CHAPITRE II
S1. — Le système : ses rapports avec le néo-platonisme.
Tandis que dans les Dialoques et dans les Principes, Berkeley affirme la réalité du monde extérieur en se flattant d’avoir transforméles idéesen choses, sa tendance, dans la Siris, estau contraire de représenterle monde sensible comme un monde d’apparences. M. Georges Lyon estime qu’en ce point, sa peusée se transforme d’une manière radicale f. C’est oublier qu’en faisant de Dieu la cause de nos sensations, Berkeley se donnait la possibilité d'envisager le monde sensible à deux points de vue : 1° du point de vue de l’homme, et dans ce cas, ce sont les objets eux-mêmes que nous percevons, comme ie veut le sens commun, puisque toute la réalité du monde consiste précisément à être perçue : notre connaissance du monde sensible est absolue, et non relative ; 2° du point de vue de Dieu, et dans ce cas, le monde sensible n’est qu'une apparence dont la volonté divine est la réalité, puisqu'il est, pour ainsi dire, la manière dont l’action divine se révèle à nous ?. La Siris marque donc, par rapport aux autres ouvrages, la substitution du point de vue mystique au point de vue humain et de l'esprit religieux à l'esprit positif. C'était en même temps fe passage de l'observation et de la critique à l'intuition, puisque le monde, envisagé du point de vue de l'homme, est
1. L'Idéalisme en Angleterre, VII, 1v, 5, p. 399 : « Au dualisme de la première heure se substitue un pur monisme .… », etc.
2 C'est précisément à partir du moment où notre esprit s'élève au vrai principe d'unité, d'identité et d'existence, queles choses sensibles nous ‘apparaissent comme des fantômes flottants. (Siris, K 294.)
constitué par nos ?dées, tandis que du point de vue de Dieu, il est tout action ! et ne peut dès lors être connu par idées, mais seulement par nolions, c’est-à-dire au fond d’une manière intuitive. Or Berkeley devait être naturellement amené à passer du premier point de vue au second. L’immalérialisme de Berkeley conduit en effet aussi aisément à l'idéalisme de Platon que l’idéalisme de Platon à l’immatérialisme de Berkeley. D’après Platon, le monde sensible est irréel parce qu'il devient, mais n’est pas. D'après Berkeley, il est irréel parce qu’il n'existe que dans l'esprit qui le perçoit. Or, si les objets sensibles ne sont que des modes de conscience, ils existent seulement aussi loagtemps qu'ils sont pensés, et dès qu'ils disparaissent de notre conscience, ils sont entièrement anéantis. Ils n’ont donc- qu'une existence transitoire. Inversement, si les choses sensibles se modifient constamment, chacun de leurs aspects, de leurs formes, de leurs états antérieurs, une fois anéanti, n’est plus qu’un souvenir dans notre conscience, c'est-à-dire un pur état d’âme ; et comme tout ce qui existe dans l'univers sensible est soumis à la génération et à la mort, nous ne pouvons envisager celui-ci, sous un point de vue d’éternité, sans” être entrainé, non plus pour des raisons logiques, mais pour des motifs psychologiques, à ne voir en lui qu'un état d'âme. C’est ce qui ressort déjà d'un passage du Théétète où Platon dit que la couleur n'existe ni dans les veux ni hors des yeux, et qu’on ne peut même lui assigner un lieu déterminé, parce qu'alors elle aurait une existence fixe et ne serail plus en voie de génération ?. C’est ce que suggère plus fortement encore ce passage de la Tempête où la sincérité de la rêverie et la profondeur du sentiment poétique conduisent Shakespeare jusqu’à l'intuition du philosophe : . Cpl. B., p. 80 et 82.
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Our revels now are ended. These our actors
As I foretold you, were all spirits, and
Are melted into air, into thin air,
And like the baseless fabric of this vision, The cloud capp'd towers, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shaël dissolve,
And like this unsubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff
As dreams are made of... ;
D'un autre côté, Berkeley, comme Platon, opposait l'un à l’autre deux ordres de réalités, que nous pouvons appeler, en employant la terminologie de Kant, le monde des phénomènes et celui des noumènes. Pour Berkeley comme pour Platon, le monde des phénomènes était le monde sensible : les perceptions dont toute la réalité consiste à ètre perçues et qui sont produites par Dieu se trouvaient n'avoir en fait qu'une réalité secondaire et dérivée, puisque leur existence suppose à la fois l'existence de l'esprit qui les perçoit et celle de l'esprit qui les crée. En revanche l'esprit possède en face de ses perceptions perpétuellement changeantes, une permanence qui atteste sa réalité substantielle, et comme il est essentiellement volonté, causalité libre, tandis que le monde n’est qu'une modification passive de notre conscience, le monde des esprits s'opposé encore à celui des perceptions comme le monde des causes réelles ou psychologiques au monde des causes physiques ou des occasions. Enfin la cause de nos perceptions, perpétuellement agissante, demeure une, immuable, éternelle, derrière les sensalions multiples et changeantes qu’elle produit : etcette unité, cette immutabilité, cette éternité, caractères qui appartiennent également aux idées platoniciennes, sont possédées par les esprits dans la mesure même où ils sont à l’image de Dieu‘. Berkeley
1. «While I exist or have any idea, I am eternally, constantly willing ; my acquiescing in the present state is willing.. » Cpl. B., p. 49. «It seems that the soul, taken for the Will, is immortal, incorruptible. » CpLB, p. 51. « We see no variety or difference betwixt volitions, only
devait donc tout naturellement ineliner au platonisme. etil y incline én effet par ses procédés mêmes de recherche et de démonstration.
Les arguments mêmes dont Berkeley s'était servi pour démontrer la relativité et la subjectivité des sensations l'avait conduit à regarder le monde sensible comme un changement perpétuel (ainsi les sensations visuelles varient avec la distance, les verres à travers lesquels on regarde les objets, l’état du sujet lui-même); et pour prouver que l'univers perçu n'existe pas en soi, il avait insisté sur les contradictions qu'il présente, quandon veut ériger les sensations particu-. lières en aulant de réalités. Or, ce faisant, il se trouvait placé au point dé vue de Platon, qui lui aussi partait des contradictions des sens pour s'élever à l’idée 1, et opposer ainsi l'être au devenir, et la science à l'opinion vraie ? : mais l'être ici, c'était l’immutabilité de la substance divine qui produit ces sensations perpétuellement changeantes *. Ainsi sous ce qui passe apparaissait ce qui demeure, l'éternel, l’un, 70 &, et cela seul existe qui est éternel, Dieu et le moi (ce dernier, dans la mesure où il participe à l’unité divine, où il est un éternel présent) !. Et par là même Berkeley se trouvait incliné vers le néo-platonisme de Plotin 5.
between their effects.’Tisone Will, one Act-distinguished by the effects. » Cpl. B., p 49. Cf. Siris, $ 345 et 346.
. République, VII, 525.
Rép. V. in fine. Timée, 51.
Siris, $ 304 et 305. Cf. 336.
. Ibid., S 344, 346.
. Dans le Commonplace Book, Berkeley identifie le temps et l'existence (p. 34, 58), tout en admettant que nous sommes nous mêmes un ro vdv, un éternel présent. (p. 49) ; il se demande si les idées se succèdent en Dieu (p. 58) ; plus tard il affirme qu'il n'ya en Dieu ni succession ni temps (Lettre à Johnson, en date du 25 juin 1729, t.If, p. 19) Dans la Siris, d’après ses propres termes, Dieu existe seul parce qu'il ne change point, et nous n’existons nous-mêmes que dans la mesure où nous participons à l'unité divine (S 344, 315, 346). Le problème du temps, qui
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