‹ Expose de la méthode d'éducation de PestalozziChapitre 14 sur 43 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

Je puis donc te revoir, ô ma Suisse chérie ! Qui fus longtemps pour moi comme une autre patrie. Je puis revoir tes bois , tes coteaux , tes vallons , Les vieux et noirs sapins qui couronnent tes monts , Et tes riants chalets } et tes verts pâturages ; Tes sites tour à tour gracieux ou sauvages ; Et ces rocs escarpés où tes robustes mains Jusqu'à leur cime allière ont tracé des chemins; Ces modestes hameaux qui , sous leurs toits rustiques , Conservent les vertus , les coutumes antiques. Devant chaque maison , un banc hospitalier Semble dire au passant : « Entre dans ce foyer ; C'est la fraternité qui t'attend, qui t'invite; Et chacun dans ce lieu bénira ta visite. »

On entre , on est admis. A peine sur le seuil ,

(1) Au mois de septembre 1840 , à l'issue de la huitième session du Congrès scientifique de France, tenue à Besançon, où M. Tourrengin, préfet du Doubs , avait été nommé président général du Congrès , et MM. de Caumokt et Jullien de Paris, vice-présidents, l'auteur de cet ouvrage profita des derniers beaux jours de l'automne pour faire une rapide excursion en Suisse. Près de vingt-trois ans s'étaient écoulés depuis son dernier séjour dans cette belle et pittoresque contrée, où il avait passé quelques moments tranquilles et heureux, loin du tourbillon corrosif des affaires et des passions politiques , loin des pénibles et assujettissants devoirs que lui avaient longtemps imposés des fonctions antipathiques à ses goûts , loin des embarras et des chagrins nés trop souvent pour lui , dans sa patrie, des services mêmes qu'il avait rendus à la chose publique , ou à des hommes fourbes et ingrats dont il était devenu la proie et la victime. Il aimait à revoir ces lieux auxquels se rapportaient quelques doux souvenirs de sa vie; et I'Epitre a la Suisse, qu'on imprime ici pour la première fois, a été inspirée par ces souvenirs et par les impressions fraîches et pures qu'avaient gravées depuis longtemps et que faisaient renaître en lui les grandes scènes de la nature dont il était témoin.

A LA SUISSE. XIXVïj

On o-oûte le plaisir d'un bienveillant accueil.

On s'entretient des champs , de la belle nature ,

Des travaux d'une habile et féconde culture ,

Des richesses du sol ; puis , des arts de la paix ,

Qui prodiguent partout leurs immenses bienfaits ;

Des prodiges récents créés par l'industrie-;

De ces chemins de fer, chefs-d'œuvre du génie ,

Qui , rapprochant les lieux et les peuples lointains ,

Un jour, des nations changeront les destins.

Par eux sera brisé le joug de l'esclavage ;

Et le fer, trop longtemps instrument de carnage ,

Don fatal qu'exploita la race de Caïn ,

Réparant tous les maux qu'il fit au genre humain ,

Gage heureux d'union , bienfaiteur de la terre ,

Fera cesser enfin les horreurs de la guerre ,

Et viendra, déjouant les complots des pervers,

De liens fraternels enlacer l'univers.

Dans un vague avenir j'entrevois ces miracles. Il faut lutter encor contre beaucoup d'obstacles ; Mais l'humaine raison doit triompher enfin. Aux nuages brumeux succède un ciel serein ; Et mon cœur rajeuni veut saluer l'aurore Dont à mes yeux déjà l'horizon se colore , Qui de cet âge d'or, par nos pères chanté , Tôt ou tard dotera notre postérité.

Cette noble Helvétie et ses beautés sublimes , Et ses agrestes monts , leurs orgueilleuses cimes , Ses antiques forêts , ses rapides ruisseaux , Dans le creux des ravins leurs bouillonnantes eaux, Ses lacs majestueux et leurs ondes bleuâtres , Des coteaux d'alentour les verts amphithéâtres De sentiments plus vifs font palpiter mon sein , Font briller devant moi comme un rayon divin; Cette grande Nature est le Dieu qui m'inspire. Mon cœur s'épanouit ; je contemple , j'admire De ces magiques lieux l'auguste majesté Tout empreinte du sceau de la Divinité ; Et , secouant le joug de mon âme oppressée , Dans un long avenir je plonge ma pensée.

XXXVHJ A LA SUISSE.

L'avenir m 'apparaît comme un vivant tableau , Comme un vaste miroir, comme un monde nouveau , Où des peuples futurs les races fraternelles Goûteront de la paix les douceurs éternelles, Où des rois conquérants , auteurs de tant de maux , Successeurs d'Attila , détestables fléaux , Les noms seront maudits , la mémoire exécrée ; Où la seule vertu , triomphante , honorée , Des mortels , devenus plus heureux et meilleurs , Par l'éducation réformera les mœurs.

De l'éducation la puissante influence Doit rendre au genre humain sa première innocence. Mais cet art bienfaiteur, détourné de son but, A l'humaine faiblesse a payé son tribut, Et souvent exploité par des mains inhabiles N'a produit que des cœurs dépravés et serviles.

Deux fils de l'Helvélie , au cœur pur, généreux , Ont de l'humanité su comprendre les vœux. L'un et l'autre, voués au culte de l'enfance , Ont formé de concert une sainte alliance , Pour que les rejetons à leurs soins confiés Du contact des humains fussent purifiés; Pour que les préjugés , les passions haineuses , Les vices corrupteurs , leurs suites dangereuses Qui d'une vie entière empoisonnent le cours , Les écrits immoraux , les imprudents discours , Ne pussent approcher du sacré sanctuaire Où devait s'exercer leur pieux ministère. Ils ont rempli leur tâche ; et dans tous les pays Leurs noms associés sont aimés , sont bénis.

Du bon Pestalozzi la mémoire honorée , Par la publique estime en tous lieux consacrée, Suffit pour rappeler îes vertus, la bonté , La tendre affection , l'ardente humanité, Qui distinguaient vivant cet ami de l'enfance. Il poursuivait son œuvre avec persévérance; Mais , étranger au monde et véritable enfant , Trop crédule , trop bon , à l'excès confiant , Ne pouvant soupçonner le vice, ni le crime f

A LA SUISSE. XXIÎX

f De ses propres vertus il devint la victime ; Et de cruels chagrins , au déclin de ses jours , Tourmentèrent sa vie, en hâtèrent le cours.

Son ami dévoué, son compagnon fidèle, Des vrais instituteurs digne et parfait modèle, Dans HofWil, Fellenberg , pratiquant ses leçons, Loin du bruit des cités, au sein de frais vallons, Habile observateur des lois de la nature , Tout entier au grand art de l'humaine culture, De vingt pays divers réunit sous ses yeux D'une élite d'enfants le dépôt précieux, Et mettant à profit sa longue expérience , Leur apprend tour à tour vertu, travail, science, Nourrit avec ardeur leurs généreux penchants , D'une prudente main écarte les méchants, Dompte les passions par des freins salutaires , Forme les volontés , les mœurs , les caractères, Double l'activité par de puissants ressorts , Donne la force à l'âme et la vigueur au corps , Et grave dans les coeurs cette foi vive et pure , Lien du Créateur avec la créature.

Par lui , du laboureur les utiles travaux , Enrichis chaque jour de procédés nouveaux, Viennent doubler, tripler les produits de la terre. Et bannissent au loin la hideuse misère, La paresse , la faim et la mendicité , Germes féconds de maux et d'immoralité.

Dans les nombreux cantons dont le Corps Helvétique , Vaste et puissant faisceau , forme sa république , Maint autre citoyen , éclairé , généreux , Du sage Fellenberg émule ingénieux, Ami du premier âge et son guide fidèle, Pour le conduire au bien rivalise de zèle.

Pourrais-je t'oublier, vénérable vieillard , Dont s'honore Fribourg, savant et bon Girard (1),

(1) Révérend père cordelier, homme simple, bon, instruit, éminemment religieux , mais tolérant et vrai philosophe ; éprouvé par de longues persécutions parce qu'il a voulu réformer l'éducation dans le canton de Fribourg , où il avait fondé une Ecole française perfectionnée.

il A LA SUISSE.

Trop longtemps méconnu, qui consacras ta vie

A l'éducation des fils de ta patrie;

Qui , nourri d'Aristote et du divin Platon ,

De Rollin , de Rousseau , de Locke et Fénélon ,

Caches modestement sous l'habit monastique

Et dans l'ombre du cloîlre un philosophe antique,

Un régénérateur de la société ,

Un flambeau de l'enfance et de l'humanité.

Ta raison nous fait voir la langue maternelle, Instrument précieux , source toujours nouvelle De l'humaine culture ; et tes savants travaux Nous font apprécier la science des mots, Et dans l'expression , dans le simple langage, Des sentiments du cœur nous révèlent l'image , Qui , pour l'observateur, devient comme uu miroir, Où l'homme tout entier à ses yeux se fait voir. Tes méditations et ta philosophie , Fruits d'un heureux accord de l'âme et du génie , Par des sentiers nouveaux guident l'instituteur, Pour comprendre et finir l'œuvre du Créateur.

Aux autres nations offrant un grand exemple , De l'éducation l'Helvétie est le temple. La prodigue nature épanche avec amour Ses magiques beautés sur cet heureux séjour; Et les profusions de sa magnificence Éveillent dans les cœurs , dès la première enfance , Un sentiment secret , profond , religieux , Des humaines vertus inspirateur pieux , Solide fondement , germe fécond , mobile Des nobles qualités qui rendent l'homme utile Aux autres , à lui-même , à la société , Et transmettent son nom à la postérité.

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