‹ Expose de la méthode d'éducation de PestalozziChapitre 32 sur 43 · III. DÉVELOPPEMENT PROGRESSIF ET COMPLET DES · texte numérisé non relu

III. DÉVELOPPEMENT PROGRESSIF ET COMPLET DES

dispositions morales. — La culture de l'homme, fondée sur les éléments primitifs, sans lesquels la religion ni la morale ne pourraient exister, se rattache à un centre commun , à l'idée de la dignité et de la perfectibilité de l'espèce humaine, considérée comme l'ouvrage et comme l'image de la Divinité ; elle prend

deux grandes directions distinctes, l'une morale, l'autre religieuse.

3°. Direction morale. Le but de cette instruction, qui se puise à la fois dans notre propre nature et dans la nature extérieure, est de montrer tous les objets à l'enfant sous le rapport moral ; comme, sous le rapport intellectuel , il s'habitue à voir tout avec son intelligence. Il apprend d'abord à se connaître comme un être moral; il acquiert la conscience de ses sentiments et l'habitude de les mettre en harmonie avec ses facultés ; il apprécie à la fois ce qu'il est, ce au il peut, ce qu'il doit et ce qui lui est permis , ou ses moyens personnels , ses devoirs et ses droits.

Ces notions élémentaires , qui constituent la connaissance de soi-même et le fondement naturel de toutes les vertus humaines et sociales , font partie de la première instruction morale , donnée par le Manuel des Mères. L'enfant reçoit peu à peu la connaissance intuitive d'un monde moral et intellectuel, qui se manifeste dans l'intérieur de l'homme, où chacun sent sa pensée, sa volonté, sa liberté: il trouve en lui-même une existence, pour ainsi dire, spirituelle, étrangère aux sens extérieurs, et totalement distincte de l'existence physique. Notre âme fait une partie essentielle de ce monde moral , dont elle fournit à la fois In preuve, la conviction et l'image.

Quand l'élève est parvenu à ce point, on lui fait envisager les objets extérieurs sous le même rapport. On lui fait apprécier ce que la nature et les autres hommes sont pour lui, ce qu'il peut en attendre, ou les ressources qu'il peut tirer des hommes et des choses, pour son bien-être et pour le développement

de ses facultés; enfin, ce qu'il doit à son Créateur, à ses semblables et aux différents êtres dont il est environné; il étend à toute la nature l'idée de l'exil stence morale. Il puise dans sa conscience les éléments des rapports sociaux et moraux , qui l'unissent à ses semblables , et de ses devoirs envers eux , et les premières notions de justice et de bienveillance, qui se concentrent dans cette vérité simple et fondamentale : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on « le fît; agis envers les autres, comme tu voudrais « qu'ils agissent envers toi)) (i). On donne pour

(i) Cette maxime, consacrée par I'Evangile, qui fait de la charité universelle la base de sa doctrine, se retrouve aussi dans les écrits de quelques philosophes de l'antiquité, et spécialement dans ceux de Confucius, le Socrate de l'Asie, dont les fragments parvenus jusqu'à nous donnent une haute idée de sa rare sagesse et de la pureté de ses principes. Il divisait sa doctrine en quatre parties, et ses disciples en quatre classes correspondantes, dont chacune se vouait à l'une des branches de la philosophie morale :

i°. Culture et pratique de la vertu, ou morale proprement dite, directrice de la vie;

2°. Art du raisonnement et art de bien parler, ou logique associée à Y éloquence et consacrée à inspirer la vertu;

3°. Politique, fondée sur la vertu et la sagesse, que Confucius appelle aussi la grande science (ta-iiio), ou direction des chefs des Etats qui dirigent les autres hommes ;

4°. Formation et conduite des mœurs, ou Education.

Les moralistes liront avec intérêt un petit volume intitulé : La morale de Confucius , philosophe de la Chine (publié à Paris, en 1783). Nous rappellerons aussi aux instituteurs, comme très-propre à leur fournir des directions pour l'Éducation morale, un livre qui a pour titre : Les Conseils de la sagesse, ou Recueil des Maximes de Salomon, les plus nécessaires à l'homme pour se conduire sagement. La première partie contient les maximes les plus nécessaires à l'homme pour se bien conduire soi-même, et pour diriger la conscience , l'esprit, le cœur et les passions, la langue et les discours. La seconde partie renferme les maximes les plus nécessaires à l'homme pour se bien conduire envers les autres ; à l'égard de ses parents, de sa famille, de sa femme, de ses enfants, de ses servi-

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fondement à l'amour du devoir la réunion des motifs les plus forts et les plus puissants. On fait aimer le travail à l'enfant, comme l'un des premiers devoirs imposés à l'homme par la nature, et comme la condition nécessaire de l'existence. On lui en fait apprécier les avantages pour lui-même, pour sa famille, pour la société.

On peut distinguer deux sortes de besoins inhérents à notre nature morale. D'un côté, l'homme, considéré en général dans ses rapports fixes et invariables, doit se maintenir constamment bon, bienveillant, juste; il doit travailler pour s'assurer des moyens de subsistance et pour exercer ses facultés ; il doit cultiver l'art de vivre, ou de mettre à profit, pour son perfectionnement et son bonheur, l'espace de temps que lui accorde la nature. Ces devoirs sont rigoureux et absolus, sous tous les rapports, dans toutes les conditions et dans toutes les formes de l'existence. Sous un autre point de vue, l'homme nous apparaît comme un être mobile et variable. Chaque individu reçoit de la nature un caractère, une forme d'existence intérieure et une intuition morale qui lui sont propres : l'homme froid n'est point affecté de la même manière que l'homme sensible; celui-ci est blessé par des nuances imperceptibles qui ne sauraient effleurer l'autre. Les différentes époques de la vie, les vicissitudes sociales, qui font subir aux hommes de continuelles métamorphoses, produisent de nouvelles différences entre eux. La marche graduelle de l'instruction morale s'approprie aux organisations et aux dispositions na-

teurs , de ses amis. Le portrait du sage, qui résulte de l'application de ces maximes, sert de conclusion à cet excellent ouvrage.

tnrelles, différemment modifiées, aux époques du développement que la nature amène d'elle-même, aux occasions et aux circonstances qui doivent influer sur la Méthode et sur ses applications. Il ne convient de parler à l'enfant que des devoirs qui le concernent dans son état actuel : d'abord, des devoirs défis, de frère, à' ami et de camarade, Relève, d'instituteur; plus tard, viendront d'autres considérations sur les devoirs de citoyen, de sujet, à? épouse, de père, de chef de famille , de propriétaire , de supérieur ou de subordonne', d'employé public , de militaire, de magistrat , etc. 11 ne doit jamais être question des rapports d'un sexe à l'autre, avant l'âge où la nature peut rendre l'élève capable de vous entendre. Un tact et un discernement exquis doivent présider aux entretiens de l'instituteur avec les enfants.

La Méthode s'attache à poser les fondements de la morale d'une manière tellement large et solide, que tout soit en harmonie, que tous les principes, tous les préceptes se déduisent les uns des autres, qu'ils appartiennent nécessairement aux circonstances dans lesquelles ils sont donnés, qu'ils naissent, pour ainsi dire, dans l'esprit, par les sentiments que ces mêmes circonstances produisent. La morale pratique doit pénétrer toute la nature de l'enfant et embrasser toute son existence. Qu'il sache obéir aux lois invariables de la destinée humaine et à celles de la nécessité, contre lesquelles notre inclination secrète et les passions qui tendent à nous entraîner, soulèvent quelquefois en nous des révoltes intérieures. Qu'il contracte l'habitude salutaire de dompter ses désirs, de soumettre sa volonté, de se

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vaincre lui-même; c'est la première condition de l'existence morale. La subordination, toujours réfléchie, associée aux sentiments de l'intérêt personnel, du devoir et du bonheur, doit naître au sein de la famille, et s'étendre à la vie publique et sociale. On prépare ainsi de bonne heure les enfants aux devoirs de subordonnés et de sujets : on forme en eux des hommes capables de devenir, pour les gouvernements qui auront a les employer, des agents à la fois dociles et énergiques, intelligents et soumis, actifs et obéissants.

2°. Direction religieuse. Cette seconde espèce d'instruction a ses éléments absolus, comme toutes les autres. La première chose qui doit avoir frappé l'enfant, sous ce rapport, c'est Y infini, dont l'idée est dans notre âme, ou l'intuition naturelle qu'il reçoit de ce qui échappe aux sens physiques. Comme le corps nous lie au monde matériel et visible, l'âme nous lie au monde intellectuel et invisible. On dirige cette idée de l'infini vers l'Etre invisible et éternel qui nous est manifesté par la contemplation de ses œuvres et révélé par la religion. L'enfant reçoit insensiblement une impression forte et profonde d'une puissance , d'une sagesse, d'une bonté, infiniment plus grandes que ne peut le concevoir notre faible intelligence dans les bornes étroites qui lui sont assignées.

Le premier objet qui produit cette impression, c'est la mère, objet d'admiration et d'amour, qui offre à l'enfant quelque chose d'incompréhensible et d'indéfinissable. L'enfant, frappé du contraste de sa propre faiblesse et de la puissance de sa mère, est poussé par son instinct à se soumettre à elle, comme à un être supérieur. Cette impression primitive

qu'elle lui a fait éprouver, il la reçoit aussi peu à peu du spectacle de la nature : ainsi commence l'éveil des sentiments religieux que l'Éducation doit diriger et développer.

La puissance seule ne ferait naître que le sentiment de la crainte; la sagesse seule exciterait Y ad" miration, la confiance ; la bonté seule inspirerait Y amour. Mais la puissance, unie à la sagesse, change la crainte en respect; la puissance, unie à la bonté, produit la soumission volontaire et spontanée, celle qui vient du coeur. La réunion de ces trois impressions produit au plus haut degré le sentiment filial , premier germe du sentiment religieux.

Nous éprouvons naturellement pour nos parents des sentiments de respect, de confiance, d'amour, trois éléments essentiels de la piété filiale, qui comprend tout ce qui est noble et pur dans la nature morale et religieuse de l'enfant : elle est le point central auquel se rattachent notre doctrine et l'ensemble de nos vues. La religion, préparée et fortifiée par ce premier mouvement du cœur, devient ensuite la source commune des plus grandes idées dont l'humanité soit susceptible, de la liberté morale, de l'abnégation de soi-même, du dévouement pour ses semblables, pour sa patrie, de l'héroïsme, des plus nobles sacrifices , de toutes les actions généreuses, de toutes les vertus. L'enfant s'élève par degrés de la piété filiale à la piété proprement dite. Il a devant les yeux un objet qu'il honore, qu'il révère, qui est sacré pour lui. Ce sentiment d'amour mêlé de respect, qui pénètre, anime , vivifie tous les autres sentiments , constitue l'un des caractères essentiels, l'une des conditions nécessaires de l'existence

religieuse. Sans lui, la religion manque par sa base : on peut en recevoir le nom et les formes; mais sa notion la plus intime demeure toujours étrangère; c'est lui qui est la source de la véritable piété.

Notre élève doit maintenant trouver en lui-même la première notion de la Divinité. Lorsqu'il est conduit dans la nature extérieure, il voit, distingue, nomme, calcule les formes différentes de plusieurs objets : il confond d'abord le nom, \a forme, le nombre; puis, il sépare ces notions dans les objets, dans la pierre, dans la plante, dans l'homme, dans chaque individu; il fait des abstractions. Ici, la même gradation a lieu dans ses idées. Il a d'abord puisé dans la contemplation de sa mère et de la nature extérieure une idée vague et confuse de Y infini, composée de puissance, de sagesse, de bonté; il est fortement touché par ces impressions. On lui nomme Dieu, dont la notion est préparée dans son esprit. Ce nom, destiné à fixer pour lui l'idée de l'infini qu'il n'avait d'abord que vaguement, devient la base et le centre de l'instruction religieuse.

L'enfant n'a pu commencer à calculer, que lorsqu il est parvenu à séparer, par une abstraction , le nombre de l'objet qui en avait fait naître l'idée. Alors, l'élément absolu, Yunité lui est donnée pour le calcul. De même, ici, le premier élément invariable, la notion de la Providence , unité absolue, fondamentale de la religion; l'idée et le nom de Dieu lui sont donnés : ils servent à exprimer d'une manière fixe et précise une notion jusqu'alors obscure et imparfaite. Ils lui ouvrent une nouvelle carrière pour le développement de ses facultés. La marche de notre Méthode est conforme à celle de la nature. C'est par

cette même gradation que l'homme a dû s'élever jusqu'à la connaissance de son Créateur.

Le premier degré de ce développement religieux est confié à la mère, qu'il importe avant tout de former elle-même, pour qu'elle puisse former son enfant. Il faut l'empêcher de corrompre l'éducation dans son principe, comme beaucoup de femmes le font souvent, par ignorance, en donnant de fausses idées. Cet objet se trouve en partie rempli par le Manuel des Mères, qui renferme les premières notions que la mère peut donner , la manière de les présenter, les éléments de la Méthode, tels qu'on doit les offrir peu à peu pour ouvrir en quelque sorte les portes de l'esprit et de l'âme, enfin , les premiers rudiments d'un cours complet d'instruction. A mesure que la piété filiale acquiert une certaine consistance dans le coeur de l'enfant, il devient aussi plus propre à être pénétré des sentiments religieux. Les attributs de la Divinité se rattachent aux impressions qu'il éprouve , en voyant les actes de puissance, de sagesse , de bonté, qui caractérisent , à ses yeux , sa mère et ses parents. L'instituteur qui le reçoit des mains de sa mère (à l'âge de six ou sept ans) doit faire servir tout ce qui le frappe vivement , à fortifier en lui ces dispositions : il doit s'emparer de toutes les circonstances accidentelles, favorables à la direction qu'il veut lui donner. 11 doit étudier son état habituel, son caractère, ses inclinations, ses passions naissantes , pour élever vers Dieu ses affections et ses pensées.

Dans les occasions difficiles et importantes, où l'âme est fortement émue , dans les grands chagrins causés par la perte d'un parent , d'un ami , d'un père,

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l'enfant est plus susceptible d'être touché par vos discours, d'être porté vers le bien; de considérer , dans toutes les lois de la nature qui le frappent immédiatement, l'action toute-puissante d'une intelligence et d'une volonté supérieures, ou de la Divinité. Sous ce rapport , la Bible nous représente la marche ([ue l'esprit humain a suivie dans son développement religieux. Dans la Bible, Dieu parle à l'homme; son langage peut fournir le modèle de celui que la mère et l'instituteur doivent tenir à l'enfant; ils doivent y puiser les idées et les leçons dont il convient de le pénétrer, et lui faire tout rapporter à une cause supérieure et divine. On voit dans la Bible tout ce qui a produit une forte impression extérieure sur l'humanité : le bonheur, le malheur, la destruction, la mort, le spectacle et la magnificence des pompes de la nature ; l'homme a vu apparaître Dieu dans ces objets.

Souvent on emploie, pour X Instruction religieuse, des entretiens familiers et touchants, qui ont lieu dans les promenades , aux bords du lac , au sein des montagnes. On saisit, comme les moments les plus favorables, un beau lever du soleil , une soirée calme et tranquille, une grande et belle scène de la nature, qui prêtent une nouvelle éloquence aux paroles destinées à pénétrer l'âme de l'existence de Dieu (i).

(i) Tous les bons esprits reconnaissent l'influence salutaire des sentiments religieux, inspirés de bonne beure et bien dirigés, sur tous les autres sentiments de l'homme, sur ses habitudes, ses relations et ses actions. Voici comme s'exprime, à ce sujet , Charles Pictet, dans la Préface, très-sage et bien raisonnée, qui précède sa traduction du Traité d'Education pratique de Miss Maria Edgewortli. — « La contemplation de la nature , lorsqu'elle se lie à >< l'idée d'un Être Créateur et Conservateur , d'un être dont la

Ainsi, les promenades forment tour à tour, suivant la direction donnée aux entretiens et aux pensées des naturalistes , des physiciens , des géomètres , des dessinateurs , des artistes , des géographes, des militaires, des hommes essentiellement observateurs et logiciens, et surtout des êtres moraux et religieux.

Tous ces développements graduels sont proportionnés à ceux de l'esprit et du coeur de l'enfant , à sa faculté de sentir, d'admirer, de goûter la nature, à l'étendue de ses rapports avec ses semblables. La vie intérieure , toujours abondamment nourrie par des expériences et des sentiments , sert de base à l'instruction : autrement, celle-ci ne serait qu'un vain bruit et un ouvrage sans fondement.

\J Instruction religieuse positive doit être renonciation des vérités que l'enfant sent confusément en lui-même, mais dont il n'a pas encore la conscience distincte et raisonnée. On commence par sonder les dispositions ou les facultés naturelles de chaque élève, sa capacité de concevoir, de connaître, d'admettre avec une intime conviction l'idée de l'infini, qui est une manifestation de la Providence, et qui conduit à

<( bonté est sans bornes, dont la sagesse est infinie, et dont les des- « seins échappent à la faiblesse humaine, élève l'âme, ennoblit les « penchants du jeune homme qu'un père associe à ses spéculations « sublimes et aux réflexions qu'elles font naître. Les mouvements « de reconnaissance et d'amour épurent, dans une âme neuve, tous « les autres sentiments, et donnent aux affections nobles plus d'éner- « gie et de charme. L'humanité compatissante, les liens d'union « dans les familles et les sociétés ont plus de force et d'attrait ponr « les hommes remplis de l'idée d'une souveraine intelligence qui « veille sur nous, et qui nous prépare à un état plus parfait et plus (c heureux. En un mot, l'homme qui a une religion sage, une piété « douce , est plus aimant , plus sensible et meilleur , dans toutes les «. relations de la vie. »

la connaissance de Dieu et à hjbî. On donne maintenant, sous la forme d'enseignement, ce qui a été d'abord perçu par le sens intérieur. On a vu comment la nature se manifeste à nos sens par l'existence des différents êtres : on arrive à la manière dont Dieu se fait connaître à l'homme. La base de la conviction religieuse est ici la contemplation de l'ordre universel, considéré comme l'effet d'une puissance, d'une sagesse, d'une bonté infinies. On adore Dieu . comme le Créateur suprême de toutes choses. Cette idée fournit une sorte d'expression abrégée de ses qualités.

L'enfant est frappé par l'ordre extérieur de la nature , par son ensemble et sa magnificence. Il conçoit la toute-puissance de Dieu, qui est, pour ainsi dire , sa qualité physique et visible , dont les effets tombent sous les sens. Il est pénétré de cette pensée , que Dieu sait, prévoit, aperçoit tout : sa Providence universelle est , pour ainsi dire , la qualité intellectuelle qui lui est propre. Enfin, la justice, la sainteté y la bonté , qui sont les qualités morales propres à Dieu , le font concevoir comme vengeur du mal et rémunérateur des bonnes actions. Toutes les idées raisonnables , qu'il est permis à l'homme de se former sur les attributs de la Divinité, paraissent l'enfermées dans ces trois rapports, et sont développées dans une sorte de catéchisme ou d'instruction religieuse spéciale. Les divisions indiquées ont pour objet de rendre l'instruction plus facile, de la proportionner au degré de capacité de l'enfant, de simplifier les idées et les rapports métaphysiques qu'on doit le mettre en état de saisir.

Dans un nouveau degré , la connaissance de Dieu

est considérée relativement aux besoins de l'homme. Elle prend un nouveau fondement dans la nature , dans l'homme lui-même, envisagé comme un anneau de la grande chaîne des êtres. Le jeune homme, en se développant, acquiert à la fois le sentiment de sa force et de sa faiblesse, de sa dignité et de son impuissance; il sent le contraste et la disproportion qui existent entre ses facultés bornées et ses vastes désirs. Il n'est plus satisfait de la nature : elle ne suffit plus à ses conceptions , ni au besoin secret et impérieux dont il est. tourmenté. Il étend ses désirs au delà de ce qu'elle lui présente et peut lui donner : il commence à sentir le joug d'une destinée supérieure à ses forces et à sa volonté.

La pensée de la mort , terme fatal où tout paraît s'anéantir, l'expérience et le sentiment de la vanité des choses humaines ramènent le jeune homme au besoin d'un Dieu , lui donnent un nouvel essor pour s'élancer au delà du monde extérieur qui semble s'écrouler sous lui. Son bonheur et son malheur lui paraissent alors l'effet de ses vertus ou de ses vices. Il connaît le péché , ou la désobéissance aux lois de la Divinité. 11 en calcule les suites, pour les craindre, les prévenir, les éviter. Ces leçons ou plutôt ces expériences successives donnent la conscience des besoins et des rapports qui unissent l'homme à Dieu. La religion intérieure prend de nouvelles forces , en se fondant sur la croyance d'une existence supérieure réservée à l'homme « qui le conduit facilement au bien , par le sentiment de son intérêt personnel , de la dignité de sa nature et de son immortalité.

C'est après avoir exposé et fait apprécier les <quali-

tés de Dieu, qu'on arrive à la religion de I'Évangile , à la révélation. On fait connaître et adorer Dieu, comme Père universel qui donne la vie et la force à l'espèce humaine et aux individus, comme Rédempteur qui rachète et pardonne les fautes, et qui permet à l'homme religieux et vertueux d'entrevoir et d'espérer un bonheur éternel.

Cette grande pensée d'un Etre Suprême et d'une vie à venir,

Qu'à nos faibles regards la mort semble voiler, Mais qu'un instinct secret semble nous révéler,

fournit à la morale un nouveau point d'appui , plus solide et plus sûr que celui qui repose seulement sur la conscience humaine. Tout , dans la marche de notre instruction , se fonde sur les besoins réels et intimes de l'homme. L'instituteur s'adresse toujours à la conscience de l'enfant et s'avance progressivement avec lui. Dans cette vue, il observe les principales époques du développement de l'élève et les moments extraordinaires de la vie, où la religion s'offre à lui comme une consolation nécessaire.

Le dogme consolateur d'une âme immortelle, qui n'était d'abord qu'une idée vague et indéterminée, devient une croyance positive rattachée à l'idée fondamentale , au sentiment primitif et profond de l'existence de Dieu. L'expérience même que nous avons de notre mortalité, une sorte d'horreur naturelle et involontaire que nous inspire le terme fatal assigné à notre existence , cette impression forte et terrible que produit sur l'homme la pensée de la mort, à laquelle il ne peut ni s'accoutumer ni croire entièrement, rendent le besoin d'une autre vie plus

puissant et plus impérieux. Les parents et les amis que nous avons perdus, nous semblent d'abord seulement absents : leurs images chéries nous apparaissent dans nos songes, comme pour nous annoncer leur retour. Puis , ne les voyant plus revenir, forcé de rentrer en lui-même, effrayé de son isolement, frappé de cette idée d'une séparation éternelle , l'homme se trouve abandonné dans l'univers. Tout ce qu'il aimait est renfermé sous la tombe ; la nature extérieure s'éteint et s'anéantit pour lui ; il cherche un soutien dans son âme et dans la Divinité. Il sent en lui-même un souffle divin qui doit se réunir à Dieu. Telle est la route par laquelle la nature nous conduit à la pensée de l'immortalité de l'âme. La marche de Y instruction et de la réflexion offre des degrés différents, et fournit de nouveaux motifs pour fortifier cette croyance. L'expérience de l'injustice des hommes , de la vertu malheureuse et persécutée sur la terre , du vice puissant et en apparence heureux, des grandes idées, qui honorent le plus l'humanité, méconnues et proscrites, forcent l'âme, la pensée, la conviction , par l'impulsion d'un sentiment inextinguible de justice inné dans le cœur humain , de recourir à la croyance d'un monde meilleur, d'une autre vie, dont nous trouvons le germe en nous-mêmes et la consolante certitude dans la religion. Ces fondements religieux ne peuvent être solidement affermis dans l'homme et inébranlables en lui qu'autant qu'il a reçu les impressions et les notions qui ont précédé, comme des préparations nécessaires et bienfaisantes (i). On fait lire des

(i) On aime à voir i'un des écrivains philosophes du dernier

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extraits choisis de la Bible , rapportés aux différents buts successifs qu'on a indiqués. On peut envisager l'étude de la Bible sous quatre rapports : historique,

siècle, l'éloquent et vertueux Thomas, reproduire, dans ses Eloges du Dauphin et de Descentes , ces vérités consolantes, qu'une fausse philosophie a cherché quelquefois à repousser par d'odieux sophismes , sans calculer les affreuses conséquences de la doctrine corruptricedout elle répandait les germes. « La contemplation du premier « être, dit Thomas, élève et agrandit l'âme. Elle la soutient dans « des combats dont Dieu est le témoin. Elle lui défend de s'avilir n devant Dieu qui la voit. Ah ! si la vue d'un ami vertueux m'ema pèche de faire le mal, que sera donc le prince qui marche en « présence de Dieu? celui qui médite l'éternelle justice, doit être « juste. Celui qui pense à la bonté infinie, deviendra bon. Sans cesse « il tend à se perfectionner lui-même et à s'approcher de l'être qu'il « contemple. Sainte et sublime idée de Dieu, remplis donc l'âme « des rois, ou de ceux qui doivent le devenir; et, pour le bonheur ■ « de l'humanité, fais qu'ils soient religieux, afin qu'ils soient juste tes. » ( Voyez VEloge du Dauphin, termine par un tableau touchant et sublime de lliomme vertueux dans les bras de la morl).. . « C'est la douce conscience de la vertu; c'est le sentiment secret de l'immortalité ; l'immortalité! le plus saint des désirs, la plus précieuse des espérances , qui, pendant la vie, donne des transports à l'âme généreuse, et rassure à la mort l'âme juste. Eh ! que peut craindre l'homme de bien, quand il va se réunir à sonDieu ? . . . peuton croire à un premier être, juste et bienfaisant, sans croire qu'il récompensera l'homme vertueux qui tâche de lui ressembler ? Celte espérance n'est-elle pas le soutien de l'homme dans le malheur , son appui dans sa faiblesse, son encouragement dans ses vertus? ah ! sans doute il faut qu'il y ait un monde tout différent, où les inégalités crucliesdc celui-ci soient réparées ; où l'homme juste soit remis à sa place ; où les oppresseurs cessent; où les persécuteurs n'aient plus de pouvoir; où l'homme enfin soit l'égal de l'homme, sans pouvoir être tourmenté, ni avili. 11 faut que celui qui a souffert, ou qui est mort pour la vertu, puisse dire à Dieu : Etre juste et bon, je ne me repens pas d'avoir été vertueux. Comment donc peut-il y avoir des hommes qui renoncent volontairement à une si douce espérance ? Pour moi , si javais le malheur de douter de ce dogme , je chercherais bien plutôt à me faire illusion. Je me garderais bien d'oter cette consolation aux faibles, ce frein aux hommes puissants, cette ressource d'un avenir à tous les malheureux. Je me garderais

qui intéresse et attache par la peinture des mœurs patriarcales, par des récits d'aventures touchantes; moral y qui pénètre le cœur; poétique , qui élève l'esprit et le remplit de grandes pensées; dogmatique , qui présente des sentences, des préceptes absolus, des lois positives, comme donnés par Dieu lui-même, et comme révélant des vérités éternelles. L'instituteur, toujours attentif à mettre ces vérités en rapport avee les impressions intérieures produites sur le cœur et sur la conscience de l'enfant par son expérience, doit faire comprendre les motifs des devoirs, l'utilité de ces lois que Dieu prescrit pour nous diriger, et qui sont destinées à nous préserver de notre propre faiblesse et à nous fournir des moyens de perfectionnement et de bonheur, (i)

Dans le premier degré, où l'enfant doit sentir seulement ee qu'il, est lui-même, on s'arrête à la biographie de la Bible, qui fournit des sujets de sentiment plutôt que de raisonnement. Cette biographie, composée d'histoires particulières qui font connaître ce que les âmes tendres et pieuses ont éprouvé, sert à fortifier les dispositions religieuses qu'on a pris soin

bien de m'avilira nies propres yeux ; car, pins l'homme aura une grande idée de son être, plus il sera disposé à ne rien faire d'indigne de lui-même. » ( Notes sur l'Eloge de Descentes par Thomas), (i) Pourquoi le père défend-il à son enfant de se servir d'un instrument qui peut lui nuire? Ce n'est point parce qu'il veut user de son autorité paternelle et de son droit d'ordonner; c'est parce que l'enfant, objet chéri de ses affections, pourrait se blesser, et qu'il veut prévenir les accidents auxquels il serait exposé. De semblables raisonnements , simples et à la portée de l'enfance, produisent une vive impression sur elle, et lui font sentir la légitimité, le prix et les avantages de l'obéissance due aux parents, aux instituteurs, et plus tard aux lois et aux magistrats. C'est toujours le même esprit de prévoyance et d'affection paternelle, qui doit inspirer les ordres et les défenses, et qui rend la soumission agréable et facile.

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d'éveiller et d'entretenir. Puis , quand les rapports généraux de l'humanité et de la société peuvent être expliqués , on passe à l'histoire du peuple de Dieu , telle que la Bible nous la présente.

On étudie successivement l'histoire de l'ancien et celle du nouveau Testament. La première se rapporte à la connaissance des qualités de Dieu; les impressions produites par cette lecture disposent l'homme à honorer la Divinité. La seconde représente, dans Jesus-Chiust, dans ses apôtres et dans l'Église universelle , un principe éternel de perfection qui se développe parmi les hommes , et qui fait ressortir la dignité de notre nature.

L'espèce humaine, considérée dans ses efforts pour se rapprocher de son divin auteur, dans son abaissement, dans ses vicissitudes et dans ses calamités , est semblable au vaste océan qui s'élève avec majesté, puis retombe dans les profonds abymes, et dont paraît se jouer la force inconnue qui soulève et agite ses flots, qui ébranle ses fondements, et qui le retient néanmoins , au milieu même de ses fureurs, dans les limites éternelles qu'elle lui a prescrites.

Les idées qu'on a imparfaitement présentées jusqu'ici, conduisent l'enfant dans le sanctuaire de la religion. 11 devient membre de l'église universelle : cette pensée , qui l'élève et l'agrandit à ses propres yeux, communique à son âme une chaleur douce et pure, active et féconde. Il aime fortement le bon, le beau, le vrai; il emploie ses facultés d'une manière qui ennoblit et sanctifie son être.

La discipline religieuse de l'Institut, comme sa discipline morale, exerce une influence continue,

bienfaisante et insensible. Des prières communes, qui réunissent les enfants, le matin et le soir, donnent l'occasion et le besoin d'élever l'âme à Dieu, à des époques fixes de la journée. Des instructions familières et des exhortations touchantes rappellent sans cesse à l'enfant qu'il marche devant les jeux de Dieu : il se sent toujours en sa présence, et comme environné de ses regards; ce qui est le mobile et le but de Y instruction religieuse. Les jours de dimanche et de fêtes solennelles , les élèves sont conduits , suivant la religion de leurs parents , soit à une église catholique peu éloignée d'Yverdun, soit au temple protestant, pour assister à l'office divin, pour entendre prêcher les ministres du culte, et pour prendre part, avec les autres fidèles de la même communion , aux exercices de piété.

Cette réunion d'un grand nombre d'élèves, qui appartiennent à différentes communions religieuses, et qui vivent au sein de la même famille et sous les mêmes lois, les rend de bonne heure tolérants et indulgents, dans toutes leurs relations. Leur toléranceri est point la tiédeur et l'indifférence pour toute espèce de culte, ni la disposition à traiter la religion , comme une chose de convention , purement extérieure, dont on peut changer à volonté , suivant les pays et les circonstances, ni une indulgence coupable pour les penchants vicieux et pour les mauvaises actions; mais elle se lie essentiellement à l'affection universelle qu'un homme doit à ses semblables, et qui est la source de toutes les vertus,, à la charité, dont la religion chrétienne fait la base de sa doctrine. Cette affection universelle envers les hommes, qui n'exclut aucun individu,

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aucun service, aucun bienfait, nous est représentée dans sa plus haute conception par ces paroles dte saint Paul : « La charité est patiente , elle est «douce; elle ne rivalise point, n'agit pns faus- <c sèment, ne s'enfle pas, n'est pas ambitieuse, ne « cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas , ne pense « pas le mal, ne se réjouit pas à la vue du crime; « mais elle se plaît dans l'amour et la vérité : elle « supporte tout, croit tout, espère tout, endure « tout (i). » L'esprit de bienveillance, de fraternité, de charité, puisé dans les discours et dans les actions du sublime modèle que nous propose l'Evangile, et affermi par les deux grandes pensées , de Y existence d'un Dieu, témoin et juge de notre conduite, et d'une vie à venir, destinée à nous dédommager des sacrifices que nous aurons faits ici bas à la vertu, devient, chez les élèves de l'Institut, l'un des principaux résultats de leur instruction morale et re-

ligieuse.

DIXIEME MOYEN SPECLAL.

Éducation continue et sans lacunes, parfaitement liée clans tous ses éléments, et harmonique dans toutes ses parties.

Nous venons de parcourir, l'une après l'autre , les différentes branches d'enseignement qu'embrasse, dans sa marche progressive , le cours complet des études de l'Institut d'Yverdun. Si nous voulons les considérer, dans leur continuité et dans leur ensemble, nous reconnaîtrons quelles s'enchaînent les unes aux autres et se soutiennent mutuellement.

i . Le Manuel des Mères a posé les bases de Y art

(i) Saint Paul, première e'pître aux Corinthiens, chap. i5.

d'observer et de s'exprimer, et de toutes les connaissances que l'élève doit acquérir : il forme le premier anneau de notre chaîne scientifique.

2. Les éléments du langage, suite naturelle de l'instruction qui a précédé , fournissent l'instrument général de la pensée , que les éludes des langues anciennes et des langues modernes apprennent à modifier de mille manières.

5. La géométrie élémentaire, qui dérive aussi des premières habiludes d'observation puisées dans le Manuel des Mères, sert de préparation pour le dessin et les beaux arts, pour le calcul et les sciences mathématiques .

4- Le dessin, qui est une sorte de continuation de Y enseignement géométrique , forme la position du corps et la tenue de la main pour les exercices d'écriture ; il rend les élèves capables de reproduire avec précision et fidélité tous les objets de la nature et de l'art, que leur fournissent les autres sciences, et dont ils veulent conserver la représentation.

5. Le calcul et I'algèbre procurent un nouvel instrument universel à l'intelligence et des ressources auxiliaires pour toutes les sciences et tous les arts.

6. La géographie , en s'éîevant de la première intuition de la famille à l'observation de la société, et de la contemplation des campagnes, placées sous les yeux de l'enfant, à l'examen des différentes parties de la terre, l'habitue peu à peu à distinguer et à reconnaître les théâtres , soit des révolutions physiques et géologiques, soit des grands événements historiques, et les lieux consacrés par la présence et les actions des hommes célèbres : elle

456 méthode d'éducation.

prépare les élèves à l'étude de Y histoire naturelle et de Y histoire civile, aux voyages, à Y art militaire.

h. L'histoire civile, considérée dans la suite des siècles et dans l'universalité des peuples, prête un nouvel intérêt aux deux études des langues anciennes et de la géographie : elle dispose les esprits à s'occuper de législation, de jurisprudence et d' administration publique ; elle montre à la fois les révolutions de la nature et des sociétés, les progrès de la civilisation et de l'industrie ; elle anime toutes les autres études, en offrant, dans chacune d'elles, la marche de l'esnrit humain, plusieurs phénomènes variés à observer, quelques hommes supérieurs, dont le courage , les efforts , les succès excitent notre activité, soutiennent et fortifient notre faiblesse.

8. L'histoire naturelle, appuyée sur les principes du Manuel des mères et sur l'habitude de bien observer, secondée par toutes les études précédentes, fait parcourir à l'homme plusieurs mondes différents dans le £*lobe qu'il habite; elle est une préparation nécessaire pour les différentes branches des sciences naturelles et des sciences médicales ; elle devient une introduction aux éléments de la physique et de la chimie , en disposant l'esprit à connaître et à comprendre une partie des lois générales et particulières, auxquelles sont soumis les corps de la nature et les moindres molécules de la matière.

q. La physique, qui n'est que la continuation et le complément du cours d'histoire naturelle, rend nos élèves capables de s'occuper avec fruit des sciences médicales, et prépare quelques-uns d'entre eux pour la noble et honorable profession de médecin.

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