‹ Expose de la méthode d'éducation de PestalozziChapitre 15 sur 43 · L EXPOSE DE LA MARCHE SUITIE PAR L AUTEUR DANS SES RECHERCHES · texte numérisé non relu

L EXPOSE DE LA MARCHE SUITIE PAR L AUTEUR DANS SES RECHERCHES

Le travail que je vais offrir est le résultat d'un examen approfondi de la Méthode et de l'Institut d'éducation de Pestalozzi, auquel je me suis livré sans interruption pendant plus de deux mois. Je crois devoir rendre compte de la marche que j'ai suivie dans cet examen, pour faire apprécier le degré de confiance qu'il peut inspirer.

Je commencerai par avancer qu'un grand obstacle paraissait devoir s'opposer au succès de mes efforts. Je n'ai malheureusement aucune connaissance de la langue allemande, langue maternelle de Pestalozzi et de ses collaborateurs, qui presque tous ont beaucoup d'embarras à s'exprimer en français; j'ai donc éprouvé des difficultés infinies dans mes relations avec eux , tant pour leur faire bien saisir mes questions- et mes objections, que pour comprendre moimême le sens de leurs réponses, et pour pénétrer dans leurs vues les plus intimes et dans les parties souvent très-métaphysiques, abstraites et obscures, de leurs doctrines sur la nature de l'homme, et sur les moyens les plus convenables à employer pour cultiver et développer ses facultés. D'ailleurs, tous les ouvrages qui ont paru sur leur Méthode et leur Institut étant écrits en allemand , il m'a été impossible de les lire ; je dois excepter l'Exposé de la Méthode élémentaire de Pestalozzi, publié en français, en 1805, par M. Alexandre Chavannes (de Lauzanne), ouvrage d'un observateur judicieux, estimable et instruit, que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt, mais qui ne pouvait, à l'époque où il a été publié, présenter le tableau complet de la Méthode et de l'Institut, tels qu'ils existent en 1811 et 1812.

Depuis mon départ d'Yverdun , il a paru un second ou-

vrage , écrit à la fois en allemand et en français sur le même sujet , c'est le Rapport présenté à la Diète Helvétique sur l'Institut dYverdun, par la Commission chargée de l'examiner. Ce travail , qui n'a été publié et n'est parvenu à ma connaissance que lorsque le mien était déjà entièrement terminé, renferme de justes éloges, mêlés à de sages reflexions et à quelques judicieuses critiques. Il intéresse doublement par l'exposition de la Méthode et par les digressions savantes que les Commissaires ont su fondre dans leur Rapport. Mais, quoiqu'ils se plaisent à rendre hommage aux vues philanthropiques et aux excellentes intentions de Pestalozzi, on peut leur reprocher de méconnaître quelquefois le véritable esprit et les caractères essentiels de sa Méthode , la nature des obstacles qu'il a eu besoin de combattre et de vaincre, l'insuffisance des moyens dont il a pu disposer, et la réalité des succès qu'il a déjà obtenus. Si, comme je l'ai entendu assurer, la visite de ces Commissaires à l'Institut n'a pas été prolongée au delà de trois jours , cette rapide apparition n'a certainement pu suffire, môme à des juges exercés, pour prendre une connaissance complète de l'établissement, pour approfondir , et pour apprécier les vues théoriques et les applications pratiques de ses méthodes.

Privé de ce dernier ouvrage , qui n'existait point encore, et n'ayant pu trouver dans l'autre , qui avait paru depuis cinq années, que des renseignements incomplets, pour l'époque à laquelle j'écrivais, je me suis vu réduit à puiser tous ceux dont j'avais besoin, soit dans mes propres observations, soit dans des entretiens péniblement suivis avec des hommes obligés de m'exposer des idées souvent nouvelles pour moi , ou même contraires à celles dont j'avais été nourri, dans une langue qui ne leur était point familière. J'ose espérer néanmoins que ces obstacles mêmes m'auront été plus favorables que nuisibles. D'un côté, l'isolement absolu dans lequel je me trouvais, et l'impossibilité de consulter les nombreux ouvrages allemands, écrits pour et contre la Méthode, m'ont garanti de toute espèce de prévention et de partialité : de

l'autre, l'extrême difficulté de mes communications verbales m'a imposé la loi d'une attention plus continue et plus réfléchie pour ne rien laisser échapper, d'une exactitude plus scrupuleuse pour reproduire avec fidélité tout ce que j'avais pu recueillir.

Chacun de mes entretiens sur l'Institut offrait la combinaison singulière de deux hommes qui s'entendaient d'abord très-difficilement, par le langage, mais qui ne tardaient pas à s'entendre parfaitement par le cœur et par la pensée. L'un, Allemand (tour à tour Pestaîozzi, ou quelqu'un de ses estimables collaborateurs ) , possède à fond sa langue , dans laquelle il pense et crée ; mais il sait peu, il parle mal et péniblement le français. L'autre (moi) ne sait pas un seul mot d'allemand, mais devine, saisit, exprime la pensée, le sentiment, qui sont en harmonie avec les siens, et dont il trouve le germe dans son esprit et dans son cœur, lors même qu'ils attaquent des préjugés que sa seule raison n'avait pas toujours eu la force de dissiper ; il ajoute, étend, développe, fait ressortir les idées et les vues qui lui sont présentées. Sans l'obstacle résultant de la différence des langues, on s'entendrait plus vite, on approfondirait moins, il y aurait moins de choses substantielles ; on s'arrêterait à la surface des idées; l'amalgame ne serait pas aussi complet. Une seule phrase , un simple mot , fournissent quelquefois la matière d'un long développement : les deux interlocuteurs excitent et fécondent mutuellement leur méditation et leur pensée.

Qu'il me soit permis d'émettre ici , sur la manière de parler et d'écrire de quelques philosophes allemands , un jugement que j'ai entendu porter par des hommes instruits , et que plusieurs de leurs compatriotes, éclairés et impartiaux, m'ont eux-mêmes confirmé. On leur reproche de ne pas savoir exprimer leurs idées dans un style naturel, simple et clair, qui puisse être facilement compris, et même d'affecter à dessein une certaine obscurité.

Dans l'exposition des systèmes philosophiques , surtout, chaque auteur se crée un langage qui lui est propre, une

sorte de dialecte quelquefois inintelligible pour un grand nombre de ses lecteurs. Il l'orge alors des mots entièrement nouveaux, ou des mots composés et dérivés; ou bien encore, il attache un sens particulier, inusité, mystérieux, à des expressions reçues dans le langage ordinaire. Les Français, en général, ont peut-être moins de profondeur; mais leur langue et leur méthode se distinguent éminemment par le mérite de la clarté. La philosophie allemande, au contraire, pareille au Protée de la Fable , qui se produit sous mille formes différentes avant de se montrer sous sa forme véritable , s'enveloppe souvent de nuages , et s'enfonce dans les ténèbres de l'abstraction et de la métaphysique ; elle a besoin d'être conduite par force au grand jour; il faut déchirer le voile qui la couvre pour pénétrer ses secrets. On est donc fondé à croire qu'un philosophe allemand , combiné avec un écrivain français , qui lui sert d'interprète et de commentateur, peut, par ce moyen, rendre sa doctrine plus facilement accessible à tous les esprits capables de la connaître et de la juger.

Je reviens à la manière dont j'ai procédé dans mes recherches. J'avais d'abord présumé, en allant visiter l'Institut d'Yverdun, que sept ou huit jours m'auraient suffi pour terminer l'examen que je voulais en faire. Mais, après dix jours entiers d'un travail opiniâtre, j'ai reconnu que j'étais loin d'avoir atteint mon but, et qu'il me fallait, pour y parvenir , m enfoncer beaucoup plus avant dans l'étude de la Méthode et dans tous les détails de ses applications aux différentes branches des sciences.

La plupart des gouvernements de l'Europe ont envoyé successivement des hommes instruits ou des jeunes gens destinés à la carrière de l'instruction publique pour visiter l'Etablissement de Pestalozzi, et pour prendre connaissance de ses méthodes d'enseignement. Peu de temps avant mon arrivée , la Diète Helvétique avait chargé une Commission spéciale , dont j'ai cité plus haut le Rapport, de se rendre à Y verdun pour le même objet. J'ai attaché quelque importance à ce qu'un Français, occupé d'un semblable

travail , évitât surtout le reproche qu'on a fait quelquefois à sa nation , de voir superficiellement et de juger légèrement, et pût mériter l'éloge d'avoir fait un Rapport exact , détaillé et à peu près complet.

I. Après avoir jeté un premier coup d'œil sur l'Institut de Pestalozzi, avoir proposé plusieurs questions à luimême , à ses instituteurs et à quelques élèves , et avoir recueilli par écrit un assez grand nombre de notes , j'ai commencé par donner la série des objets sur lesquels je désirais m'entretenir avec les différentes personnes attachées à l'établissement, pour bien pénétrer dans toutes ses parties.

II. Quand j'ai pu connaître à peu près la nature du terrain sur lequel je devais agir, j'ai disposé mon plan d'opérations. Comme j'avais déterminé d'avance l'ordre de mes entretiens et les points sur lesquels je vouiais prendre des informations , j'ai pu entrer successivement , avec les principaux instituteurs et sous-maîtres, dans tous les détails relatifs aux diverses branches de l'enseignement et à la théorie complète de la Méthode, différemment modifiée dans chacune d'elles ; j'ai comparé les manières d'enseigner chaque science, ouïes théories particulières entre elles; puis, avec les exercices pratiques correspondants ; enfin , les exercices pratiques entre eux et avec leurs théories respectives , pour juger si un même esprit , une direction commune , un ensemble de principes et de procédés analogues se retrouvaient partout, en sorte qu'il y eût harmonie et unité.

IIL Après avoir terminé mes excursions, pour ainsi dire, vagabondes, mais toujours rapportées au but principal de mes recherches; après avoir discuté avec les instituteurs leurs divers modes d'enseignement, avoir assisté aux classes et aux leçons particulières . avoir interrogé plusieurs élèves pris au hasard , avoir examiné séparément ceux des élèves qui avaient passé le plus de temps à Yverdun (cinq, six et même sept années), et qui pouvaient m'offrir des résultats plus positifs ; après avoir vécu en quelque sorte au sein de la famille de l'Institut, comme un de ses membres, et observé les élèves dans toutes les circonstances de leur vie

habituelle, dans leurs études et dans leurs classes, dans leurs récréations et dans leurs jeux, au jardin, à la promenade, dans leurs différents exercices gymnastiques, militaires, de chant, de religion, dans leurs prières, dans leurs relations journalières avec le chef de l'établissement, qui n'est pour eux qu'un bon père de famille , et avec les instituteurs qui sont des amis plutôt que des maîtres , dans leurs repas et même dans leur sommeil ; après avoir enfin pris connaissance de tous les détails intérieurs, j'ai cru devoir remonter à la première origine de la Méthode et de l'Institut , les étudier dans leur germe et dans la première conception , encore informe et imparfaite , de Pestalozzi. J'ai donc suivi pas à pas la marche historique et le développement de la Méthode, l'organisation de l'Institut, ses modifications, ses vicissitudes, d'après la succession des temps et la série des événements, ou Tordre chronologique.

IV. Leur histoire détaillée m'avait paru nécessaire pour les mieux approfondir : j'ai repris en entier l'un et l'autre, d'aorès une suite d'idées successives et enchaînées, ou d'après un ordre analytique et philosophique. Pestalozzi et ses principaux collaborateurs ont passé en revue avec moi leur théorie générale de l'homme et de l'éducation, base de la Méthode ; la théorie de la Méthode elle-même , qui n'est que celle de l'homme et de l'éducation réalisée et appliquée ; enfin , l'organisation même de l'Institut , qu'on peut considérer comme la Méthode pratiquée, et, pour ainsi dire, personnifiée. Nous avons examiné l'Institut lui-même dans toutes les parties de son existence intérieure, dans sa marche ou dans le jeu de ses rouages , et dans ses produits , d'abord, sous les trois grands rapports, physique, moral, intellectuel , comprenant les trois branches essentielles et fondamentales de tout système complet d'éducation; puis, sous cinq autres points de vue généraux , qui le caractérisent spécialement :

1°. Comme Institut d'éducation des garçons, qui embrasse les deux degrés de Y enseignement primaire et de l'instruction secondaire, applicables à toutes les classes de la

société, et qui s'occupe, en particulier, des enfants des classes pauvres et industrielles , dans la vue de les rendre plus essentiellement utiles à l'Etat.

2°. Gomme Institut des jeunes filles ( formant une section distincte placée dans une maison particulière, entièrement séparée du bâtiment où se trouve l'Institut des garçons), qui procure l'avantage de rapprocher les deux sexes sous les yeux d'observateurs attentifs et éclairés , de comparer exactement leur marche et leur progrès et les nuances caractéristiques propres à l'éducation de l'un et de l'autre.

3°. Comme Institut normal, destiné à former, d'un côté, de bons instituteurs de l'enfance et de la jeunesse, d'excellents maîtres d'école pour les écoles primaires: de l'autre, d'habiles institutrices et de bonnes mères de famille, capables de bien élever leurs enfants ; et devant en même temps fournir les moyens de perfectionner les méthodes pratiques d'enseignement suivies jusqu'à présent, et la science même de l'éducation.

4°. Comme Institut expérimental, dans lequel on fait et on recueille avec soin des observations journalières, des expériences suivies et raisonnées, souvent neuves, toujours utiles , sur la marche naturelle du développement progressif de l'homme et de ses facultés, et sur les vrais éléments de sa formation et de sa culture.

5°. Comme Institut spécial industriel, ou du moins préparatoire pour l'industrie et pour les arts et métiers.

Ces différents points de vue seront exposés séparément, avec les développements dont ils paraissent susceptibles, dans autant de chapitres distincts dont l'ensemble présentera un tableau de l'Institut, considéré sous toutes ses faces et dans toutes ses parties.

V. Enfin, lorsque après avoir parcouru les degrés précédents , j'ai pu me regarder comme maître de mon sujet, j'ai repris à ma manière tous les éléments que je m'étais presque appropriés, en les remaniant plusieurs fois dans tous les sens, et j'ai cru devoir déterminer un certain nombre d'ÉLÉMENTS primitifs ou de principes fondamentaux , de caractères

ESSENTIELS et DIST1NCTIFS , de MOYENS SPÉCIAUX D EXÉCU- TION, de résultats généraux, qui m'ont paru constituer I'espkit ou la philosophie de la méthode et l'essence même de l'Institut. J'ai revu avec attention chacune des branches dont ils se composent, sous les quatre nouveaux rapports que je m'étais rendu propres. J'ai déterminé , dans chacun de ces rapports, plusieurs points de vue particuliers, d'après lesquels j'ai recommencé et complété mon examen. Cette dernière partie de mon travail, plus analytique et plus substantielle que les autres, est cclleque je publie aujourd'hui. Dans une époque, l'une des plus intéressantes et des plus décisives de l'histoire, par l'activité imprimée à l'esprit humain, par l'impulsion progressive donnée aux différentes branches des connaissances, par la* régénération des Etats fondus en quelque sorte dans un système nouveau ; quand toutes les institutions relatives à l'instruction publique se réorganisent et doivent prendre un nouvel essor ; peut-être un Exposé de vues nouvelles, théoriques et pratiques, sur l'éducation, pourra-t-il être lu avec intérêt. Ces vues ont été conçues et appliquées par un homme simple et bon , ami de l'enfance et de l'humanité (Pestalozz'i) , poussé dans ses recherches par une sorte de génie naturel et par un instinct dont la marche n'a pas été philosophique ni raisonnée, mais purement empirique, qui s'est aidé de l'expérience, qui a consulté la nature, qui a consacré trente années d'une vie toujours active à des expériences, à des observations, à des méditations continuelles sur la science et sur l'art pédagogiques, ou sur l'éducation et l'instruction les plus convenables à l'homme. Peut-être l'Exposé de sa doctrine, dans le cas même où toutes ses idées n'obtiendraient pas également l'approbation des meilleurs esprits, pourra du moins suggérer des modifications utiles et des moyens de perfectionnement aux hommes que leurs fonctions publiques ou la nature de leurs travaux particuliers appellent à s'occuper d'une manière plus spéciale de tout ce qui tient à l'éducation et à l'enseignement.

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