‹ Expose de la méthode d'éducation de PestalozziChapitre 28 sur 43 · NOTICE ANALYTIQUE DES COURS DENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

NOTICE ANALYTIQUE DES COURS DENSEIGNEMENT

Qui'embrasse le plan général d'études suivi dans l'Institut.

I. Manuel des Mères, première instruction élémentaire destinée aux enfants, qui a surtout pour objet de les accoutumer à bien observer toutes les choses placées autour d'eux , et qui embrasse trois directions essentielles :

i°. ^L'habitude donnée à l'enfant de s'exprimer avec précision sur tout ce qu'il voit, et de ne parler que des choses qu'il comprend, ou le premier développement du langage.

2°. La capacité de bien distinguer les objets entre eux et leurs différentes parties, leurs qualités ou propriétés et leurs fonctions, ou le premier développement de l'intelligence, des dispositions naturelles, des sens et des organes, des facultés intellectuelles et morales.

5°. La connaissance exacte de la nature , ou des objets extérieurs, dans la sphère qu'occupe l'enfant, et surtout la connaissance de lui-même , de ce qu'il est physiquement, ou de son organisation y de ce qu'il peut, ou de ses facultés , de ce qu'il lui faut, ou de ses besoins , de ce qu'il doit, ou de ses devoirs , toujours dans la sphère dans laquelle il vit.

Chacune de ces directions comprend un certain nombre de degrés d'enseignement, proportionnés

aux progrès de l'intelligence de l'enfant, auxquels se rapportent dix exercices particuliers, qui font successivement l'objet d'entretiens familiers, agréables et instructifs delà mère ou de l'instituteur avec ses enfants ou ses élèves.

Le premier exercice consiste dans la dénomination pure et simple des objets , et d'abord du corps humain , dont on apprend à distinguer et h nommer les différentes parties. Cette nomenclature a pour but , non-seulement défaire connaître à ï enfant le nom de chacun de ses membres , mais encore de le préparer à savoir remarcpier dans un objet composé les subdivisions dont ses principales parties sont susceptibles. Ainsi, après avoir parcouru successivement avec son enfant les grands traits du corps humain , la mère le fait entrer dans le détail de ces mêmes traits. Lorsque y par exemple, Usait indiquer et nommer les jeux , elle lui fait remarquer les sourcils , les paupières , les cils , les coins , les globes , les iris , les pupilles, etc. Elle va plus loin encore. Il faut quil indique et qu'il nomme les paupières de l'oeil droit , celles de l'œil gauche; les paupières supérieures , les paupières inférieures / la paupière supérieure de Vceil droit , la paupière supérieure de ï œil gauche ; les cils de C œil droit y les cils de l'œil gauche; les cils supérieurs y les cils inférieurs, etc. De tels détails peuvent, au premier coup d'oeil, paraître minutieux; mais, si l'on veut y réfléchir mûrement, on sera bientôt convaincu qu'ils sont très-propres à développer chez l'enfant h force d'attention , jointe au besoin d'acquérir des notions exactes et précises sur tous les objets qui pourront s'offrir à sa vue.

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Le second exercice a pour objet V examen de la situation de chaque partie. V enfant apprend à indiquer et à nommer la situation de chacune des parties de son corps relativement à celles qui sont le plus voisines. Ainsi on lui fait dire : le front est en avant du sommet de la tête, au-dessus des yeux et du nez, entre les parties supérieures des côtés de la tête. Les yeux sont sous le front, au-dessus des joues, sur les deux côtés de la partie supérieure du nez , entre les tempes , etc.

Dans le troisième exercice , on fait remarquer les corrélations et les dépendances mutuelles des parties d'un tout , ou leurs rapports avec l'ensemble , avec l'objet entier , ïe corps humain , premier sujet soumis à l'observation. On fixe l'attention de l'enfant sur la connexion que les diverses parties du corps ont entre elles» On lui fait voir que lajëte est une partie du corps ; le visage , une partie de la tête ; le front y une partie du visage; la paupière , une partie des yeux, etc.

Le quatrième exercice , qui pourrait être considéré comme le second dans l'ordre naturel des idées, consiste à distinguer les nombres respectifs des parties , les unes simples , les autres composées , doubles, quadruples, quintuples, décuples, etc. Le corps a une tête , un cou , un tronc ; la tête a un sommet , un occiput, un visage ; le visage a un front, un nez, une bouche, un menton; la tête a deux tempes , deux oreilles ; le visage a deux yeux , deux joues; le nez , deux ailerons , deux narines ; les deux yeux ont quatre paupières ; les deux mâchoires, quatre dents œillères, huit dents incisives -, les deux

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mains ont dix doigts; les dix doigts , vingt-huit jointures y dix antérieures , huit intermédiaires et dix extérieures y etc.

Les qualités et les propriétés des objets forment le point de "vue particulier, sur lequel roule le cinquième exercice. On exerce V enfant à remarquer et à nommer les particularités propres aux diverses parties de son corps. La tête est arrondie, mobile , en partie couverte de cheveux , en partie nue. Le front est dur y voûté y et y dans la jeunesse , uni. Lorsqu'on regarde en haut , il se ride momentanément; dans la vieillesse, il est constamment ridé. Les orbes des yeux sont ronds , humides, unis , brillants et mobiles; la plus grande partie des orbes est blanche; plusieurs causes } telles que le frottement , une blessure, les pleurs et différentes maladies lafont devenir rouge, etc. Dans le sixième exercice, on s'occupe de rassembler, sous un point de vue général, les parties qui ont de l'analogie entre elles , ou des rapports communs. L enfant apprend à nommer ensemble les différentes parties du corps, auxquelles les particularités dont il vient d'acquérir la connaissance sont communes : par exemple, lo.utes celles qui sont rondes , ou dont la forme approche de la rondeur ; celles qui sont pointues, arquées, voûtées , blanches , noires , rouges , jaunes ; brillantes , dures , molles , susceptibles d'extension , élastiques , liquides, etc. La rondeur, ou du moins une forme à peu près ronde , est une qualité commune à la tête, aux globes des jeux , à Y iris, h. la pupille, etc.; les cheveux, les conques des oreilles sont des parties flexibles et élastiques , etc. Le septième exercice , qui est intimement lié avec les précédents , consiste à observer les fonctions es-

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sentielles des parties du corps humain , les variétés les plus frappantes de ces fonctions, ou les différences qui existent entre elles, et les occasions les plus ordinaires dans lesquelles elles ont lieu. Exemples : lesyeux servent à voir , à pleurer , à faire des signes, à peindre les sentiments qu'on éprouve. On sent avec le nez ; on respire avec le nez. On fait usage de la bouche pour respirer , boire , manger , parler , chanter, siffler , cracher, etc. On choisit des exemples simples et clairs , tirés des actions les plus ordinaires que l'enfant fait lui-même ou dont il est témoin. Ici commencent les rapports de l'enfant avec les choses, qui sont hors de lui. On le conduit dans la nature physique. La connaissance de son propre corps se complète par celle du monde extérieur, des objets qui l'environnent, et de ses rapports avec eux. Il sort de l'observation de lui-même , et du moi individuel , pour connaître ses rapports nécessaires et invariables dans la nature physique, et pour se mettre en harmonie avec elle , afin d'être heureux.

Le huitième exercice, qui forme le huitième degré de notre échelle, donne à l'enfant la connaissance de ses besoins , pour remplir le grand but de sa conservation , de son bien-être. On fixe son attention sur les précautions et les soins qu'il doit prendre pour maintenir dans un état de force et de santé les différentes parties de son corps. La mère ou l'instituteur lui demande : Que dois-tu faire pour avoir et conserver la santé? L'enfant répond : Je dois me nourrir, me laver, travailler et faire de l'exercice, me reposer après le travail , dormir, etc. Il réfléchit naturellement sur l'utilité de tous les actes dont sa vie journalière se compose.

On peut dire , en rapprochant les huit exercices qui ont précédé, que les six premiers montrent à l'enfant ce qu'il est physiquement , et lui font connaître son organisât on; le septième, ce qu'il peut au moyen de ses sens, de ses organes et de ses membres, ou quelles sont ses facultés ,• le huitième, ce qu'il lui faut, ou quelle est la mesure de ses besoins.

Dans le neuvième exercice , on compare les parties du corps , relativement à leurs divers emplois et à leur utilité. On fait remarquer chacun des avantages qu'offrent les différentes propriétés des parties du corps humain. On demande tour à tour : Quel est l'organe destiné à telle action? puis, quelle est la fonction propre à tel organe ? comment telle action s'exécute ? quel en est le but ? que fais-tu de tes bras? à quoi te servent tes yeux, leurs paupières, tes jambes, les jointures des membres et leur mobilité? que remarquestu dans les différentes actions de parler, de manger, de marcher, etc. ? L'enfant, qui s'est rendu compte, dans le septième exercice, des fonctions spéciales de chaque partie du corps, apprend ici à rapprocher et à comparer ces fonctions et leurs divers degrés d'utilité , à mieux apprécier les ressources dont il est pourvu, à les appliquer avec plus d'adresse et d'intelligence. 11 observe de nouveaux rapports entre l'homme et la nature extérieure.

Le dixième exercice est une récapitulation générale de toutes les notions analytiquement présentées jusqu'ici. L'enfant rassemble tout ce qu'il a recueilli sur chaque partie de son corps , sur l'oeil , sa forme , ses qualités, ses fonctions, etc. , pour en faire la description la plus complète possible. Il réunit toutes

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les connaissances de détail qu'il a pu acquérir : il se

forme des vues générales et un esprit d'ensemble.

Nous avons vu que notre Méthode regarde les mères comme étant les institutrices naturelles des enfants , par instinct , par amour, par nécessité (1). ce La prea mière éducation , dit l'auteur d'Emile , est celle (( qui importe le plus , et cette première éducation ce appartient incontestablement aux femmes, m Mais, les mères de famille ne savent pas , le plus souvent, mettre à la portée des enfants les matières qu'elles leur présentent. Elles ne s'entendent pas assez à l'ordre et à la gradation qu'il faut suivre, ni à la manière d'offrir les objets , de faire naître les idées , de les enchaîner. Elles gâtent et déforment involontairement l'intelligence : elles ont besoin d'être conseillées, d'être conduites pas à pas, dans la carrière qu'elles doivent ouvrir à leurs enfants et parcourir avec eux. « Avant que les enfants., dit Fénélon, sa- « chent entièrement parler , il convient de les prête parer à l'instruction. » Mais les instructions élémentaires et préliminaires sont pénibles , et d'autant moins satisfaisantes, que, semblables aux fondements des édifices , elles ne paraissent point. Le Manuel des Mères a pour objet de faciliter ces premières instructions : il doit servir de conseiller et de guide aux bonnes mères de famille. Les exercices , dont il se compose , et dont nous venons de présenter l'ordre analytique et progressif, qui semble leur donner une forme sèche , méthodique et abstraite , ne sont néanmoins , par la manière de les appliquer , qu'une

(i) Voyez ci-dessus, page 126, le premier chapitre des Caractères distinct ifs de la Méthode : Mère de famille, considérée comme le modèle naturel et complet de l'éducation.

suite de conversations et de questions simples et familières, amenées par les circonstances journalières delà vie, qui attachent et intéressent vivement les enfants. On parvient à former ainsi peu à peu leur intelligence , à développer et à diriger leur faculté de penser , qui est un don de la nature, mais qui a besoin , comme tous les autres dons qu'elle nous a faits, d'être cultivé par Fart.

On peut appliquer ensuite la même marche aux autres éléments des connaissances , en parcourant successivement , dans chacune d'elles, les dix considérations qu'on a seulement appliquées d'abord à l'étude du corps humain.

i°. La dénomination pure et simple des objets, à mesure qu'ils s'offrent devant les jeux des enfants;

i°. La situation de chacune de leurs parties;

3°. Les corrélations et les dépendances des parties entre elles ;

4°. heur nombre ;

5°. Leurs qualités et leurs propriétés;

6°. Le rapprochement des parties analogues dans l'objet qu'on étudie;

7°. Leurs fonctions essentielles ;

8°. La connaissance des choses nécessaires pour conserver l'objet soumis à l'observation ;

g°. Le rapprochement et la comparaison des fonctions et des avantages propres aux différentes parties qui le composent ;

io°. Enfin , la récapitulation générale de tout ce qui le constitue et de tout ce qu'on a recueilli dans l'examen qui a précédé (i).

(i) Nous avons donné d'assez longs développements au Précis analytique du Manuel des Mères, parce que ce Manuel est à la fois

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A la suite de cette partie, pour ainsi dure matérielle de la première instruction , qui forme les sens

la racine commune de toutes les branches d'enseignement et le modèle de la marche qu'on suit pour instruire l'enfance. Notre Précis est une introduction nécessaire à l'exposition et au développement delà Méthode pratique, considérée dans ses applications immédiates aux différents cours d'études. La première édition du Manuel des Mères , publié en allemand , n'est qu'une ébauche encore imparfaite d'un ouvrage, qui, pour remplir complètement son but, doit être infiniment modifié, traité sous des rapports plus étendus, et perfectionné, par suite des expériences qui se continuent sans interruption dans l'Institut. Ce Manuel présente à la mère cinq degrés d'instruction qu'elle doit parcourir avec son enfant :

i°. La marche à suivre pour développer en lui la faculté de distinguer les sons du langage et de les produire, et la série progressive des sons articulés, depuis les plus simples jusqu'aux plus composés.

i° . La manière dont il convient d'apprendre aux enfants à nommer et à distinguer les objets qu'ils ont sous les yeux, leurs formes, leurs couleurs, leurs propriétés les plus remarquables, mais toujours avec la plus grande liberté, en saisissant indifféremment toutes les occasions que le besoin ou la curiosité naturelle à cet âge peuvent fournir. Le Manuel donne ici des directions et des exemples.

3°. La distinction des caractères principaux et des différentes parties des objets qui entourent les enfants, d'après la marche graduelle tracée dans ce chapitre.

4°. Inobservation exacte des différences qui existent entre les objets dont on a remarqué les principaux cai'actères.

5°. La classification des objets analogues en divisions et subdivisions, ou en classes, genres, espèces, dans lesquelles on comprend, non-seulement leurs noms et leurs formes , mais encore les propriétés, les usages, les actions , etc. «Ce dernier degré », dit M. Chavannes (dont l'excellent chapitre sur le Manuel des Mères, dans son ouvrage déjà cité, nous fournit une partie des développements où nous venons d'entrer), k pourra former à lui seul un livre « élémentaire, dans lequel tous les objets de la nature seront clas- « ses; un livre qui devra renfermer les termes les plus usités dans « les arts, les métiers, l'histoire naturelle, la physique générale, la « géographie, etc. ; un livre dans lequel l'enfant prendra naturelle- « ment l'idée du genre, de l'espèce, de l'individu; un livre qui lui « apprendra à suivre la marche des diverses actions dont il est le « témoin, leur but, leur utilité, leur danger, etc. (ici, en effet, en « lui parlant d'une action, on le rend attentif aux circonstances sui-

et l'esprit d'observation des enfants, on présente les éléments de la partie morale de rinstruelion , qui doit former le coeur , éveiller la conscience, éclairer la raison, fixer les sentiments, diriger et fortifier les habitudes.

C'est surtout ici que la première formation de l'esprit et du coeur humain , confiée aux mères de famille par la nature, doit devenir l'objet d'une surveillance éclairée, au lieu d'être abandonnée aux procédés d'une routine aveugle. La Méthode veut que la mère devienne , par raison et avec une intime conscience de la nature et des besoins de son enfant, ce qu'elle est déjà par ses rapports immédiats avec lui , par instinct et par sentiment.

Si nous voulons mieux apprécier l'application pratique de notre marche et l'époque précise qui lui convient, considérons, dès le berceau , l'enfant qu'il s'agit de former : pénétrons dans l'intérieur de la famille pour y contempler le tableau touchant d'une bonne mère qui tient son enfant sur son sein. Comme elle le soigne avec une tendre sollicitude ! comme elle épie, avec une attention inquiète, ses moindres mouvements, ses gestes, ses regards, tous les signes des impressions qu'il éprouve ! avec quelle finesse et quelle fidélité elle sait les comprendre et les expliquer ! Rien n'échappe à sa pénétration : elle interprète, elle prévient tous ses désirs; elle répond à ses signes, à ses gestes, à ses pleurs, à son sourire.

<t vantes : qui fait ordinairement cette action ? quand la fait-on ? où, «pourquoi , comment, à qui la fait-on? à quoi est-elle bonne? en « quoi est-elle mauvaise?); un livre, en un mot, qui pourra lui « donner des idées positives sur une foule de choses qui, jusqu'à « présent, ont bien frappé ses yeux, mais sont restées nulles pour « son intelligence. »

Comme elle jouit délicieusement de sa vue! comme elle recueille avec avidité les premières articulations que forment ses lèvres ! comme elle est agréablement surprise et pénétrée de joie, à chaque nouveau signe de développement qu'elle remarque eu lui ! Elle lui répète les sons les plus simples ( papa, maman, etc. ), lui montre la manière de les former, lui apprend à les reproduire, lui met dans la main les choses qui font du bruit et qui frappent son oreille autant que ses jeux ; elle l'exerce à marcher, dirige et soutient ses premiers pas qui chancellent encore, lui montre tout ce qui peut éveiller et] intéresser ses sens , multiplie par une sorte d'instinct, et varie de toutes les manières ses rapports avec elle et ses expériences sur la nature. Elle lui présente des fleurs, des fruits , des cailloux, de petits animaux. Elle joue et folâtre avec lui, le fait courir, sauter, le porte, le tourne, le secoue, partage tous ses jeux, excite ses mouvements et ses actions, l'instruit en l'amusant, l'empêche de se faire du mal, lui fait juger ce qui lui convient , l'éclairé et le forme peu à peu, et commence son éducation , sans le savoir. Ses jeux deviennent insensiblement plus raisonnables et plus sérieux : la mère les dirige vers un but d'utilité; elle en fait des moyens d'instruction pour l'exercer a distinguer et à nommer les objets, à les manier , à remarquer leurs différentes parties et leurs qualités. Elle le conduit jusqu'au point où il acauiert une parfaite conscience de lui-même, où il parle de lui à la première personne , où il exprime d'une manière claire et positive ce qu'il sent , ce dont il a besoin , ce qu'il veut.

L'éducation de l'enfant jusqu'à ce point est ab-

solument dans Je domaine de la mère. En même temps qu'il s'exerce, s'occupe et se fortifie, qu'il essaie ses facultés physiques et son intelligence; il est inspiré, nourri , sous le rapport, moral, par l'influence féconde et créatrice de sa mère, qui communique à son jeune cœur la douce chaleur des sentiments dont elle est pénétrée. A chaque instant et dans chaque détail de sa vie , elle est pour lui comme un astre bienfaisant qui éclaire, échauffe, anime et vivifie tout son être. La mère n'est jamais olus heureuse qu'en se sacrifiant elle-même pour son enfant : elle lui prodigue tout son temps, toutes ses forces, toutes ses affections; leur existence est commune ; il ne forme avec elle qu'un seul corps et une seule âme; il concentre en elle toutes ses sensations. Mais, à mesure qu'il acquiert le sentiment de son existence personnelle et que le mot moi lui présente une idée distincte, il se détache, pour ainsi dire de sa mère : au lieu d'exister en elle , et par elle seule , il commence à exister en lui, à devenir son propre centre à lui-même; toutes ses facultés prennent une nouvelle direction. La mère, qui jusqu'ici n'était pas seulement sa nourrice , mais presque sa nourriture même et sa vie, devient des ce moment son ange tutélaire, sa directrice, son institutrice; il est capable d'être instruit, dans l'acception naturelle de ce mot, de suivre, pour ainsi dire, des leçons , d'être rendu attentif aux objets qui frappent ses sens, par une série d'exercices propres à former ses organes.

C'est à cet âge , à ce période du développement que commence l'application du Manuel des Mères proprement dit. L'enfant est éveillé, animé, mis en action par tout ce qui l'entoure ; mais il est distrait,

ses impressions sont mobiles et fugitives, rien ne peut le fixer. Il est abandonné, pour ainsi dire, à un instinct vague et aveugle, capricieux et désordonné. Il a besoin d'être dirigé , d'être fixé. Toutes ses facultés, dont les germes ont commencé à se produire au dehors, doivent être exercées dans un ordre progressif et nécessaire, d'après des lois qui sortent de leur nature. Le principe d'action qui est en lui doit être développé comme une force positive; ses organes, qu'il a déjà essayés, doivent être déliés tout entiers; ses observations, obscures et confuses, doivent se changer en notions claires et distinctes : ses sensations doivent s'élever jusqu'au sentiment. Son activité inquiète doit prendre une direction convenable, propre à cultiver en lui la raison, a lui donner la connaissance élémentaire de toute son existence. Maintenant , notre Manuel des Mères peut s'appliquer avec succès. Il divise et fixe, en quelque sorte , l'attention indéterminée et vagabonde de l'enfant, dispersée sur une grande quantité d'objets, confondus, mal assortis, sans liaison entre eux, pour la diriger sur lui-même, sur son corps, sur ses qualités personnelles. Il a été nourri, pendant le premier période, des impressions de tous les objets placés dans sa sphère; il concentre maintenant sur lui-même l'action de son intelligence et ses facultés plus développées. Son propre individu devient pour lui l'objet et le moyen de son instruction, le livre élémentaire de ses premières connaissances, l'organe et l'instrument général qui le rend capable d'apprendre tout ce qu'il pourra connaître un jour, et enfin le dernier but auquel il doit rapporter toute son instruction future pour se conserver, se per-

fectionner, pour créer son bonheur et son avenir.

Les dix exercices , que la mère doit parcourir avec son enfant, et surtout le septième , dans lequel il apprend ce qu'il peut, lui ont donné la connaissance de ses moyens d'action et la possiblité d'agir avec réflexion. Maintenant, on lui montre ce qu'il doit : il est conduit, par une route simple et facile, par une gradation non interrompue, de l'étude de ses besoins à celle de ses devoirs.

On a posé les bases, indiqué les moyens , montré les instruments , en observant le corps humain et les différents corps de la nature dans leurs rapports avec lui. On arrive à la partie intellectuelle et morale, théorique et raisonnée, toujours combinée avec la pratique , toujours appuyée sur des exemples et des actions : de quelle manière doit-on construire sur ces bases données, agir avec ces moyens, tirer parti de ces instruments?

Après avoir étudié son propre corps, ses facultés physiques, ses rapports avec la nature physique et avec les choses qui l'environnent, ou avec le monde extérieur, l'enfant a besoin de connaître peu à peu , d'après une marche analytique toujours mise à sa portée, ses facultés intellectuelles et morales, leurs relations mutuelles, leur nombre, les caractères essentiels qui les distinguent, les rapports communs qui leur appartiennent, leur destination ou leur but et l'usage qu'on en doit faire. Il s'élève insensiblement de la considération de lui-même et de ses parties organiques, de l'examen de ses intérêts, de ses besoins individuels , à la connaissance réfléchie de ses rapports avec ses semblables , avec ses parents,

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ses camarades, ses instituteurs, ses concitoyens, ou bien de ses rapports moraux et sociaux, de ses devoirs et de ses droits, qui découlent des notions précédentes.

Pestalozzi et ses collaborateurs n'ont rien fait imprimer encore sur cette branche de l'instruction élémentaire, qui constitue l'idéologie proprement dite, ou plutôt Y analyse de T entendement humain (i). Elle s'enseigne néanmoins de vive voix

(i) Cette définition de Vidéologie , qui indique avec précision l'objet de ses recherches, appartient à Garât, membre de l'Institut. On doit consulter, dans le recueil intéressant des leçons des écoles normales , le programme et les premières leçons du Cours de J'analyse de l'entendement, qu'avait commencé cet estimable philosophe. Il fait ressortir les rapports intimes de cette science avec toutes les autres, et surtout avec la logique, V éducation, la morale, la législation et la politique , en montrant que l'entendement est la source commune d'où sortent la faiblesse cl la puissance de l'homme, ses égarements et sa sagesse, ses vices et ses vertus , ses privations et ses jouissances , toutes ses qualités et toutes ses destinées. Ces premières leçons, les seules qui aient été publiées, sont semées de pensées fortes et lumineuses, embellies par une imagination brillante et par les charmes d'un style toujours clair et précis , pittoresque et animé. Les instituteurs trouveront aussi un guide précieux, pour suivre et diriger les premiers développements de la raison des enfants, dans les Eléments d'idéologie de Destuttïract, membre de l'Institut. Le vaste plan qu'il embrasse dans cet ouvrage comprend successivement : r. I'idéologie., science de la formation des idées, qui s'occupe du rejet ou de la chose même, de la nature de l'esprit humain et de ses opérations; 2°. la grammaire générale, science de l'expression des idées, qui s'occupe du moïen à employer pour les peindre, les conserver, les reproduire, ou du mécanisme et de l'art du langage ; 5°, la logique, science de la combinaison et de la déduction des idées, qui considère le eut vers lequel elles doivent tendre, ou Vart de penser, d'observer, de foisonner, d'enchaîner ses observations et ses raisonnements. \J Essai sur l'entendement humain par Locke, le Cours d'études de Co.ndillac , et en particulier sa Logique et son Traité des sensations, fournissent également des sujets profonds de méditation sur l'étude de l'homme intellectuel.

dans l'Institut, d'après la Méthode graduelle suivie pour tous les genres d'étude, non pas d'une manière sèche, abstraite et dogmatique , mais d'une manière sentimentale et animée, en sorte que l'enfant trouve lui même ait fond de son cœur, et par l'action bien dirigée de sa raison naissante, tout ce qu'on veut lui faire apprendre. Le Manuel des Mères, centre commun de l'instruction, d'où partent trois grands rayons, qui correspondent aux trois grandes branches , physique , morale et intellectuelle , de la formation de l'homme, n'est pas, à beaucoup près, achevé. Chacune de ces branches admet ensuite un nombre infini de subdivisions particulières. Le fîl de l'analyse permet seul de parcourir, sans s'égarer, les tortueux détours de ce vaste labyrinthe. Gomme la partie du Manuel publiée jusqu'à ce jour traite seulement' du corps humain et des connaissances physiques, quelques personnes ont paru croire que Pestalozzi s'attachait trop exclusivement à ce genre de connaissances; qu'il sacrifiait peut-être Yéducniion à Yinslruciion ; qu'il habituait l'enfance à ne faire usage que de son cerveau, à méconnaître ou du moins à négliger cette vérité : « qu'on est heu- « reux par le sentiment et par les vertus bien plus « que par les lumières; en effet, la lumière deîa vertu « échauffe en même temps qu'elle éclaire; celle des « simples connaissances éclaire sans échauffer : elfe a a moins de vie. » (i)

(i) Ce passage est lire d'une lettre imprimée dans le Publiciste, en. 1810, écrite à l'auteur sur l'Institut d'éducation d'Yverdun, par Dupomt de jXemouus, membre de l'Institut, philanthrope respectable, ami du vertueux Turgot, dont il a publié les œuvres, et connu lui-même par plusieurs ouvrages qui honorent également son esprit

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Pestalozzi, pénétré de ce principe, ne mérite nullement le reproche qu'on a paru lui faire, et qui s'évanouira de lui-même, quand on voudra considérer l'ensemble de son plan. 11 fait marcher de front, dans la pratique, dès le premier âge, l'instruction morale avec les notions sur les objets physiques et sur les facultés intellectuelles . Ces trois choses, quoique traitées séparément, vont ensemble, forment une triple base bien cimentée de la culture de l'homme , et sont également les éléments et les fondements primitifs de la Méthode.

Le Manuel des Mères et nos différents exercices pour apprendre à observer et à parler, considérés maintenant clans les résultats que ce mode d'instruction doit produire, paraissent offrir quatre principaux rapports cV utilité :

i°. On suit la marche de la nature pour apprendre à l'enfant les vrais éléments et le mécanisme du langage. On lui fait poser de ses propres mains les bases de la grammaire. L'usage de la langue lui devient familier, ainsi que la manière dont elle a du se former et se développer. Les expressions naissent pour lui avec les objets et les idées. Il ne prononce aucun mot , sans en connaître exactement la signification et la valeur. Aucune idée fausse ne lui est donnée. Ses notions, bien liées entre elles, et toujours successivement présentées, ne sont point vagues ni confuses, mais nettes, claires, précises.

et son cœur. Les personnes qui s'occupent d'éducation doivent désirer vivement la publication d'un travail sur l instruction publique, composé par Dupont de Nemours, en Amérique, d'après l'invitation du président des Etats-Unis : travail qui contient d'excellentes vues pratiques pour l'organisation et l'amélioration des écoles primaires,

2°. Non-seulement l'enfant apprend à construire , en quelque sorte, sa langue; il apprend aussi l'art de raisonner, les règles d'après lesquelles on pense. Il exerce, cultive et perfectionne sa faculté de comparer, de combiner, de concevoir et de développer un système complet de connaissances ; il fait insensiblement un véritable cours de logique pratique , qui se reproduira pour lui dans toutes ses autres études, par la marche naturelle de son esprit.

Sous le rapport de la science du langage et de la grammaire , il apprend d'abord à nommer les objets. De leur dénomination pure et simple, qui donne naissance au nom substantifs il passe aux qualités et aux propriétés des choses, qu'il désigne par des mots adjectifs ou qualificatifs. Pour exprimer les corrélations des diverses parties d'un même tout, il arrive à de petites propositions simples ou à des phrases. L'énonciation des fonctions de chacune des parties, ou des actions qui leur sont propres, lui fait employer les verbes. Tous les éléments du langage deviennent des créations de son intelligence et s'impriment fortement dans sou esprit.

Sous le rapport de la logique , la forme d'observer, tracée par le Manuel des Mères, qui apprend à connaître, d'abord le nom d'une chose et ses différentes parties; puis, leurs rapports de position, leurs corrélations avec d'autres , leur nombre , leurs qualités, leur analogie ou la comparaison des attributs qui leur sont communs, leurs fonctions, leurs rapports avec nos besoins; cette forme ou manière .d'observer donne la véritable science des relations des objets, dans leur ordre naturel et nécessaire. Les

divers degrés qui, partant des premières notions simples et isolées, s'élèvent aux notions comparées et généralisées, puis aux conséquences et aux conclusions ou jugements qui s'enchaînent et en dérivent nécessairement; ces degrés successifs, si conformes à la marche naturelle de l'entendement, procurent à l'esprit une exactitude rigoureuse dans L'observation et une grande rectitude dans le l'usement.

5°. Indépendamment de la langue et de la logique, qui sont, pour ainsi dire, la base et la forme des connaissances , les enfants acquièrent à la fois une connaissance parfaite, d'abord de leur propre corps, de leurs facultés, d'eux-mêmes; ensuite, de la nature physique , du monde extérieur et des rapports mutuels entre les êtres. Cette double connaissance, qui comprend les éléments des sciences physiques et morales, est comme le fonds essentiel de l'instruction. Les élèves sont ainsi préparés à recevoir toutes les sciences; les germes en sont déposés dans leurs esprits. Les bases sont bien établies et fortement cimentées; l'édifice peut être construit avec solidité.

4°. Un quatrième avantage résulte du développement des organes de la voix et des poumons , qui se fortifient par un fréquent exercice. On avait craint d'abord que l'usagé de faire parler souvent les enfants à haute voix ne devint nuisible à leur poitrine ; le contraire a été prouvé par l'expérience. Ainsi, l'utilité physique et la conservation de la santé se trouvent unies aux autres genres d'utilité; le corps se développe et se perfectionne, comme le cœur et Yesprit. Les trois éléments qui constituent

l'homme sont également entretenus clans un état de croissance, de force et d'harmonie.

Nous ne parlerons point ici de Y instruction religieuse, associée à Y instruction morale, à laquelle on dispose indirectement l'enfant, dès ses premières années, mais qu'on ne lui présente d'une manière positive qu'à l'époque où sa raison plus développée îe rend propre à la recevoir et à s'en pénétrer. Le cours d'instruction sur la religion et la morale deviendra l'objet d'un article développé, qui servira de complément à cette Notice des différents cours de l'Institut. Nous passerons plus rapidement sur les autres branches, après avoir posé les principes généraux et montré en détail, spécialement pour l'instruction élémentaire du langage , la marche commune qu'elles doivent suivre.

II. Éléments du langage, dans lesquels on distingues deux points de vue principaux:

i°. U intérieur ou le fonds du langage, la signijication, ou îe vrai sens des mots.

2°. lu extérieur ou le matériel et Informe du langage, qui comprend les signes conventionnels, destinés à peindre les objets et les idées, et la manière d'employer et de modifier ces signes représentatifs (i).

Chacune de ces divisions des éléments de la grammaire générale est aussi parcourue dans un certain nombre de degrés , qui embrassent eux-mêmes des

(i) Voyez, ci-dessus, le Précis analytique de l'Art d'apprendre les langues, chapitre 6 des Moyens d'exécution, pages 25a et suivantes.

exercices particuliers sur chacune des considérations sur lesquelles on croit devoir fixer l'esprit des enfants. Ils apprennent à composer, pour ainsi dire, tous les éléments du langage et à se rendre compte de leur origine , de leur nature , de leurs fonctions et de leurs rapports d'analogie ou de subordination.

Le Manuel des Mères a fait connaître aux enfants quels sont les organes avec lesquels ils peuvent observer les objets qui les entourent. Ils se forment une idée nette de ces objets qui frappent leurs sens , ou qui produisent en eux des sensations. Le moment est venu d'étudier les rapports entre les choses et entre les mots destinés à les représenter. On suit absolument, pour cette nouvelle branche d'instruction , la marche qu'on vient de tracer pour l'autre.

Dans la première, nous avions un sujet donnée soumis à. l'observation, le corps humain; la langue était une considération accessoire : on l'employait , comme instrument , sans s'occuper encore d'en faire l'analyse. Elle devient ici l'objet principal: h parole où le mot est considéré comme un entier, qu'il s'agit de décomposer.

Pour analyser d'une manière exacte et complète les éléments du langage , et pour déterminer les moyens de les mettre à la portée de l'enfant, on est obligé de s'engager dans une sorte de labyrinthe métaphysique , où l'on ne peut se diriger qu'avec le secours d'une méthode rigoureuse. Nous tâcherons donc de bien établir les idées fondamentales, de suivre dans leurs divisions et subdivisions les idées secondaires et accessoires qui en découlent, d'exposer clairement la suite et l'enchaînement de ces idées. Nous donnerons à cette branche d'enseigne-

ment, en raison de son importance, les mêmes développements qu'à celle qui a précédé.

De l'Intérieur ou du fondement du langage.

On croit pouvoir distinguer, dans cette partie, six degrés du développement de la langue.

A. Premier degré.

L'enfant désigne les choses par des sons qui ont de l'analogie avec elles, soit qu'elles les produisent elles-mêmes, soit qu'elles en fassent naître l'idée, il paraît disposé à nommer plutôt l'objet qui forme un son , et qu'il peut à la fois entendre et voir, que celui qui frappe seulement sa vue. Dans le premier cas , deux sens sont affectés : l'une des sensations semble indiquer le nom naturel et propre qui convient à l'objet, et qui jusqu'à un certain point le reproduit fidèlement. D'un côté, l'enfant forme des noms; de l'autre, il abrège les noms qu'il a appris, les organes de sa voix n'étant pas assez développés. Les noms encore informes ou imparfaitement exprimés des différentes parties de la maison qu'il habite (chambre, porte, fenêtre , escalier, etc. ), des animaux domestiques et des objets extérieurs qu'il voit journellement, composent son premier vocabulaire. Il ne connaît et ne peut concevoir que les dénominations simples des êtres ou des objets placés autour de lui. îi ne prononce que des mots isolés : maman , papa, moi, t aimer, pain, bonbon, etc.

Tel parait être le premier degré' du développement de la langue, qui n'appartient pas encore à l'instruc-

tion , mais à la nature, et qui est le produit de l'instinct , l'opération de l'enfant lui-même , dans ses relations avec sa mère.

B. Second degré.

L'enfant commence a désigner un certain nombre d'objets par leurs noms de convention , et à former quelques propositions imparfaites, quelques petites phrases liées entre elles: faime maman, je veux boire, donne-moi du pain.

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