Les sons servent de substituts aux pensées ; les lettres écrites aux sons ; les emblèmes, les symboles, leshiéroglyphes aux chosestrop obscures pour être comprises, ou trop flottantes et fuyantes pour se graver dans nos souvenirs ; nous usons des images pour les pensées, des petites choses pour cellesque leur grandeur rend difficilement Saisissables, des grandes pour celles qui sont trop petites pour être discernées, des choses présentes pour les absentes, des permanentes pour les périssables, des visibles pour les invisibles. De là l'usage des figures et des métaphores, des modèles et des diagrammes, des lignes, des letires, dessignes algébriques pour exprimer le temps, la vitesse, et d’autres choses d’une nature absolument différente,
Les opérations de l'esprit, en particulier, irreprésentables de leur nature, puisque toute représentation est passive, et que l'esprit est essentiellement actif, ont besoin, pour être exprimées, d’être traduites en un style figuré, au moyen des termes empruntés au monde sensible, comme saisir, concevoir, réfléchir, comprendre, et d’autres semblables. De là aussi les allégories qui éclairent les choses intellectuelles par les visions de l'imagination, comme le mythe des chevaux dans le Phèdre 1,
Les signes ne suggèrent pas toujours des idées : ils ont encore un autre rôle qui est d’exciter les émotions propres