DEUXIÈME PARTIE
OBSERVATIONS PERSONNELLES SUR LES TERMINAISONS NERVEUSES DANS LES MUSCLES LISSES DE LA SANGSUE.
Pendant que je réunissais ainsi les données de mes devanciers et appris à connaître Tétat actuel de la science sur l’innervation des muscles lisses, principalement chez la sangsue, j’entrepris chez ce dernier animal des recherches personnelles dans le but de contrôler et de compléter les observations qu’on avait déjà faites.
La méthode que j’employai est celle que Ranvier expose dans ses leçons sur les appareils nerveux terminaux des muscles de la vie organique, par les termes suivants ; « Ayant immobilisé une sangsue par immersion dans l’eau chloroformée, nous l’avons tendue sur une lame de liège à l’aide d’épingles fixées à ses deux extrémités. L’animal étant fixé de la sorte, du jus de citron a été injecté dans le tube digestif. Après cinq minutes, la sangsue a été ouverte, ses culs-de-sac détachés et ouverts à leur tour dans l’eau distillée. Leur épithélium ayant été chassé au pinceau, ils ont été plongés dans une solution de chlorure d’or au centième. Après y avoir séjourné vingt minutes, ils ont été placés dans une solution d’acide formique au quart. Le lendemain, l’or était réduit, des lambeaux des culs-de-sac ont été lavés dans l’eau distillée et montés dans la glycérine (1). »
Je reprends cette description et j’ajoute quelques détails pour indiquer les points successifs de la méthode que j’ai suivie moi-même. Je commence par exprimer le jus de citron sur un filtre de flanelle. Je mets ensuite la sangsue, achetée chez le pharmacien (2), dans un flacon où j’ai jeté du
(1) Ranvier, loc.' cit., p. 495-496.
(2) Il faut distinguer VHirudo medicinalis et VHirudo officinalis, quoique, d’après Claus, ce ne serait que deux variétés d’une même espèce; c’est YHirudo medicinalis qui m’a servi.
papier à filtrer imbibé de chloroforme et je ferme le flacon; sons l’effet de l’anesthésique, la sangsue s’agite, puis se rétracte énergiquement. Etant insensibilisée d’une manière complète, elle se laisse étirer et elle est fixée alors sur la planchette de liège, la face dorsale en bas, étant étendue de sa longueur normale. On introduit dans l’œsophage une canule munie d’une rainure transversale et on fy fixe par un fil à l’aide d’un nœud simple : à l’aide d’une seringue, on injecte lentement le jus de citron jusqu’à ce que l’animal ait pris le volume qu’elle possède après une succion abondante de sang. La canule est retirée et le nœud resserré, ce qui empêche le liquide de refluer. Après cinq minutes, on fend l’animal dans toute sa longueur un peu à droite de la ligne médiane ventrale. Par deux épingles on lixe latéralement la paroi du corps, en évitant d’y comprendre la paroi digestive. On coupe celle-ci transversalement vers son milieu; puis, à l’aide de fines pincettes tenues de la main gauche, on la saisit; à l’aide d’un scalpel pointu, tenu de la main droite, on coupe les brides conjonctives, musculaires et vasculaires qui la relient à la paroi du corps. On avance peu à })eu, et à mesure qu’on avance, on fixe la paroi du corps par de nouvelles épingles. A}irès avoir obtenu un lambeau comprenant le quart du tube digestif, on le coupe transversalement et on le plonge dans l’eau distillée pour dégorger le jus do citron, puis il est jiorté dans le chlorure d’or au centième. De la manière indiquée plus haut, on enlève le reste du tube digestif, qui se trouve ainsi divisé en quatre morceaux. Après avoir séjourné vingt minutes dans la solution aurique, les quatre lambeaux en sont retirés lavés à l’eau distillée et portés dans l’acide formique dilué au quart; celui-ci est contenu dans une capsule opaque possédant un couvercle de la même substance opaque. L’or étant réduit, ce qui se remarque à la coloration violette qu’a prise la solution jaune du chlorure d’or, on retire les lambeaux, on les lave à l’eau distillée, et, à l’aide du pinceau, on chasse l’épithélium digestif. Ce dernier étant eidevé, on porte un lamheau sur une lame porte-objet et on l’y étend avec la face épithéliale en dessous. Commence alors une opération délicate et longue : la face externe de la paroi digestive est recouverte de brides et lames conjonctives, de réseaux vasculaires et de bandes musculaires ; il faut, à l’aide de deux pincettes à extrémités fines mais non pointues, enlever toutes ces parties imprégnées par la substance pigmentaire qui, si elles sont laissées en place, cachent la tunique musculaire
digestive et le réseau nerveux, puis empêchent de poursuivre les fibres musculaire et nerveuse sur une longueur quelque peu considérable. Il faut enlever ces parties par petits’ morceaux, exercer toutes les tractions entre les deux pincettes, et ne jamais tirer sur la fine paroi digestive, sinon elle se déchire. Après avoir de la sorte enlevé prudemment tous ces tissus accessoires et nuisibles à la bonne préparation, on obtient la tunique musculaire du tube digestif complètement isolée et bien transparente : on ajoute alors une goutte de glycérine et on applique la lamelle. Je lutte à la paraffine que je recouvre plus tard d’une couche de lut au tolu ou au baume de Canada. Les préparations que j’ai obtenues par cette méthode, se conservent très bien ; celles qui m’ont permis d’observer les faits dont on trouvera plus loin la description, ont été faites l’an dernier (1886) aux mois d'avril, mai et juin, dans le laboratoire du Collège de France, sous la direction bienveillante de M. Vignal. Plus je les étudie actuellement, plus j’y remarque des détails nouveaux qui sont évidents autant qu’ils y étaient peu soupçonnés : cette étude attentive a été faite à l’aide des différents grossissements de Zeiss, depuis AI jusqu’à 1/18 de pouce, et à l’aide des nouvelles lentilles apochromatiques que M. le Professeur J. B. Carnoy a bien voulu mettre à notre disposition.