‹ Expose de la méthode d'éducation de PestalozziChapitre 16 sur 43 · ORGANISÉ ET DIRIGÉ PAR PESTALOZZI · texte numérisé non relu

ORGANISÉ ET DIRIGÉ PAR PESTALOZZI

Avant de réunir dans un tableau analytique l'ensemble des vues qui appartiennent à la Méthode d'éducation de Pestalozzi, et que je me propose de développer, parce qu'elles forment une espèce de Code complet d'éducation, je crois devoir offrir à mes lecteurs une Esquisse générale de l'Etablissement dans lequel elle est appliquée. Us seront peut-être mieux disposés à s'enfoncer dans l'étude quelquefois un peu abstraite de cette Méthode, quand ils pourront se former une idée exacte de la nature de l'Institut, de son organisation , de sa marche et de ses principaux résultats.

Le savant et judicieux auteur de l'Histoire Littéraire d'Italie, qui présente un tableau intéressant et instructif de la marche de l'esprit humain dans une grande partie de l'Europe, depuis l'époque de la renaissance des lettres, Ginguené cite avec éloge une maison d'éducation établie à Mantoue, dans le xve siècle, sous les auspices et par les soins de François Gonzague, duc de Mantoue, dont les enfants y étaient élevés.

a Un professeur de belles-lettres , alors célèbre , nommé Victorin de Feltre, dirigeait cet Établissement dans lequel on voyait des galeries , des promenades charmantes , des peintures agréables qui représentaient des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la Maisonjoyeuse. . . L'historien de la vie de Victorin, ajoute Ginguené, fait une description touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon professeur, non-seulement les jeunes

princes, mais beaucoup d'autres élèves qu'il avait la permission d'y admettre. Il lui en venait de toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne, et môme de la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à celle des universités les plus célèbres. Victorin de Feltrc n'était pas seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse. Il ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîté au. recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les mœurs , un modèle aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du xve siècle, mais de trois et même de quatre siècles après , prendre des leçons d'éducation à la Maison joyeuse (l). »

Cette institution , si remarquable par son nom , sa nature et son objet , se trouve dans un tel rapport avec celle dont je dois ébaucher le tableau, qu'on dirait qu'elle en a fait naître l'idée , et que l'Institut fondé en Suisse par Pestalozzi n'est qu'une fidèle imitation de la Maison joyeuse qui existait à Mantoue. Les environs de l'Institut d'Yverdun offrent aussi des promenades charmantes qui semblent disposées exprès pour les jeux et les plaisirs de l'enfance. Un beau lac, dont les bords sont plantés de longues allées de peupliers, présente à la fois des bains commodes et sûrs pour les enfants et des emplacements favorables pour les former à l'exercice de la natation. Un air pur et des sites variés , qui se multiplient dans les campagnes d'alentour, ajoutent aux avantages et aux agréments de ce séjour délicieux. L'aspect des lieux que doivent habiter les enfants, dans leur premier âge , ne saurait être indifférent pour leur éducation; il produit sur eux une impression profonde et durable ; il se grave

(1) Histoire Littéraire d'Italie, parGingucné, t. III, chap. 18, p. 251.

dans leur souvenir et détermine souvent leur manière générale d'envisager l'existence; il exerce une grande influence sur le développement de leur tempérament, de leur caractère et de leur imagination.

Dans la plupart de nos anciens collèges où les écoliers n'entraient que par des espèces de guichets fermés avec des portes de fer et des verrous, où les classes ne recevaient qu'une faible lumière par des fenêtres grillées , où les cours consacrées aux récréations étaient resserrées entre de hautes murailles, l'enfance captive soupirait ardemment après l'époque heureuse où , libre de ses chaînes , elle pourrait franchir cette enceinte. Une demeure triste et sévère , peu différente d'une obscure prison ; de graves pédants pour professeurs , destinés à remplacer des parents indulgents et faciles ; une discipline dure et gênante , succédant à la douce liberté de la maison paternelle; des reproches amers ou des châtiments honteux, au lieu des douces réprimandes, des punitions légères et des aimables caresses de la tendre mère de famille, tendaient à rendre l'instruction pénible et odieuse, et à flétrir de bonne heure l'imagination. La période de la vie que la nature a le plus exemptée d'inquiétudes et de chagrins, était souvent empoisonnée par la mélancolie et les regrets, par les pleurs, par les désirs impuissants d'une indépendance prématurée.

Mais, supposons un beau ciel, un heureux climat, un séjour enchanteur où des paysages pittoresques charment de tous côtés les regards , une habitation saine et agréable dont les portes s'ouvrent avec le jour et permettent d'aller respirer librement les bienfaisantes émanations du matin dans un vaste enclos, planté d'arbres, baigné par une petite rivière, d'où la vue s'étend au loin sur des prairies et des plaines cultivées, que bordent à quelque distance des coteaux en amphithéâtre, surmontés par des cimes élevées de montagnes. Dans cette habitation, si propre à inspirer les sensations les plus pures et les plus douces par la vue ravissante des beautés de la nature semées avec profusion autour d'elle,

supposons maintenant une réunion nombreuse d'enfants, divisés en plusieurs sections de huit ou dix élèves, dont chacune a son directeur ou précepteur particulier, jeune encore et ami de l'enfance, rapproché d'elle par son âge et ses goûts. Donnons à toutes ces sections éparses un chef commun, véritable père de famille, qui traite les élèves et leurs jeunes instituteurs comme ses propres enfants, qui les anime tous de son esprit, d'un esprit de paix, d'union et d'amour; qu'au sein de cet asile des voix pures et harmonieuses fassent monter, chaque matin, jusqu'au ciel leurs chants religieux ou l'hommage d'une prière innocente; que des courses, des luttes et des jeux, succédant à cette pieuse cérémonie, fortifient les corps et servent d'assaisonnement à un repas simple et frugal. Qu'au sortir du banquet la vie active recommence; qu'elle se trouve introduite, par le mode d'enseignement, même dans les études sérieuses qui exigent le plus d'application d'esprit. Que tous les élèves , exercés à la fois et contribuant à se former et à s'instruire mutuellement, se développent en liberté avec le sentiment intérieur de leurs progrès et la conscience réelle de leurs forces ; tous les instants sont employés avec fruit : la vie entière devient un enchaînement d'occupations utiles, d'exercices agréables : toutes les relations sont embellies par la confiance et l'amitié; tous les travaux sont des plaisirs; toutes les physionomies respirent la joie et le bonheur.

Tel est l'Institut que j'ai visité en Suisse, dans une retraite paisible , dans une riante vallée , au sein des montagnes et sur les bords d'un lac, dans des lieux où la nature est belle , où les hommes exempts de désirs inquiets , de passions haineuses , contents de peu , sont en général bons et unis entre eux ; où des enfants toujours satisfaits et heureux sont conduits par une pente douce et facile dans la route de l'instruction et de la vertu. On y trouve, comme dans l'Institution de Mantoue , un grand nombre d'enfants venus des points les plus éloignés pour y recevoir l'inappréciable bienfait d'une éducation paternelle et libérale ; il en est arrivé des différents cantons de la Suisse, des

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différentes parties de l'Allemagne , du Hanovre , de la Saxe , de la Prusse, de la Russie, de la France, du royaume de Naples, de l'Espagne, même de l'Amérique. Tous ces enfants , qui forment une seule famille , sont traités avec une extrême douceur par les instituteurs, choisis eux-mêmes en grande partie dans le nombre des élèves les plus avancés; ils trouvent en eux des camarades et des amis plutôt que des maîtres. Outre les enfants que leurs parents ont déposés dans cette Institution , plusieurs gouvernements de l'Europe y ont envoyé successivement des jeunes gens destinés à l'instruction publique; l'Institut devient pour eux une école normale dans laquelle ils étudient les méthodes d'enseignement qu'on y pratique, et travaillent à se perfectionner dans la science difficile et importante qui a pour objet de former des hommes. C'est surtout aux individus qui se proposent de parcourir la même carrière , et qui ne peuvent pas aller recueillir sur les lieux les mêmes renseignements , que l'Exposé de la Méthode suivie dans l'Institut pourra fournir d'utiles sujets de méditations.

Le respectable chef de cet Etablissement, après avoir consacré sa vie entière à faire des observations et des expériences sur les meilleurs moyens de cultiver l'enfance et l'humanité, jouit en paix du fruit de ses travaux et du spectacle touchant des jeunes et tendres plantes qu'on lui a confiées , et qui croissent en liberté sous ses yeux. II avait senti profondément le besoin qu'éprouve la société dune réforme générale dans l'éducation et dans les méthodes d'enseignement, fondée sur une connaissance plus exacte et mieux approfondie de l'esprit et du cœur humain. 11 a commencé par chercher quelle est la marche graduelle la plus conforme à celle de la nature. Il a publié une partie de ses idées , depuis plus de trente ans , d'abord dans un roman moral destiné aux mères de famille , intitulé : Léonard et Gertrude, qui a été très-répandu en Allemagne; puis, successivement, dans plusieurs autres ouvrages. Quoique peu riche, il avait pris avec lui une certaine quantité

d'enfants de la classe pauvre, qu'il s'était chargé d'élever à ses frais , par esprit de bienfaisance , et plus encore par amour de son art. Il était poussé par une espèce d'instinct, entraîné par un penchant impérieux : il avait besoin de vivre au milieu des enfants, pour se former à la pratique de l'éducation, pour étudier avec soin le développement progressif de leurs facultés , pour recueillir les moyens les plus propres à favoriser ce développement.

Après beaucoup de vicissitudes et d'obstacles de tout genre qui avaient troublé ses premiers essais , les malheureux événements survenus dans sa patrie lui fournirent l'occasion d'en faire un nouveau plus important, dont nous allons retracer les principales circonstances , parce qu'elles se lient essentiellement à la création de son Etablissement actuel et qu'elles le font voir , pour ainsi dire , dans son premier germe.

Vers la fin de 1798, le Gouvernement Helvétique voulut venir au secours du canton d'Unterwald , l'un de ceux qui avaient le plus souffert, lorsque la Suisse avait été occupée par les troupes Austro-Russes; il invita Pestalozzi à s'y fixer, pour diriger la première éducation d'un assez grand nombre d'orphelins et d'enfants abandonnés , dont les familles venaient d'être dispersées ou ruinées par la guerre. Laissons Pestalozzi raconter lui-même, dans une lettre qu'il écrivait, en 1799, à l'un de ses amis, les détails les plus intéressants , relatifs à cette époque de sa vie. Un estimable pasteur (l), auquel j'aime à pouvoir témoigner publiquement ma reconnaissance , a eu la bonté de traduire de l'allemand, pour me les communiquer, les fragments qui vont suivre : ils présentent, d'un côté, une esquisse fidèle des principes qui font actuellement la base de l'éducation morale dans l'Institut d'Yverdun, et comme le premier chaînon d'où la Méthode s'est développée depuis dans toute

(1) M. Couryoisier, ministre du Saint Évangile dans le Val de Travers, également distingué par la justesse et la solidité de son esprit , par la pureté de ses vues et par l'aménité de son caractère.

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son étendue ; de l'autre , ils font connaître les sentiments et les dispositions qui doivent animer les maîtres et les instituteurs, pour qu'un entier succès couronne leurs travaux. On aime à recueillir la substance de la doctrine de Pestalozzi sur l'éducation dans une lettre écrite par luimême, dans laquelle il épanche librement son âme et sa pensée.

« Je partis sans hésiter , dit cet homme respectable,

pour aller, d'après d'invitation du Directoire Helvétique, former l'établissement de Stanz , quoiqu'il ne se trouvât, dans le pays où l'on m'envoyait , rien de ce qui pouvait faire réussir mon entreprise.... Telle était mon ardeur à travailler à l'exécution d'un plan qui avait été l'objet des pensées de toute ma vie , que ni les obstacles les plus pénibles, ni le dénûment des choses les plus nécessaires n'étaient capables de me rebuter.... Les enfants se présentaient en foule avant qu'il y eût ni chambres, ni lits, ni moyens de pourvoir à leur subsistance... presque tous étaient, à leur arrivée , dans un état également déplorable au physique et au moral , qui annonçait la plus profonde dégradation de la nature humaine.... hâves et décharnés, les traits du visage altérés, le regard inquiet, le front ridé par la misère et par la défiance : les uns hardis jusqu'à l'effronterie, pleins de mensonges et d'artifices, corrompus par l'habitude de mendier; les autres accablés sous le poids de leur misère, endurants et dociles, mais timides, avilis, étrangers à toute affection. Il s'en trouvait quelques-uns parmi eux, dont les parents avaient joui de quelque aisance, et qui avaient été élevés avec un peu plus de délicatesse que les autres; ceux-ci, pleins de prétentions, faisaient bande à part, et regardaient avec mépris leurs camarades tirés de la classe des mendiants ou des pauvres honteux : l'égalité à laquelle ils étaient réduits par le malheur les humiliait. Tous étaient plongés dans la paresse d'esprit la plus profonde , et leurs moyens physiques étaient aussi peu développés que leurs facultés intellectuelles. Sur dix enfants,

à peine s'en trouvait-il un qui connût !es lettres ; quant à d'autres connaissances , ils n'en avaient aucune idée. Ce défaut d'instruction positive était ce qui m'inquiétait le moins. Je me reposais sur ce principe de force que Dieu lui-même a mis dans le sein de chaque individu (l); nonseulement une expérience réitérée m'avait appris que , dans l'état de dégradation le plus complet, on voit se développer le germe des plus beaux talents et des plus nobles facultés; mais à travers la rudesse et la grossièreté de mes enfants, je reconnaissais ce principe de vie qui tendait à se manifester. Je savais que les privations et le besoin contribuent, plus que toute autre cause, à donner à l'homme la connaissance des rapports essentiels des choses , à développer en lui la rectitude du jugement, et à réveiller des facultés qui, à ce degré d'abaissement, sont obscurcies et couvertes de fange , mais qui ne demandent que des soins et un peu de culture pour briller du plus vif éclat. Cette régénération était l'objet de tous mes vœux ; je voulais rendre mes élèves à la pureté delà vie et des rapports domestiques; et, dans la joie que mon cœur éprouvait, je comptais sur le succès de mes efforts, comme sur le soleil du printemps pour réchauffer la terre durcie par le froid de l'hiver.

« Je ne me trompais pas. La neige qui couvrait nos montagnes n'était pas encore fondue, que mes enfants étaient déjà tout changés; mais je ne veux pas anticiper sur la suite de mon récit.

« Sans autre appui que celui d'une seule femme, occupée des détails de l'économie, privé de tout secours, soit pour l'instruction de mes élèves, soit pour les soins particuliers qu'ils exigeaient , je m'établis au milieu d'eux , et je commençai à travailler. Cet isolement était précisément ce que je voulais ; il m'était nécessaire pour parvenir à mon but. Je ne connaissais personne qui voulût entrer dans mes vues

(1) Éducation essentiellement posilice , ou fondée sur le développement des germes primitifs qui existent dans l'homme. "Voyez le sixième principe de la Méthode.

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pour l'instruction et la conduite des enfants; et peut-être, parmi les hommes avec qui jetais en relation, aucun n'aurait-ii pu y entrer. Plus ils étaient instruits et formés par la culture, moins ils étaient en état de m'entendre, et de saisir, môme en théorie, les principes auxquels je cherchais à remonter. Leurs vues sur l'organisation et sur les besoins de mon établissement étaient absolument étrangères aux miennes ; et ce qui répugnait surtout à leur façon de penser, c'est que je ne voulusse tirer mes moyens de développement que des objets qui environnaient mes élèves, de leurs besoins journaliers, et de ce principe de vie sans cesse agissant qu'ils portaient en eux-mêmes (l). Celte idée, dont l'exécution leur semblait impossible, était précisément celle sur laquelle je fondais le succès de mon entreprise. C'est le point central autour duquel venaient se ranger une foule de vues subordonnées, qui tiraient de là leur développement.» ( Telles sont les idées suivantes , qui sont particulières à la Méthode de Pestalozzi : faire ressortir du fonds même de l'enfant les moyens d'instruction, et rendre sa marche entièrement indépendante des opinions particulières et des préjugés ou des erreurs de l'instituteur ; faire reposer ses connaissances, non sur de simples idées, mais sur r intuition ou la vue distincte des parties intégrantes et essentielles de tous les objets individuels et isolés ; tirer parti de l'enfant pour former le maître , et mettre ce dernier en état de pousser son élève toujours un peu plus loin qu'il n'est lui-même ; ramener à l'unité le savoir et le faire, la conscience morale et la connaissance des choses, le discernement de leurs propriétés et la puissance d'en faire usage, ou fondre ensemble dans l'éducation et l'instruction la théorie et la pratique de tout ce qu'on apprend; en un mot, exercer à la fois et harmoniquement toutes les facultés de l'enfant, physiques, morales et intellectuelles (2). Ces idées, qu'on ne fait ici qu'indiquer, seront

(1) Education essentiellement positive , principe déjà cite.

(2) Education organique et complète, qui embrasse et forme l'homme tout entier. Voyez le troisième principe.

développées ailleurs, quand nous traiterons de l'esprit de la Méthode.)

«Des instituteurs trop instruits n'étaient donc point ce qu'il me fallait; et, quant à ceux qui étaient sans culture , je n'en avais nul besoin. Je ne m'étais pas encore fixé des règles de conduite assez sûres pour diriger celui qui aurait voulu s'associer à mes travaux , et le modèle , par lequel j'aurais pu rendre mes idées sensibles et faire connaître ma marche, n'existait pas; il me fallait le créer et le créer seul. Nul homme, dans la position où je me trouvais, ne pouvait me servir à rien.

« Je voulais prouver , par l'Essai que j'allais faire , que l'éducation publique n'a de prix qu'autant qu'elle se rapproche de l'éducation particulière , et que les avantages de celle-ci doivent être transportés dans la première (l). Tout système d'éducation qui n'est pas fondé sur l'ensemble des rapports domestiques tend, à mon gré, à dénaturer l'homme. Semblable à la mère qui observe son enfant sans relâche, et qui lit sur son visage tous les changements que son âme éprouve, l'instituteur doit se pénétrer d'une sollicitude en quelque sorte maternelle , et vivre avec ses élèves , comme s'il était au sein de sa famille (2). Cette disposition d'esprit, je la sentais en moi. Je voulais que, du matin au soir, mes enfants s'aperçussent que je les aimais de tout mon cœur , que leur félicité était la mienne, et leurs plaisirs, mes plaisirs': je voulais qu'ils l'apprissent par mes paroles et qu'ils pussent le lire dans mes regards.

ce L'homme veut le bien naturellement, et l'enfant s'y livre avec toute la franchise de son âge. Tout ce qui peut lui concilier l'affection de ceux qui l'environnent ; tout ce qui excite en lui quelque grande attente ; tout ce qui ré-

(1) Education mixte cl combinée , composée des cléments réunis de? deux sortes d'éducation domestique et publique. Voyez le dixième principe de la Méthode.

(2) Mère de famille considérée comme le modèle de ce que l'instituteur doit être et faire à l'égard de l'enfant. Voyez le premier caractère distinclif.

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veille quelque force cachée dont il se rend le témoignage ; il le veut , il s'y porte avec empressement ; mais ce qui le détermine à vouloir, ce ne sont pas des préceptes; c'est cette sollicitude continuelle qui l'environne de soins, et qui sans cesse fait éclore en lui de nouveaux sentiments et de nouvelles facultés. .

k La première chose que j'avais à faire était de m'attirer ia confiance de mes élèves , et de les attacher à moi ; ce premier succès obtenu , tout le reste me semblait facile. Mais représentez-vous ma situation, les dispositions du peuple à mon égard, celles des enfants eux-mêmes, et voyez les obstacles que j'avais à vaincre.

ce Le malheureux pays que j'habitais avait été dévasté par le fer et le feu. Le peuple détestait la nouvelle constitution; son animosité contre le gouvernement lui rendait suspects les secours mêmes qu'il en recevait. D'un caractère sombre et mélancolique, ennemi des nouveautés, particulièrement de celles qui lui venaient du dehors, il conservait un vif attachement pour l'ancien ordre de choses, et il portait dans cet attachement une obstination mêlée d'amertume et de défiance. Je n'étais à ses yeux qu'un partisan du nouveau système, et un instrument, ou tout au moins un moyen dans la main de ces hommes dont l'idée s'associait nécessairement à celle de ses malheurs, et qui d'ailleurs, dans la position où ils se trouvaient à son égard , ne répondaient ni à ses vœux, ni à sa manière de voir, ni à ses préjugés : à ces motifs de répugnance tirés des circonstances politiques, se joignaient ceux de la religion. On me regardait comme un hérétique qui pouvait faire à la vérité quelque bien aux enfants, mais qui compromettait le salut de leur âme. Jamais ces pauvres gens n'avaient vu un protestant exercer parmi eux quelque fonction publique , beaucoup moins s'ériger en instituteur de leurs enfants. Combinez avec ces dispositions du peuple la faiblesse des moyens d'exécution que je porte en moi-même, et les inconvénients de ma position ; et dites si , parmi ces hommes aigris par l'infortune , il ne fallait pas

encore quelque degré de honlé pour me laisser remplir sans opposition la tâche que je m'étais prescrite. L'abandon dans lequel je me trouvais , quelque pénible qu'il fût, et le manque absolu de secours furent précisément ce qui contribua le plus au succès de mon entreprise. Séparé du reste des hommes, je concentrai tous mes soins et toutes mes affections sur mes enfants. Tous les soulagements qu'ils éprouvaient, c'est à moi qu'ils en étaient redevables. Je partageais leurs peines et leurs plaisirs; j'étais partout avec eux, quand ils se portaient bien; et, quand ils étaient malades, je me tenais le plus souvent auprès de leur lit. Nous avions les mêmes aliments; je couchais au milieu d'eux, et de mon lit je priais encore avec eux, ou je leur enseignais quelque chose. Obligé de vaquer moi-même aux soins physiques , j'avais à lutter contre la malpropreté toujours renaissante de leurs vêtements et de leurs personnes, et j étais exposé à la contagion des maux qu'enfantait cette malpropreté. Mais ces attentions continuelles servaient à me les attacher davantage. Ils prenaient ma défense contre les propos insensés ou méprisants de leur parents et de leurs amis; ils voyaient qu'on me jugeait mal; cette injustice redoublait l'affection qu'ils me

portaient.

« Cette disposition d'esprit ne fut pas cependant l'effet immédiat de mes principes et de ma conduite 5 ce ne fut qu'après un certain temps que l'influence de ma tendre amitié pour mes enfants put agir efficacement sur eux. Accoutumés à la fainéantise, étrangers aux sentiments moraux et aux habitudes sociales , trompés dans leur espoir de mener dans notre retraite la vie oisive d'un couvent, quelques-uns dirent qu'ils s'ennuyaient et ne voulurent pas rester. D'autres parlaient d'une fièvre qui prenait les enfants auxquels on faisait trop apprendre. Les maladies s'introduisirent en effet parmi nous, causées par le changement soudain du genre de vie, par les pluies continuelles et par l'humidité de nos corridors; mais , de tous ceux qui tombèrent malades, aucun ne mourut Mes enfants reprirent à vue d'œil ; et,

lorsque le printemps parut, on les vit florissants de vigueur et de santé.

« Tant que les maladies régnèrent dans la maison, j'eus à lutter plus que jamais contre les mauvaises dispositions des parents. Des mères qui allaient demandant l'aumône de porte en porte venaient s'apitoyer sur le sort de leurs enfants, et les entraînaient hors de chez moi. Le dimanche surtout était un jour de désordre. 11 nous arrivait des essaims de visiteurs, pères, mères, frères, sœurs, dont plusieurs emmenaient des enfants Ceux qu'on enlevait ainsi étaient

remplacés aussitôt par d'autres, et l'on peut se représenter les suites de ce mouvement continuel dans un établissement naissant. Bientôt parents et jeunes gens crurent me faire une grâce, les premiers en me laissant leurs enfants, ceux-ci en restant auprès de moi. Ils croyaient qu'une extrême pauvreté pouvait seule me déterminer à faire ce que je faisais; et dans cette opinion ils ménageaient peu leurs procédés

« Il s'écoula plusieurs mois, sans qu'aucun parent daignât me témoigner quelque gré des soins que je prodiguais

à mes élèves. Les enfants revinrent plus vite à eux-mêmes

quelques-uns commençaient à sentir leur bonheur ; et , quand leurs mères cherchaient à les aigrir contre moi , ils disaient qu'ils étaient mieux dans mon établissement que dans la maison paternelle.... 11 yen eut plusieurs qui s'aperçurent qu'en restant auprès de moi, ils pourraient acquérir quelque instruction, et qui redoublèrent d'affection et de zèle ; d'autres firent par imitation ce qu'ils voyaient faire à leurs camarades. On ne tarda pas à remarquer que ceux qui cherchaient à s'échapper étaient les plus mauvais sujets et

les plus ineptes Enfin, leur propre cosmction mit un

terme à l'égoïsme et à l'insensibilité de leurs procédés. Mon institution prenait chaque jour de nouveaux accroissements ; elle renfermait, en 1799, près de quatre-vingts enfants, dont la plupart annonçaient de bonnes dispositions, et quelques-uns des talents rares. L'étude était pour eux une chose toute nouvelle, et ils s'y livrèrent avec un zèle infatigable,

quand ils commencèrent à s'apercevoir de leurs progrès. Ces mêmes enfants, qui jamais n'avaient eu de livres à la main, étaient appliqués à leur ouvrage depuis le matin jusqu'au soir ; et quand je leur demandais quelquefois après le souper : Mes enfants, qu aimez-vous le mieux , d'aller vous coucher, ou d'apprendre encore un instant? ils répondaient ordinairement -.Nous voulons apprendre...... L'impulsion était donnée ; leur développement s'opérait avec une rapidité qui surpassait mon attente.

« J'avais cependant encore bien de la peine. Malgré l'ardeur de mes élèves et la confiance qu'ils avaient en moi, ils conservaient cette rudesse et cette humeur sauvage et insociable produite par leur premier genre de vie. Mon établissement se ressentait d'ailleurs de la confusion qui avait accompagné sa naissance; il n'avait pas de forme régulière, et ce n'était ni par la roideur d'une discipline sévère, ni "par des règlements et des préceptes que je voulais lui en donner une, mais en m'élevant à un principe plus noble , en agissant sur les dispositions intérieures de mes élèves (l). Toutes mes vues se dirigèrent donc vers un seul objet, celui de convertir en liaison fraternelle cette liaison générale qui s'établissait entre mes enfants par leur réunion fortuite et par l'essor des premières affections, de faire régner au milieu de nous la simplicité de régime d'une grande famille, et à l'aide de ces rapports et de la disposition générale qui en serait l'effet , de réveiller dans mes jeunes gens le sentiment du juste et celui du bon. J'atteignis mon but avec assez de succès ; bientôt l'on vit plus de soixante - dix enfants, tirés presque tous de l'état de mendicité , vivant ensemble dans la paix et dans l'amitié f pleins d'égards les uns pour les autres, et d'une cordialité qu'on voit rarement régner entre frères et sœurs , même dans des familles peu nombreuses.

«Mon ami, voici les règles qui ont dirigé ma conduite et mes procédés. Commencez par ouvrir le cœur de l'enfant.

(1) Voyez le septième caractère de la Méthode ; la discipline doit sortir du fonds des choses, de la nature même des enfants et de leurs relations.

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Faites naître en lui les idées d'affection et de bienfaisance par le soin de pourvoir à ses besoins ; que ces idées se mêlent à tous ses sentiments , à toutes ses actions et à la chaîne de son expérience. Provoquez, au physique comme au moral, le développement de ses facultés, et mettez-le en état d'exercer les dispositions de bienveillance qui l'animent dans !a sphère d'activité dans laquelle il est placé. Alors, et seulement alors, recourez aux signes conventionnels du bien et du mal , aux paroles : rattachez-en le sens à tous les détails de la vie commune et de la vie domestique. Que vos enfants comprennent nettement ce qui se passe en eux et autour d'eux, et qu'aux idées qu'ils se font de la vie et de leurs rapports avec leurs semblables s'associent nécessairement toutes les notions de la morale et de la justice. Surtout, ce que vous pouvez dire en peu de mots , n'y employez pas beaucoup de paroles; car la précision, pour l'enfant, est la compagne de la force (l ).

« Je n'ai presque point donné d'explications à mes jeunes gens; je ne leur ai point donné des leçons directes sur la religion ni sur la morale (2) ; mais lorsqu'ils étaient rassemblés autour de moi, et qu'il régnait un profond silence, je leur disais: Quand vous vous comportez ainsi, riêtes-vous pas plus raisonnables que quand vous faites du bruit? lorsqu'ils m'embrassaient et m'appelaient leur père : Oui , vous me regardez comme votre père , et cependant vous faites en arrière de moi des choses qui m'affligent; cela est-il bien? lors-, qu'en nous entretenant des malheurs du pays , ils faisaient un retour sur eux-mêmes , et que la joie et le sentiment du

(i) Education essentiellement morale et logique. Voyez le second principe de la Méthode. Education intuitive, ou appliquée à rendre sensible pour les enfants lout ce qu'on leur apprend, et dont on veut les pénétrer. Voyez le septième principe .- Intuition.

(2) Le moins, dit Fénéloïi, qu'on peut faire de leçons en forme est le meilleur. On peut insinuer une infinité d'instructions plus utiles que

les leçons mêmes, dans des conversations gaies tout ce qui réjouit

l'imagination facilite l'étude. (Fénélon, Traité de l'éducation des filles.)

bonheur se peignaient sur leurs visages : N'est-ce pas, leur disais-je, un Dieu bienfaisant qui a mis la pitié dans le cœur de l'homme (l)?

« Quelquefois je leur offrais le tableau d'une famille tranquille et bien ordonnée, qui s'est acquis de l'aisance par son travail et par son économie, et s'est mise en état de donner des conseils et des secours à des hommes ignorants, pauvres et malheureux. Puis, m'adressai) t à ceux en qui j'avais reconnu d'heureuses dispositions, je leur disais : jS'aimeriezvonspas à vivre, comme moi, an milieu des infortunés, à les élever, à en faire des hommes utiles à eux-mêmes et à la société? Alors, la larme à l'œil , et avec la douce chaleur de la sensibilité, ils me répondaient: Ah oui! si jamais nous pouvions atteindre jusque-là .

«Mais ce qui les élevait surtout à leurs propres yeux, c'était la perspective que je leur offrais de sortir un jour de la misère, de paraître au milieu de leurs semblables avec un esprit formé et des moyens d'action développés , de leur rendre des services et de s'attirer leur estime, ils s'apercevaient bien que je les conduisais plus loin qu'on ne menait d'autres enfants par l'éducation ordinaire; et, reconnaissant l'intime liaison des règles de conduite que je leur prescrivais avec leur sort futur, ils nourrissaient leur imagination de l'espoir d'un avenir qui non-seulement était à leur portée, mais qui leur paraissait assuré. Alors, l'application et le travail ne leur coûtaient rien. Leurs vœux et leurs espérances étaient d'accord avec le but que je leur proposais, et c'est de cet accord que naît la vertu.

«Mon ami, j'ai vu se développer dans mes enfants une force intérieure qui, se manifestant de toutes parts, surpassait toutes mes espérances et remplissait mon âme de surprise et de joie.

« Lorsque Altdorf fut réduit en cendres, je les rassemblai et je leur dis : Altdorf est détruit; peut-être plus de cent

(1) Éducation essentiellement religieuse. Voyez le premier principe.

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enfants sont-ils, dans ce moment, sans vêtements, sans asile et sans nourriture; voulez-vous que nous nous adressions au gouvernement pour qu'il nous permette de recevoir vingt de ces enfants au milieu de nous? Je vois encore l'empressement avec lequel ils répondirent : Âh oui, assurément oui. Mais, repris-je d'abord, réfléchissez bien à ce que vous demandez. Nous n'avons que peu d'argent à notre disposition , et il n'est pas sûr qu'en faveur de ces nouveaux venus on nous en accorde davantage. Peut-être, pour conserver vos moyens d'existence et d'instruction, faudra-t-il travailler plus que vous n'avez fai t jusqu'à présent. Peut-être faudra-t-il partager avec ces étrangers vos aliments et vos habits. Ne dites donc pas que vous les désirez au milieu de vous, si vous n'êtes pas sûrs de pouvoir vous imposer toutes ces privations. Je donnai à mes objections toute la force dont elles étaient susceptibles ; je fis répéter aux enfants tout ce que j'avais dit, pour m'assurer qu'ils m'avaient bien compris. Us persévérèrent dans leur première résolution : Qu'ils viennent , dirent-ils d'un commun accord, qu'ils viennent; et, quand même tout ce que vous dites arriverait, nous voulons partager avec eux ce que nous avons.

«Quelques réfugiés des Grisons étant venus voir mon établissement et m'ayant remis quelque argent , je ne voulus point les laisser aller, mais j'appelai mes enfants et je leur dis : Vous voyez ces hommes que les malheurs de la guerre ont forcés de quitter leur domicile , et qui peut-être seront demain sans asile et sans moyens de subsistance : voilà ce que, dans leur propre indigence, ils viennent de me donner pour vous; venez et remerciez-les. La reconnaissance de mes jeunes gens arracha des larmes à ces braves émigrés.

«C'est ainsi qu'avant de leur parler d'une vertu, j'excitais vivement en eux le sentiment de cette vertu : je regardais comme un mal de discourir avec eux sur des choses dont ils n'avaient pas acquis la connaissance par leur propre expérience.

« Non-seulement je réveillais dans leur âme les sentiments

26 TRÉCIS

dont je viens de parler; mais je leur fournissais de fréquentes occasions de surmonter leurs penchants et de se maîtriser eux-mêmes; et, par ces applications continuelles, je donnais au sens moral qui se développait en eux, de la consistance pour le cours entier de leur vie.

« Il résulta de cette manière d'agir une disposition d'esprit très-heureuse parmi mes élèves. Le calme et la sérénité régnaient au milieu d'eux, tout ce qui est honnête et bon avait du pouvoir sur leur âme, et ils respiraient une pureté de sentiments que l'on rencontre rarement chez des enfants élevés avec plus de soin. Ce n'est pas que, de temps en temps, ils ne se montrassent encore rudes et grossiers; mais alors j'usais de sévérité

« Le principe admis dans nos éducations modernes d'agir par des paroles sur l'esprit et sur le cœur des jeunes gens, et de s'interdire les châtiments, est d'une application facile dans des circonstances heureuses, et avec des enfants nourris dans l'aisance ; mais , dans la position où je me trouvais , il ne l'était pas au milieu de cette multitude confuse d'enfants de tout âge , tirés de l'indigence et de la mendicité, et corrompus par de mauvaises habitudes.

« Forcé, comme je l'étais , de les mener avec certitude et célérité vers un but déterminé, et réduit pour cela à des moyens très-bornés, je ne pouvais me passer des châtiments. Je craignais même peu de perdre par là la confiance de mes élèves. Des actes individuels et rares ne sont pas ce qui détermine les sentiments et les idées d'un enfant. Son affection et l'impression que font sur lui toutes vos démarches dépendent de l'ensemble de vos procédés envers lui, et de la connaissance qu'il a de votre disposition d'esprit et du degré d'amitiéque vous lui portez. Rarement les châtiments infligés par les parents produisent-ils un mauvais effet sur l'esprit des enfants; mais il n'en est pas de même des instituteurs, qui ne sont pas liés avec leurs élèves par les rapports domestiques et par les détails de la vie commune : il manque à leurs relations cette foule de petites circonstances qui

rapprochent et qui concilient l'amitié ; ces maîtres sont toujours des étrangers pour l'enfant, et, à ses yeux, des hommes tout différents de ceux avec qui il est en communauté d'habitude et de genre de vie.

« Jamais je n'ai vu mes enfants se roidir contre les châtiments que je leurs infligeais ; et quand un moment après je revenais à eux pour les caresser , la joie brillait clans leurs yeux, et ils semblaient me remercier de ce que j'avais fait... Comment, en effet, la sévérité que j'étais quelquefois forcé d'employer aurait-elle aigri mes enfants , lorsqu'ils me voyaient chaque jour et à toute heure occupé de leur bienêtre? Je cherchais à intéresser non-seulement leur attention, mais leur sensibilité à reconnaître les motifs de ce que je faisais. Ceci me conduit , mon ami , à vous exposer quelquesunes de mes idées sur l'ensemble du développement moral dans un système d'éducation particulière et domestique.

«Faire naître dans l'enfant une disposition habituelle au bien , fondée sur la pureté des sentiments ; exercer cette disposition , en fournissant à l'enfant de fréquentes occasions de pratiquer ce qui est bon ; tirer parti des circonstances où il se trouve pour lui donner des idées positives de moralité et de justice, et faire en sorte qu'il rattache ces idées à tous les détails de la vie : voilà, ce me semble, à quoi se réduit l'éducation morale.

« Je vous ai fait connaître ma manière d'agir sur les deux premiers points ; quant au troisième , ma marche n'était pas moins simple. Les moyens que j'employais étaient tirés de notre expérience journalière ; je profitais , pour fixer les idées de mes élèves, de tous les événements qui se passaient dans notre maison (l); nous étions assez nombreux pour que, chaque jour, il se présentât une foule d'occasions de leur faire sentir la différence du bien et du mal , de ce qui est juste et de ce qui est injuste ; et ces développements

(1) Application du douzième principe : Éducation essentiellement pratique ou fondée sur l'existence même.

intéressants pour eux, parce qu'ils étaient fournis par leurs propres actions, donnaient matière à des réflexions venues d'eux-mêmes, qui se joignaient sans effort aux miennes, à cause de la liberté que je leur laissais. Ainsi il se formait en eux une façon de penser qui réunissait la solidité à l'indépendance. Quelquefois j'entrais dans de longues discussions, bien sûr que l'impression de mes discours s'étendait sur tous, lors môme que quelques-uns ne m'entendaient pas. Jamais je n'oublierai la facilité avec laquelle les sentiments de droiture se développaient en eux, et combien ces sentiments se fortifiaient par l'esprit de bienveillance dont ils étaient pénétrés.

« Ce qui produisait une grande impression sur mes élèves, c'était la vive description que je leur faisais des situations dans lesquelles ils pourraient se trouver par un effet de leur tonne ou mauvaise conduite. Lorsque nous parlions de quelque espèce de faute, je leur en faisais envisager les suites fâcheuses. « Ne connaissez-vous pas des hommes qui , par l'intempérance de leurs paroles , ont éloigné tous ceux dont ils pouvaient recevoir quelques secours? voudriez-vous , dans un Age avancé, inspirer la même aversion à vos proches et à vos voisins? » Liant ainsi d'une manière sensible à leur expérience les résultats d'habitudes vicieuses , je leur faisais sentir également les suites heureuses de la sagesse. J'aimais surtout à fixer, leur attention sur les avantages d'une bonne éducation. « Ne connaissez-vous pas des hommes qui ne sont malheureux que parce que , dans leur jeunesse , on ne les a pas habitués à réfléchir? Voyez combien les moyens de gagner se multiplient pour celui qui sait lire, écrire, compter? Ne seriez-vous pas inexcusables, si vous négligiez les occasions de vous instruire, et si vous vous prépariez ainsi pour l'avenir des privations et de la misère? »

«Je revenais sur des considérations que je leur avais déjà présentées sous un autre point de vue.

« Est-il rien de plus noble à vos yeux que de donner des conseils aux faibles et des secours à celui qui est dans Tin-

SUR L INSTITUT DYVERDUN. £>$

digence? mais ces conseils et ces secours, pouvez-vous les donner, si votre entendement n'est pas développé, si voire ignorance vous force , en dépit de vos intentions , à rester dans l'inaction? Car on ne peut conseiller qu'en raison de ce qu'on sait, ni retirer les autres du besoin, qu'en raison de la capacité qu'on a soi-même acquise. »

« J'ai trouvé , en général, que des idées grandes et étendues contribuent singulièrement à former l'homme à la sagesse et à fortifier le caractère moral. Lorsque ces vérités d'un ordre supérieur, qui embrassent tous les rapports de l'individu, sont déposées dans l'âme de l'enfant avec simplicité , avec calme et avec affection , elles influent bientôt sur sa volonté. Tout ce qui est vrai, droit et honnête a de l'attrait pour un esprit préparé de cette manière. Et combien cette marche est préférable au vain et fastueux étalage de préceptes que l'on emploie dans les éducations ordinaires î le grand tort est de tirer trop peu de parti de cette première époque où l'enfant commence à réfléchir, et d'introduire îa confusion dans son cerveau par un mode d'enseignement tout en paroles, qui n'est en rapport ni avec le développement de ses facultés intellectuelles, ni avec ses relations au dehors. C'est en rattachant un précepte aux circonstances particulières qui tombent sous les yeux de l'enfant et qui entrent dans la sphère de son expérience, qu'on peut faire sur lui quelque impression (l). Sans cette précaution, la vérité n'est rien; c'est une image qu'on lui présente, et dont le souvenir s'efface, lorsque l'image a disparu.

« Après avoir rendu compte de mes idées sur l'organisation et la direction d'une école, et sur l'esprit de famille qui doit y régner, il me reste à entrer dans quelques détails sur mes procédés, quant à l'instruction proprement dite.

« Lorsque mon établissement se forma , je n'avais point encore de méthode; mais , quelle que fût celle pour laquelle j'allais me décider, je voulais qu'elle tirât toute sa force de

(1) Application nouvelle du douzième principe .- Éducation pratique.

l'affection que je portais à mes enfants, et de la certitude qu'ils en auraient. Tout ce qui tient à l'instruction se rangeait d'ailleurs, dans mon esprit, sous un seul point de vue, celui d'exciter toutes leurs facultés, et de provoquer en eux un développement, pour ainsi dire, spontané.

« J'avais quelques livres élémentaires ; mais ils m'étaient de peu d'utilité. L'étude pour une troupe d'enfants de tout âge, si différents les uns des autres, n'était dans mes vues qu'un moyen de les réunir sous la même discipline, et de les faire marcher de concert vers le but que je me proposais. Ce genre d'application , qui consiste à apprendre des mots et à rattacher même à ces mots quelques idées , n'était à mes yeux d'aucune importance.

« J'aurais voulu réunir le travail manuel à l'étude , et faire démon établissement une école d'enseignement et d'industrie tout à la fois (l) ; mais les moyens me manquaient, sous ce dernier rapport, et à peine eus-je mis quelques enfants en état de filer que mon établissement fut dissous.

((Mon but, en appliquant mes enfants au travail était surtout d'exercer leurs facultés physiques et de leur procurer des moyens de subsistance; sous le même point de vue, mon but , en les faisant étudier , n'était pas tant de leur donner des connaissances positives que de mettre leurs facultés intellectuelles en activité (2). L'attention, la mémoire «t la réflexion sont, parmi ces facultés, les premières qui demandent à être cultivées ; celles de juger et de raisonner viennent après; l'exercice graduel et bien dirigé de toutes

(1) Les écoles d'industrie sont des établissements fondés pour l'éducation des enfants du peuple, dans lesquels on les applique alternativement à l'étude et au travail. Il en cxislc plusieurs en Saxe et dans d'autres contrées du nord de. l'Allemagne , et elles y sont organisées avec beaucoup de soin. Telles sont aussi les écoles des arts et métiers qui existent en France , à Châlons-sur-Marne et à Angers , et l'école des arts et manufactures établie à Paris depuis quelques années.

(2) Voyez le cinquième principe de la Méthode : Harmonie du développement des facultés et de l'acquisition des connaissances ou de l'instruction.

ces forces (l) est le seul moyen de garantir de l'esprit superficiel qui tient à la vague connaissance des mots , et de la précipitation des jugements : deux choses, selon moi , plus contraires au bonheur, que l'ignorance positive, lorsque d'ailleurs elle ne nuit point à une perception intime des rapports essentiels de l'homme , et à la conscience qu'il doit avoir de sa force. C'est dans les esprits ainsi disposés que se développent avec une plus grande facilité les connaissances les plus utiles à l'espèce humaine , et celles que l'on rencontre plus communément parmi les hommes qui ont le moins participé aux avantages d'une éducation soignée. » ( Ces observations sont dirigées contre l'étude des mots et la culture scientifique proprement dite, en tant que l'une et l'autre n'ont pour base que l'autorité du maître et l'usage des livres (2) : dans cette méthode, au lieu d'exercer l'enfant à inventer, et, en quelque sorte, à construire la science, on la lui apprend superficiellement et par forme de récit. Donner de la vie aux paroles en les faisant sortir de l'activité même de l'esprit ; établir une correspondance exacte entre le langage et les idées qu'il représente; faire enfin de la science l'expression des connaissances acquises par la perception et élaborées dans l'entendement •- tels sont les éléments d'une véritable et solide instruction et de la Méthode dePestalozzi.)

« Guidé par ces principes , il m'importait peu , dans le commencement , que mes élèves fissent de grands progrès dans la lecture et dans l'écriture. Je voulais , avant tout , qu'en s'y appliquant, leurs facultés intellectuelles se développassent en tout sens. Je leur faisais assembler des syllabes, avant qu'ils sussent Yabc; et la classe entière se trouvait

(i; Voyez le huitième principe .• Gradation de toutes les parties de l'éducation.

(2) Voyez le quatrième principe ; Liberté entière du développement. des dispositions primitives.

Ce développement ne doit être gêné ni par l'autorité du maître ni par l'Influence des livres, afln que l'enfant puisse révéler et prononcer sa véritable nature, au lieu de n'être qu'un automate à ressorts.

en état d épeler de tète les mots les plus difficiles, avant de connaître aucune lettre. On peut se figurer la force de conception que cela suppose dans l'enfant.

« Afin d'épuiser les syllabes, je les avais réparties en cinq grandes divisions, d'après le nombre des voyelles. Je joignais successivement à chaque voyelle toutes les consonnes, d'abord une à une, en plaçant cette consonne tantôt avant, tantôt après, ab, ba, ec, ce, id, cli, etc. : puis , deux à deux, en suivant le même procédé, bar, rab,bra, avb , etc. Mon intention est de publier un jour mes tables de syllabes, telles que je les avais dressées , et la manière dont j'en faisais usage (1).

« Il faut que chacune des séries , dont ces tables sont composées, soit bien gravée dans la mémoire de l'enfant, avant qu'on passe à une autre. La troisième série était composée de lettres assemblées au nombre de quatre ou cinq : bat, bala, lob, laba, labac , etc. Je passais ensuite à des mots entiers formés de combinaisons élémentaires de lettres : ca, cata, catalo, catalogue, etc. C'est une chose remarquable que la facilité avec laquelle les enfants apprennent à lire, quand ils sont familiarisés avec les combinaisons primitives des lettres et habitués à les prononcer : je leur montrais ensuite sur le papier ces combinaisons de deux, de trois et de quatre lettres ; il fallait qu'ils les saisissent, chacune dans son entier , et qu'ils les prononçassent sans épeler. Mais je ne mettais une série par écrit sous leurs yeux que lorsqu'ils étaient bien exercés à l'épeler de tête , et je la leur présentais, d'abord écrite, puis imprimée. Quand ils étaient en état de lire les séries écrites, quelques jours suffisaient pour leurapprendre à les lire imprimées, et autant pour leslire en

(1) Pestalozzi a publié les tables dont il fait mention dans son ouvrage allemand intitulé : Instruction pour enseigner à épeler et à lire, etc. Zurich et Berne, 1801. Des tables élémentaires et graduelles du même genre ont été formées d'après sa méthode pour renseignement du calcul et de la géométrie, etc. La même marche, légèrement modifiée suivant la nature de chaque science, peut servir dans toutes, et y rendre le mode d'instruction beaucoup plus simple , clair et facile.

SUR L INSTITUT DYVERDUN. 33

caractères ordinaires (par opposition aux caractères qu'emploient les Allemands pour écrire).

« Quanta Xëcriture, voici quels étaient mes procédés

Je choisissais, parmi les lettres de l'alphabet, celles qui renferment les traits élémentaires de plusieurs autres ; je les faisais écrire à mes élèves , et je les y retenais longtemps. Je leur faisais composer des mots avec ces lettres, et ils ne passaient à d'autres lettres, que lorsqu'ils étaient bien familiarisés avec les premières (l). Ainsi, quand ils savaient écrire Xm et Xo, ils écrivaient nom, et ils répétaient ce mot jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus à un alignement exact et à tracer les caractères avec pureté. A mesure qu'ils apprenaient une autre lettre, je leur donnais un mot composé de cette lettre et des autres qu'ils connaissaient. Ils parvinrent ainsi à écrire des mots entiers avec une certaine perfection, avant de connaître le tiers des lettres de l'alphabet ; quand les enfants sont assez avancés pour tracer trois ou quatre lettres couramment et bien, ils apprennent les autres avec la plus grande facilité.

« En même temps que j'occupais ainsi mes jeunes gens, je leur donnais quelques notions de géographie et d'histoire naturelle. C'était une chose intéressante de voir la justesse d'esprit et la promptitude avec lesquelles ils rapportaient les faits particuliers aux idées générales qu'ils s'étaient formées par leur expérience, et aux mots techniques qui représentent ces idées. Cet essai me convainquit que , par les procédés simples que je suivais , et avec la facilité que j'avais acquise de faire sortir leurs connaissances du fond de leur entendement, j'aurais pu terminer avec eux un cours d'études, qui aurait embrassé, d'un côté, tout ce qu'il est essentiel aux hommes de savoir dans les divers états de la vie commune, et qui, de l'autre, aurait donné à l'enfant, doué de quelque talent, des connaissances préliminaires suffi-

(1) Nouvelle application du principe de la gradation déjà cité.

santés pour se pousser ensuite lui-même (l). Ce système d'enseignement aurait eu l'avantage de laisser chacun à sa place et dans la condition pour laquelle il était né, chose, à mon gré, infiniment avantageuse pour l'individu môme et pour la société, parce que c'est peut-être le plus sûr moyen de connaître et d'apprécier les talents, et de ne mettre en avant que les sujets qui le méritent.

« Mon principe, dans tout ce que je faisais , était de m'arrêter aux détails même les plus insignifiants , jusqu'à ce que les enfants les sussent parfaitement (2). Je ne souffrais pas de mouvement rétrograde; je ne voulais pas qu'ils oubliassent les mots qu'ils avaient appris , ni qu'ils écrivissent mal ce qu'une fois ils étaient parvenus à bien écrire. J'usais de patience avec ceux qui étaient lents ; mais , quand je remarquais du relâchement ou de la négligence, j'employais la sévérité.

« Je trouvai bientôt des secours dans le nombre même de mes élèves, et dans la différence de capacité de chacun d'eux. Je me servais des plus avancés pour faire enseigner par eux à leurs camarades ce qu'ils savaient eux-mêmes (3). Cette distinction leur faisait plaisir; elle excitait en eux une émulation pure et louable ; ils se fortifiaient dans ce qu'ils avaient appris, en le faisant répéter aux autres. J'en choisis, dès le commencement, quelques-uns auxquels je faisais épeler des mots très-difficiles ; et , à mesure que l'un d'eux en savait un , il s'entourait d'un couple de ses camarades , et il leur apprenait ce même mot. Je me donnais ainsi des collaborateurs qui, conformant leur marche à la mienne, auraient été avec le temps bien plus utiles et mieux adaptés

(1) On trouvera les développements de ce pointde vue important et dece but général de l'éducation dans le premier chapitre des résultais delà Méthode : aptitude donnée aux élèves pour les différentes branches des connaissances.

(2) Education essentiellement analytique. Voyezle omicmcprincipc.

(3) Voyez le développement des avantages de ce mode d'instruction mutuelle, appliqué en grand et avec discernement, chapitre cinquième de la section des moyens spécieux d'exécution delà Méthode,

SU» L'INSTITUT BYVEiiDUN. 35

aux besoins de rétablissement que des instituteurs proprement dits (1).

« J étais moi-même instituteur et disciple. Il régnait une telle simplicité dans nos rapports mutuels, qu'il n'y a pas de maître ordinaire qui n'eût dédaigné de se plier à nos procédés.

« J'avais un but, en suivant cette marche; et ce but était de mettre les moyens d'instruction tellement à la portée de tout le monde, que l'homme du peuple ne craignît point d'instruire lui-même ses enfants , et que les écoles devinssent presque inutiles pour le premier âge. La nature n'a pas borné les fonctions de la mère aux soins physiques ; sous le rapport moral et intellectuel , elle est encore la première institutrice de son enfant. L'oubli de cette vérité, qui a introduit l'usage d'envoyer les enfants trop tôt à l'école , et les efforts prématurés qu'on emploie à les façonner, ont produit beaucoup de mal. Tout rentrera dans l'ordre, lorsque la mère, avec des moyens d'enseignement simples et faciles, instruira son enfant, et apprendra elle-même en avançant pas à pas avec lui ; c'est à quoi les essais que j'ai faits moi-même m'assurent qu'on pourra parvenir. Je suis aussi convaincu que, les écoles une fois organisées d'une manière convenable , non-seulement , il ne faudra pas, pour acquérir les connaissances qui sont l'objet de l'instruction commune et primaire, la dixième partie du temps et de l'application qu'on y emploie ordinairement ; mais que, dans la classe la moins cultivée et dans les familles les plus maltraitées de la fortune , il peut devenir facile de se les procurer. Je cite, à l'appui de cette assertion, deux observatianf qui m'ont été fournies par ma propre expérience : la première, c'est qu'il est possible et même aisé d'instruire à la fois un grand nombre d'enfants de tout âge , et de les pousser très-loin; l'autre, qu'on peut leur apprendre beaucoup

(l)/i'dMcafcionttormaîc,ouorganise><dc manière à former les instituteurs en même temps que les élèves. Voyez le chapitra dixième des caractères disliiictifs , et le septième chapitre des résultais.

de choses , tout en les occupant à des travaux manuels : d'où il suit que les écoles d'enseignement doivent être en môme temps des écoles d'industrie (l). A la vérité, cette instruction ne sera, en apparence, qu'une affaire de mémoire ; mais la mémoire, qui procède par des connaissances bien enchaînées (2), met en mouvement toutes les autres facultés : V imagination, lorsqu'elle s'attache à des combinaisons de lettres difficiles" (ou de formes compliquées); l'entendement, quand il s'agit des nombres et de leurs rapports. Lorsqu'on apprend de la musique par cœur, l'âme s'ouvre au sentiment de l'harmonie et à des affections d'un ordre supérieur; enfin, de grandes vérités confiées à la mémoire rendent l'esprit attentif et l'excitent à remonter aux principes à la fois les plus simples et les plus féconds. » ( Les développements donnés au principe qu'établit Pestalozzi suffisent pour faire voir qu'il parle de la mémoire, non dans le sens restreint que l'on donne communément à ce mot, mais en l'envisageant comme l'activité même de l'esprit. En général, quand un écrivain a des vues nouvelles, il faut ou qu'il crée de nouvelles expressions , et l'on se plaint dans ce cas qu'il est inintelligible , ou qu'il donne aux mots connus une signification plus féconde et plus étendue, et il s'expose alors à être mal compris ou mal interprété. C'est pour ce motif qu'il n'est guère possible de connaître à fond les principes et la méthode de Pestalozzi, qu'en allant visiter son Institut et vérifier sur ses élèves ce qu'on ne peut expliquer par écrit qu'avec beaucoup de difficulté. )

« Les soins que je donnais à mes élèves eurent tout le succès que j'en attendais. Ils étaient posés et réfléchis; toutes les facultés de leur âme étaient en mouvement et se déve-

(1) EducatiO)t industrielle ,ou préparatoire pour l'industrie et pour les arts et métiers; voyez le douzième chapilre des caractères et le neuvième chapitre des résultais de la Méthode.

(2) Voyez le neuvième principe : Enchaînement de toutes les parties de l'éducation.

loppaient de concert ; ils étaient animés d'une disposition d'esprit, qui était le résultat d'un parfait accord entre leurs sentiments intérieurs et les objets du dehors , et qui renfermait à mes yeux le germe de leur sagesse future et de leur bonheur dans le cours de la vie.

« Mon ami , vous avez été au milieu de nous ; vous avez vu mes jeunes gens ; vous savez jusqu'à quel point le sentiment de leur force intellectuelle et morale les élevait et les vivifiait : ne vous trompez pas cependant, et surtout ne vous figurez pas une perfection à laquelle j'étais loin d'atteindre. Les soucis et les chagrins se mêlaient souvent à la joie que le succès m'inspirait. Mon activité ne suffisait pas pour empêcher toujours le désordre ; et les embarras que la mauvaise volonté ou la méchanceté me suscitait au dehors, influaient sur mon humeur. Ce qui m'affligeait surtout était de voir des hommes qui avaient jeté un coupd'œil rapide et superficiel sur l'immensité de mes travaux, les déprécier en y remarquant certaines choses qui , dans leurs maisons , ou dans des établissements d'éducation abondamment pourvus de toutes les ressources nécessaires, étaient ordonnées avec plus de recherche. Ces mêmes hommes me donnaient des conseils et des directions que j'étais le plus souvent obligé de rejeter, parce qu'ils ne convenaient pas à ma situation; et, ne me pardonnant pas d'avoir négligé leurs avis , ils s'éloignaient de moi comme d'un homme obstiné et même extravagant.

« Peu de particuliers s'intéressèrent assez

à mon entreprise pour me donner quelque appui. Les affaires politiques absorbaient alors l'attention de ceux dont j'aurais dû attendre le plus de secours : enfin, lorsque je touchais au but, mon établissement fut dissous, et je fus obligé de quitter Stanz.

........ Ainsi , mon institution s'est évanouie

comme un songe. L'ouvrage que j'avais commencé a été détruit ; le peu de forces que j'avais, je l'ai prodigué sans résultat.

« Quelque faible et malheureux qu'ait été

ce nouvel essai , l'homme sensible aimera sans doute à y arrêter un moment son attention , et à peser les motifs qui me font espérer qu'un jour on pourra reprendre mon travail au point où j'ai été forcé de le laisser. »

Cet exposé simple et naïf que Pestalozzi fait luimôme de ses principes sur l'éducation, mis en pratique dans l'établissement de Stanz , et qui sont exactement les mêmes dont l'Institut qu'il dirige aujourd'hui présente une application perfectionnée , nous a paru devoir suffire pour familiariser les personnes mêmes qui redoutent des recherches approfondies avec l'esprit et la tendance de sa Méthode. Nous désirons que des esprits sans prévention et enclins à examiner trouvent ici des éclaircissements propres à fixer leurs idées et à faire disparaître toute obscurité dans les développements qui vont suivre, parce que la liaison des parties avec le tout ne leur sera plus inconnue. Nous désirons surtout que ce fragment sur la Méthode puisse être de quelque utilité, quant à l'emploi plus sage des moyens d'instruction dans les écoles et au sein des familles. On n'y trouve pas, il est vrai , une suite régulière de préceptes ; mais les principes et les exemples qu'il renferme sont d'une application facile et générale.

Ce fut en 1800, plusieurs mois après la dissolution de l'établissement de Stanz , que Pestalozzi en forma un autre, d'après les mêmes vues fondamentales , mais sur un plan plus large , et avec le concours de quelques collaborateurs dignes de lui : les uns , pris parmi ses anciens élèves , étaient imbus de ses sentiments , nourris de son esprit et de ses affections , formés par sa méthode, et parfaitement propres à la mettre en pratique dans toute sa pureté et à seconder celui qu'ils chérissaient comme leur père; les autres, attirés par sa réputation, par la lecture de ses premiers ouvrages, par l'étendue et la noblesse de ses vues, par ce penchant secret et irrésistible qui rapproche les bons esprits, les cœurs généreux et sensibles, étaient venus yo-

lontairement s'associer à ses travaux et s'instruire auprès de lui dans l'art de former et de diriger l'enfance; plusieurs avaient même sacrifié, avec un noble désintéressement, des positions avantageuses , dans la seule vue de concourir à une entreprise utile à l'humanité. Cette nouvelle institution, établie d'abord à Berthoud, ensuite à Butschée, transportée depuis à Yverdun , dans le canton de Vaud , différemment modifiée dans ses organisations successives , mais toujours conduite d'après les vues générales qu'on a indiquées, est celle dont il est maintenant question. Un grand nombre d'étrangers vont la visiter tous les ans : plusieurs , par occasion, en voyageant dans la Suisse, et par un simple motif de curiosité; quelques-uns, comme bons pères de famille ou comme instituteurs zélés, par un désir sincère de connaître à fond et de juger sainement une méthode nouvelle d'éducation qui a déjà obtenu d'honorables suffrages. Mais il en est peu qui se trouvent avoir une assez grande force de patience et de volonté dans le caractère et assez de temps et de loisir pour procéder à cet examen. Car, il faut une attention soutenue et un séjour assez long dans l'Institut , si l'on veut bien observer sou organisation , sa marche, sa véritable nature, ses ressorts, quelquefois trop simples pour être facilement remarqués ; ses résultats, toujours graduels, presque insensibles, et par cela même beaucoup trop lents pour être saisis et appréciés par des observateurs ordinaires.

Les personnes qui ont pris la résolution de n'admirer que ce qui brille d'un certain éclat , qui se laissent imposer par un charlatanisme fastueux , malheureusement plus propre à faire valoir les nouveautés et les découvertes que la modestie et le vrai mérite , ne seraient peut-être nullement satisfaites de l'Institut et des élèves de Pestaîozzi. Rien ne brille au dehors ; rien n'est disposé pour séduire : point de pompe, d'appareil, d'examens publics, où de petits automates, mis en mouvement par des fils cachés que leurs maîtres dirigent avec plus ou moins d'art, viennent capter les suffrages et en-

lever l'admiration. Tout est naturel et simple; la méthode n'admet rien d'artificiel ni de factice. On a pour principe de laisser aller, de laisser faire, de montrer, ou plutôt de laisser paraître l'enfant tel qu'il est, de le voir venir pour mieux connaître ses penchants , et de ne s'opposer à ses dispositions primitives, qu'autant qu'elles prendraient une direction fausse et vicieuse, de n'empêcher le mal que lorsqu'il s'annonce, au lieu de le provoquer, comme on fait trop souvent, dans les éducations ordinaires, par les efforts mêmes, maladroits et dangereux , destinés à le prévenir. On voit ici des enfants frais et robustes , gros et gras , dont la physionomie et tout l'extérieur annoncent la santé , dont peut-être quelques gens du monde, très-délicats sur l'article des bienséances , pourraient trouver l'air et le maintien un peu rudes et grossiers; mais ces enfants, qui doivent être jusqu'à un certain point livrés à eux-mêmes pour se développer en liberté, pour fournir aux instituteurs les moyens de saisir leur nature individuelle afin d'en mieux tirer parti, sont essentiellement gais, bien portants et heureux. Ils sont toujours en action ; la vie libre et active s'applique aux études comme aux jeux; ils emploient toujours, de manière à s'amuser et à se fortifier, cette surabondance de vie qui est le privilège de leur âge. On ne louera point leur bonne tenue, leur exquise propreté, leur politesse maniérée, leur maintien décent et réservé, leur modestie affectée, ou leur excessive timidité. Toutes ces choses ne pourraient être produites que par une gêne et une contrainte continuelles, qui étoufferaient ce libre et entier développement des facultés qu'on veut favoriser , qu'on a besoin de suivre avec attention dans sa marche graduelle, afin d'en faire la principale base et le moyen le plus actif de l'éducation. Mais qu'on observe quelque temps ces élèves , en apparence si peu cultivés ; qu'on ne dédaigne pas de s'associer a leur genre de vie, à leurs études, à leurs promenades , à leurs plaisirs, pour les mieux étudier, on reconnaîtra qu'ils ont au suprême degré les avantages de l'adresse et de la force. La grâce doit venir après, puis-

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qu'elle ne peut exister que chez un individu, maître de tous ses mouvements , qui , par un libre usage de ses membres et de ses facultés , n'a rien de forcé ni d'affecté dans ses actions. Les exercices gijmnastiques , réduits en principe et très-bien entendus , toujours appropriés au tempérament et au degré de vigueur de chaque élève , font une partie essentielle de l'éducation. Si je vois un jeune homme aussi sain et vigoureux , aussi adroit et agile que sa constitution paraît le comporter , j'en conclus que son éducation physique, en aidant et dirigeant le développement complet de ses forces et de ses facultés corporelles , a été , sous ce rapport, aussi parfaite qu'on peut le désirer. J'aime à voir ces enfants qui nagent comme des poissons dans les eaux d'un lac ou d'une rivière; qui sauront, au besoin , sauver la vie à leurs semblables ou se garantir eux-mêmes d'un danger, et braver, avec un courage calme , puisé dans la conscience de ce qu'ils peuvent et de leurs ressources personnelles , la tempête et le naufrage ; j'aime à les voir courir dans la plaine , comme des daims légers ; gravir les cimes escarpées des rochers avec l'agilité du chevreuil ou du chamois; lancer au loin des pierres, d'un bras sûr et vigoureux, comme les anciens archers si vantés des îles Baléares ; lutter quelquefois comme des athlètes , et conserver , dans tous leurs exercices , cette aimable gaieté , compagne d'une liberté bien réglée , qui est en même temps un élément de bonheur et une preuve de santé. Voilà nos élèves, sous le rapport physique , tels que je les ai observés , pendant deux mois d'été , dans toutes les circonstances de leur vie journalière. Cette existence très-active , si convenable à leur âge , qui empêche la naissance prématurée et les ravages des passions, rend les enfants heureux pour le moment présent; loin que cette félicité soit obtenue aux dépens de leur avenir, elle est pour eux le germe des plus pures et des plus solides jouissances qui les attendent,, lorsqu'ils arriveront à un âge plus avancé. On doit remarquer que, sur un nombre de soixante enfants , qui s'est élevé successivement jusqu'à cent cinquante, aucun, depuis

plusieurs années, n'a été atteint d'une maladie grave. Il n'en est pas mort un seul dans l'Institut, depuis onze ans qu'il existe. Ce résultat, si précieux et si rare, véritable phénomène, dont j'ai demandé les causes à l'estimable médecin (l ) qui était attachée l'établissement, tient évidemment, moins encore au bon air, au climat, à la nourriture simple, saine et abondante, aux soins assidus dont les enfants sont l'objet, qu'à leur manière de vivre et à leur activité continuelle et bien dirigée (2). Je rappelle à ceux qui voudraient voir les élèves habillés plus proprement, qui leur désireraient une tenue plus soignée et quelques dehors de politesse, qu'on ne pourrait acquérir ces avantages qu'en sacrifiant ceux, beaucoup plus importants, sur lesquels j'ai cru devoir insister. Parents , aimez-vous mieux voir dans votre fils un de ces petits garçons , bien arrangés et bien peignés , tels qu'en offrent plusieurs belles pensions, mais bien fluet, maigre et délicat; sachant saluer avec grâce, mais incapable de se défendre avec force; agréable danseur, mais inhabile à nager et à lutter ; ou l'un de ces élèves de l'Institut de Suisse que

je viens de vous dépeindre? choisissez.

J'arrive à Yédacation morale. Elle est aussi toute en action ; les préceptes n'y sont presque pour rien. Les enfants de Pestalozzi l'aiment comme leur père ; ils aiment leurs instituteurs et leurs camarades comme des frères. Ils se rendent entre eux beaucoup de petits services. L'émulation ordinaire des collèges, ressort si délicat et môme dangereux à manier, qui devient souvent un germe corrupteur, d'où

(1) M. le docteur Develey-Mandrot, également recommandable par la bonté de son cœur, par l'aménité de son caractère, par la réunion de toutes les vertus domestiques et sociales, par l'étendue et la solidité de ses connaissances, par son zèle tendre et affectueux pour ses malades. Je m'honorais d'avoir obtenu l'amitié de cet homme respectable , ami de l'enfance et de l'humanité. lia été enlevé par une mort prématurée, en septembre 1811, à sa famille, à ses amis , à la ville d'Yverdun dans laquelle il a été généralement regretté, et aux enfants de l'Institut quî ont pleuré sa perte comme celle d'un père.

(2) Voyezle troisième chapitre desmoyens d'exécution .- Toulest fonde sur l'exercice.

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naissent les rivalités haineuses, l'envie, l'ambition, est un moyen inutile et inconnu dans cet établissement où les exercices et les études ont une si grande activité. C'est encore un des caractères distinctifs de la Méthode et de l'Institut (l), qui diffèrent de la plupart des collèges où l'on ne conçoit d'autres moyens d'animer et d'exciter les enfants, que d'établir entre eux des combats de rivalité; ces combats sont nuisibles à leur caractère moral, lors même qu'ils peuvent remplir le but d'augmenter leur application et d'accélérer les progrès de leur intelligence.

La religion et la moralité ne sont point ici seulement dans les instructions et dans les discours, dans les formes, dans les cérémonies ; mais dans les exemples, dans les faits, dans le fond même des habitudes et de la vie journalière ; enfin, dans les sentiments et dans les cœurs (2). On fait le bien par instinct , par besoin , pour être satisfait de soimême et heureux , pour témoigner sa reconnaissance et son affection au chef de l'établissement et aux instituteurs ; pour contribuer.au bonheur de ses parents ; jamais, dans la vue d'obtenir des récompenses ou d'éviter des punitions. Qu'on me cite plusieurs autres maisons d'éducation, dans lesquelles on sache conduire les enfants avec succès , sans employer péniblement l'art si difficile et si dangereux de récompenser et de punir. Ici, la force de l'institution, la puissance de l'exemple et de l'habitude , la double impression de l'esprit de famille, qui communique des affections douces et aimantes, de l'esprit de société qui forme les élèves à l'état d'hommes par les chocs et les frottements, résultats de leurs relations mutuelles , le sentiment profond de l'intérêt et du bonheur personnel bien entendus , deviennent l'âme de la discipline. On ignore les vices et les désordres

(1) Voyezle chapitre septième des caractères déjà cité : Discipline de l'Institut.

(2) Voyez les premier et second principes .- Éducation religieuse et morale, et le cinquième caractère .• La Méthode donne tout au fond des choses.

qu'on est obligé de réprimer dans les autres institutions publiques. Ici néanmoins il n'y a point de guichets, de verrous, de gardiens; et les deux portes d'entrée de la maison sont ouvertes tout le jour, sans que jamais les élèves en sortent sans permission, ou pendant les heures consacrées à l'étude. Quelques personnes , qui ne veulent jamais voir dans l'Institut qu'une pension ordinaire, et non une famille, ont blâmé cette liberté laissée aux enfants de sortir, d'aller à la promenade ou sous les allées derrière le lac; mais ils n'en abusent pas plus que des enfants bien élevés dans la maison paternelle, qui ne cherchent point à s'échapper, lors même qu'ils en trouvent l'occasion. Pourquoi fuiraient-ils des lieux qu'on a su leur rendre agréables? pourquoi négligeraient-ils de demander une permission qu'ils savent ne devoir jamais leur être refusée que par un motif raisonnable, relatif à leur propre intérêt, et dont on les rend presque juges?

D'ailleurs, par le mode d'instruction mutuelle, qui forme aussi l'un des caractères distinctifs de la Méthode, les élèves plus âgés et plus avancés deviennent les instituteurs, les surveillants des plus petits et des commençants. Dans une famille bien unie, les frères aînés servent de mentors et de guides à leurs cadets ; ils suppléent, par leur surveillance et leurs soins, aux touchantes fonctions du père et de la mère; ils jouissent de la confiance qu'on leur accorde et de la portion d'autorité purement protectrice qu'on les charge d'exercer. L'Institut d'Yverdun est cette famille ; toutes les vertus domestiques , qui s'y développent , sans même qu'on en sache les noms et qu'on paraisse les remarquer, sont en effet de nature à échapper aux spectateurs inattentifs, aux étrangers qui font une simple visite de curiosité , aux cœurs froids, secs et arides, aux esprits légers et superficiels. Si j'observe partout l'influence bienfaisante des sentiments et des vérités de la religion et de la plus pure morale; si tous les caractères sont doux et aimants ; si la conduite des enfants est habituellement régulière; si je vois régner parmi

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eux l'union, la paix, l'amitié, l'habitude et la pratique des vertus, les égards mutuels, l'amour de l'ordre, sans qu'il soit besoin de police et de discipline ; si la liberté bien réglée (l ), Y esprit de famille et Y esprit de société ou de bienveillance générale suffisent pour produire ces résultats , je trouve l'éducation morale bonne , et je n'en désire point d'autre. Cette éducation est plus facile qu'on ne croit. L'homme est bon par sa nature ; cette vérité consolante m'a été confirmée et démontrée par l'observation des élèves de Pestalozzi , livrés en quelque sorte à eux-mêmes, préservés seulement avec soin de toute contagion importée du dehors; surveillés et observés, mais non gênés ni comprimés, qui offrent ainsi la nature humaine dans sa pureté primitive; leurs penchants se révèlent, et il en est bien peu de vicieux qu'on ait besoin de combattre. L'homme ne devient méchant que par l'effet de nos méthodes d'éducation absurdes , de nos récompenses corruptrices, de nos châtiments durs, sévères, injustement appliqués , de notre prétendue discipline qui asservit les âmes, comme le maillot enchaîne et déforme les corps. Les pays où l'on garrotte de bonne heure les enfants avec des langes sont très-certainement ceux qui renferment le plus d'hommes contrefaits : on retrouve ici l'un des rapports intimes entre le physique et le moral. Après que l'éducation s'est occupée à dégrader et à détériorer l'enfance, nos institutions barbares et oppressives, destructives de tout'libre développement des facultés humaines , viennent achever de dépraver l'homme ; et nos philosophes prétendus hommes d'État disent ensuite d'un ton grave, pédantesque et morose : les hommes sont méchants et ont besoin d'être réprimés : il leur faut des chaînes, des gibets, des entraves, des supplices de tout genre. Combien ils inspirent à la fois d'indignation et de pitié , ces dépréciateurs et ces calomniateurs de la nature humaine ! Je demanderais à ceux d'entre eux qui peuvent être de bonne foi de venir passer deux mois

( 1} On a essayé tous les instruments hors un. le seul précisément qui peut réussir : la liberté bien réglée. (J.-J. Rousseau, Emile, livre ï. )

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entiers avec nos élèves suisses, et detudier en eux les dispositions originelles de l'homme qui n'est point déformé par l'éducation.

La vie intérieure des enfants, dont les relations mutuelles sont toujours douces, amicales, bienveillantes, exemptes de mouvements de colère et d'envie; leur touchante union, l'aimable cordialité qui règne entre eux et les instituteurs; les instructions religieuses qu'ils reçoivent avec un profond recueillement; les prières mêlées de chants , par lesquelles ils remercient chaquejour la Providence des plaisirs purs et innocents dont leur existence est remplie; l'esprit général de la maison, fondé sur l'influence personnelle de Pestalozzi, qui pénètre les enfants d'une forte impression , d'un sentiment intérieur d'amour, de reconnaissance et de vénération; la simplicité et l'originalité des exhortations de ce respectable vieillard , toutes puisées dans le cœur et dans l'expérience ; ses entretiens généraux et particuliers avec les sections de l'Institut , dont chacune lui est amenée successivement, le matin, et avec les enfants eux-mêmes ; la sollicitude paternelle qui le fait entrer dans tous les détails de leur situation , pour pénétrer toutes les nuances de leurs dispositions et de leurs caractères ; les réunions du samedi, dans lesquelles il parle à ses enfants de l'emploi de la semaine écoulée , les invite à s'examiner d'après leur conscience et devant Dieu, leur ©lire les tableaux de leur avenir, pour leur faire entrevoir le but vers lequel ils doivent tendre ; le secret qu'il a de les intéresser et de les attacher par des idées et des sentiments proportionnés à leur âge et à leur capacité, qui les touchent immédiatement; l'accord parfait établi entre les instituteurs, qui se réunissent toutes les semaines, d'abord avec Pestalozzi pour recevoir ses instructions et ses conseils, pour lui communiquer leurs observations, générales sur l'Institut, et individuelles sur les enfants, puis, entre eux et par division, pour se concerter sur les besoins de leurs élèves et sur les objets confiés à leur surveillance; les examens de cou. qui ont lieu dans les entretiens des instituteurs avec les enfants

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de leurs sections respectives ; les livres de conduite dont sont porteurs les élèves qui ont besoin d'être plus spécialement surveillés ; les relations des enfants avec leurs parents et leurs amis éloignés, qu'on fait servir à la direction et aux progrès de leur développement moral ; l'emploi de Yargent de poche, qui leur est distribué chaque semaine, et. qui leur donne à la fois une idée de la propriété et un moyen de plus d'acquérir des habitudes d'ordre et d'économie ; l'attention avec laquelle on saisit toutes les occasions favorables pour leur faire pratiquer des actes de bienfaisance, pour les rendre sensibles aux beautés de la nature , pour diriger les premiers élans de leur imagination, pour leur inspirer l'estime d'eux-mêmes, pour leur apprendre à dominer leurs passions naissantes ; les examens annuels faits dans l'intérieur de la maison et au sein de la famille , pour apprécier les progrès réels des enfants, non pour étaler leurs connaissances aux yeux des étrangers , et pour leur procurer des jouissances d'amour-propre et de vanité ; les cahiers de nouvel an, qu'on adresse régulièrement aux parents à la (in de chaque année ; enfin , les fêtes et les solennités annuelles, qui reçoivent toujours une direction spéciale propre à élever l'âme et les sentiments : tels sont les éléments et les traits caractéristiques dont se compose la vie morale de l'Institut.

Comme la véritable vertu ne cherche point à se faire valoir, à se produire au dehors pour être remarquée et prônée , le véritable mérite, dans tous les genres, également simple et modeste, se suffit à lui-même et n'aspire pas à briller. Voilà pourquoi, sous le rapport intellectuel et sous le rapport moral, les enfants élevés par Pestalozzi n'offrent ni de petits prodiges, ni des phénomènes singuliers : ils sont cachés dans leur enveloppe, comme le sucre dans la canne grossière qui le renferme. Nous avons reconnu en eux des corps sains et robustes, des cœurs purs, aimants, généreux; nous reconnaîtrons encore en eux des esprits droits, des jugements sûrs et bien exercés. Ils sont conduits de manière à créer euxmêmes les éléments des connaissances qu'ils acquièrent ; et

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c'est encore un des principaux caractères de la méthode d instruction suivie dans l'Institut.

Le cours général des études embrasse un assez grand nombre d'objets ; mais leur variété môme sert à délasser agréablement l'esprit, et laisse aux enfants la liberté de choisir ceux qui ont plus d'analogie avec leurs dispositions naturelles. Car le but essentiel et primitif qu'on ne doit jamais perdre de vue, et qui détermine la direction générale de l'Institut, est de prendre et de saisir en quelque sorte chacun de ses élèves tel qu'il est donné par la nature , pour en former l'homme compris dans sa véritable et dans sa plus haute conception, avec le libre et entier développement de tous les attributs distinctifs qui constituent l'humanité (l).

Pour arriver à ce but, on a dû mettre l'enfant dans une telle situation que , par l'effet de l'éducation et de l'instruction qu'il reçoit , sa nature tout entière et ses dispositions primitives et individuelles soient révélées et manifestées à l'instituteur, et lui fournissent elles-mêmes les moyens de diriger leur développement et leur culture. La Méthode est, à cet égard, une sorte d'éducation de l'enfant faite par luimême, sous les yeux de l'instituteur (2). Il fallait, d'un côté, développer l'élève par sa propre force intérieure, sagement observée et habilement employée; de l'autre, faire servir les rapports des parents et des instituteurs avec chacun des élèves à les former eux-mêmes pour remplir leur destination et leurs fonctions.

Les objets de l'enseignement, répartis dans les différentes divisions, sont toujours proportionnés à l'âge et au degré de capacité des enfants. V étude des langues grecque et latine, à laquelle on applique seulement ceux des élèves dont les parents le désirent, se continue pendant cinq années, mais à raison d'une seule leçon d'une heure et demie par jour, et prépare les élèves, dans cette partie, pour la seconde ou même

(1) Nouvelle application du troisième principe -. Éducation organique el complète.

(2) Éducation libre el naturelle. Voyez le quatrième principe.

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la rhétorique des collèges. Pendant ces cinq années , ils apprennent aussi, sans se fatiguer et à fond, les éléments et l'usage pratique des langues française et allemande. Des exercices de lecture, joints à l'habitude d'une bonne prononciation dans ces deux langues , ainsi qu'une écriture nette et correcte, et des exercices de composition et de style complètent cette partie de l'instruction. La pratique du dessin, véritable instrument universel, donne à la fois de la justesse à l'œil et de la précision à la main , rend l'esprit attentif et observateur , développe le sentiment du beau et forme le goût ; des notions élémentaires de géométrie, ou des rapports des formes , sont combinées avec le dessin.

Des éléments bien conçus de géographie et d'histoire, qui font place , dans des degrés supérieurs , à une instruction approfondie, solide, bien digérée; l'usage du chant, qui exerce et développe l'organe de la voix; la connaissance. des éléments, des signes et des lois de la musique; des exercices de mémoire , toujours associés à ceux de l'entendement et du raisonnement , en sorte que l'enfant grave dans son intelligence tout ce qu'il apprend par cœur, au lieu de surcharger sa mémoire de mots et de phrases entassés confusément , qu'il comprendrait mal et dont il serait embarrassé de se rendre compte avec sa raison; une instruction religieuse et morale, pure et attachante , qui vient du cœur et qui parle au cœur; dès notions peu étendues, mais toujours justes et vraies, solidement établies, puisées dans la nature ellemême , données dans les promenades , dans les champs , au sein des vallées et des montagnes, sur les différentes branches de l'histoire naturelle, sur les productions de la terre , et sur les divers usages qu'en ont su tirer le génie et l'industrie de l'homme pour les approprier à ses besoins ; une gymnastique toujours en action, qui s'applique aux heures d'études comme à celles de récréations et de jeux , qui veille constamment à la bonne position du corps, à celle des membres , qui apprend à nager , à faire de longues marches , à courir, à sauter, à grimper, qui procure les trois grands

avantages physiques communs à tous les élèves et à leurs instituteurs : de l'appétit et du sommeil , comme moyens , d'une santé forte, comme résultat; tel est l'aperçu des autres objets d'enseignement et des connaissances pratiques que la vie intérieure de l'Institut et la marche des différents cour.rendent familiers aux élèves.

Les trois bases de l'instruction qui s'appliquent à toutes les connaissances et à tous les arts, le langage, la science des rapports des formes , ou la géométrie , toujours associée au dessin, et la science des nombres, ou le calcul, toujours associée au raisonnement, sont les trois grands instruments avec lesquels on forme les esprits. On s'attache surtout à l'instruction du calcul dont les élèves font d'abord de tétc les opérations les plus compliquées , avant de passer au calcul écrit ou avec des chiffres. Ils arrivent ensuite à l'algèbre, dans laquelle on leur fait suivre la même marche. Les mathématiques sont moins traitées comme des sciences que comme des instruments et des moyens propres à développer et à fortifier l'esprit. Les enfants s'avancent d'un pas sûr , quoique abandonnés le plus souvent à eux-mêmes ; ils suivent tous les degrés intermédiaires qu'on supprime dans l'enseignement ordinaire. Chaque exercice porte en lui-même et nécessairement le germe du suivant, qui se développe avec la faculté de l'enfant, appliquée aux degrés successifs de la science. L'esprit s'étend en profondeur plus qu'en superficie. La Méthode mérite d'être considérée, sous ce rapport, comme une Méthode d'invention , de construction des sciences. L'enfant est conduit de manière que , lorsque sa mémoire lui a fait perdre de vue un des anneaux de la chaîne , ce qu'il sait déjà lui sert à retrouver de lui-même, avec son intelligence, tout ce qu'il a pu oublier. Il procède, comme dans l'étude des langues, par des comparaisons , des jugements, des conclusions ; il fait un second cours de logique pratique ; il apprend à la fois à calculer, à raisonner et à penser. Comme on fait souvent de longs détours en cherchant la solution des problèmes, l'esprit se fortifie par cet exercice. La multiplicité des

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opérations, toutes graduelles et enchaînées (l), imprime dans l'entendement et les résultats qu'il n'obtient qu'à force d'attention et de recherches, et la manière dont il réussit à les produire. Le bon sens , compris dans son acception la plus étendue et la plus complète , devient le résultat de cette méthode intellectuelle, comme la bonne santé et la bonté du cœur et du caractère sont les effets nécessaires de l'éducation physique et morale. On forme ainsi l'homme tout entier.

Voilà par quels motifs j'ai trouvé cette éducation meilleure que la plupart de nos éducations modernes, qui ne produisent le plus souvent que des corps languissants et débiles , énervés par des études prématurées, par une vie trop studieuse et trop sédentaire, des âmes basses et dégradées, des cœurs corrompus , des caractères lâches et hypocrites , que la servitude d'une discipline dure et gênante a flétris de bonne heure ; enfin, des esprits faux, remplis de connaissances inutiles ou mal digérées ; ces esprits , dans leur manière de considérer les objets , peuvent être comparés aux yeux de ceux que leurs nourrices ont habitués à loucher dès le berceau en les plaçant dans une position fausse, qui a détourné de sa direction naturelle l'organe de la vue.

J'oserai donc avancer que la Méthode , vue et saisie dans son ensemble , tend à réaliser , à quelques égards , les deux grands points de vue philosophiques de Bacon , qui forment son premier titre à la gloire et qui l'ont fait nommer le prince et le chef de la philosophie moderne :

1°. Un commencement de restauration ou de rénovation des connaissances humaines, enseignées et, pour ainsi dire, organisées d'une manière nouvelle, mieux entendue, plus noble , plus utile ;

2°. Une sorte de création d'un nouvel organe , ou instrument fourni à l'esprit humain pour le conduire dans la route de la vérité et dans celle des découvertes ;

(1) Huitième et neuvième principes : Gradation et Enchaînement de toutes les parties de l'éducation.

3°. Enfin , un moyen pour reconstruire en quelque sorte l'entendement.

Du reste, ce n'est qu'à la longue et après que la Méthode théorique aura été de plus en plus perfectionnée dans ses applications et observée dans ses résultats, qu'il sera possible de la bien juger et d'en reconnaître tous les avantages (1).

Les développements relatifs à la marche suivie dans chaque branche d'enseignement appartiennent au tableau général que j'ai annoncé, et dont je ne trace maintenant qu'une légère esquisse.

Mon vœu , en publiant i'ExPosÉ de la Méthode, dont je viens de donner une première idée , est que cet Exposé puisse être accueilli et médité par les hommes qui s'occupent d'éducation, et en particulier par les jeunes instituteurs, compagnons des travaux de Pestalozzi. Plus ils sont pénétrés de son esprit , plus il importe qu'ils perfectionnent par

(1) Je crois devoir citer ici, entre un grand nombre d'autres, deux témoignages honorables que j'ai eu l'occasion de recueillir sur les succès de l'application de la Méthode d'éducation de Pestalozzi.

Il y a près de quatre ans qu'un magistrat d'une ville très-éloignée de la Suisse écrivit à Pestalozzi, en le priant d'envoyer un jeune instituteur formé par lui pour organiser une école dans laquelle sa méthode serait appliquée. Le pensionnat, organisé à l'instar de celui d'Yverdun par l'instituteur qu'avait envoyé Pestalozzi, est aujourd'hui très-florissant. L'un des fonctionnaires chargés de la surveillance des établissements d'instruction publique, invité à faire connaître son opinion sur cette institution d'un genre nouveau dans son pays, contre laquelle plusieurs personnes étaient d'abord prévenues , a répondu dans ces termes : « Je dois convenir que les enfants y sont parfaitement bien pour ta tenue et l'instruction, et qu'ils y acquièrent: évidemment plus de connaissances réelles, dans une année, qu'ils ne faisaient pendant deux ou trois ans par les anciennes méthodes. »

Nous citerons aussi l'extrait d'une lettre écrite à Pestalozzi, en date de Sluttgardt, du 21 septembre 1811, par de M. de Vangemhein, directeur des études dans le royaume de Wurtemberg :

« Je fais , depuis plusieurs jours , l'examen des gymnases de cette ville. Hier, dans l'un d'eux, où le calcul est assez bien mis en pratique, je proposai moi-même un problème pour lequel un calculateur avait besoin de réfléchir. Chaque écolier devait chercher à le résoudre, et celui qui croirait y avoir réussi^ était invité à le dire. Au bout d'un certain temps, il s'en présenta un qui l'avait très-bien résolu. Je lui demandai comment il s'y était ris, et je fus étonné, en recevant d'une bouche modeste, mais sûre de

la réflexion ce qu'ils pratiquent déjà par sentiment. Ils doivent, dans cette intention , se rendre compte de chacune des vues théoriques et de chacun des principes qui constituent la Méthode, de chacun des caractères essentiels qui paraissent la distinguer des méthodes ordinaires , de chacun des moyens d'exécution qu'elle prescrit , de chacun des résultats qu'elle doit produire. C'est à exposer fidèlement ces quatre considérations générales que je me suis attaché dans le travail analytique qui va suivre. Si la marche que je me suis tracée m'engage quelquefois dans des développements métaphysiques un peu abstraits , je prie mes lecteurs de ne s'en prendre qu'à mon défaut de capacité pour bien présenter une Méthode qui m'est entièrement nouvelle , plutôt qu'à la Méthode ellemême, dont la bonté ne saurait guère être contestée par ceux qui en ont observé avec soin l'application et les effets.

son fait, une solution parfaitement bien pensée et clairement exprimée. J'en fis compliment au maître; mais j'appris que ce jeune homme était au gymnase seulement depuis quatre semaines , et qu'il avait auparavant

passé deux ans à Yverdun. C'était le jeune Grandheur de Louisbourg

Je résolus de me servir de celte occasion pour mettre à l'épreuve la marche de l'Institut Pestalozzi, aussi loin que cela était possible dans !e collège de Stuttgardt. Je le fis examiner sur l'histoire ancienne et la géographie. A ma grande satisfaction, non-seulement il répondit à tout, mais toutes ses réponses portaient le caractère d'un jugement mûr et d'un bon esprit... Je m'informai de ses connaissances dans la langue latine, et je m'assurai qu'il composait et traduisait bien , et qu'ii expliquait couramment Tite- Live. Il me semble que cela prouve beaucoup en faveur du mouvement général de l'esprit et du développement des facultés combiné avec l'instruction que vous avez pour but. Ce jeune homme demeure chez le précepteur W'erncr, homme plein d'esprit, de savoir et de probité. J'ai reçu de lui les informations suivantes : Il est paisible, réfléchi, appliqué, rangé dans tout ce qu'il fait; il juge les événements de la vie avec rectitude; il est bon camarade; rien ne peut faire présumer, non-seulement qu'il ait été négligé sous le rapport des sentiments religieux et moraux , mais qu'il ait manqué même des soins les plus étendus. C'est ainsi que m'a rc-pondu ce digne homme.

« L'enfant lui-même m'a rendu le compte le plus satisfaisant des leçons de religion qu'il a reçues de M. Niederer. Ses yeux brillaient de joie, pendant que je l'entretenais ainsi des lieux, des choses et des personnes qui l'intéressaient, et il ne pouvait ni ne voulait dissimuler son chagrin d'avoir dû quitter Yverdun , son cher Yverdun. »

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