RÉSULTATS GÉNÉRAUX DE LA MÉTHODE
aptitude donnée aux élèves pour les différentes branches des connaissances , et Préparation générale élémentaire pour les différentes professions sociales.
L' Éducation naturelle doit rendre un homme propre à toutes les conditions humaines.
J.-J. Rousseau , Emile, livre 1er.
Les trois premières parties de I'exposé de la Méthode ont présenté, dans leur ensemble et dans leurs rapports naturels, les principes sur lesquels est fondée sa théorie , les caractères distinctifs qui lui appartiennent , les moyens spéciaux d'exécution qui constituent sa pratique, et l'application de ces principes, de ces caractères distinctifs, de ces moyens d exécution, développée dans la notice analytique des cours d'études. Il reste maintenant à examiner les résultats que cette Méthode tend naturellement à produire.
C'est surtout ici qu'il est essentiel de réduire à, la stricte réalité ce qu'on doit attendre de l'éducation actuelle donnée par l'Institut, d'offrir la peinture ■vraie de ce qui existe , distinguée avec soin du tableau idéal de ce qui peut et doit exister. 11 faut convenir d'abord que la Méthode et ses instruments, ou les instituteurs et les procédés employés pour l'Éducation et l'Instruction , sont loin encore d'être
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parvenus au degré de perfection qu'ils paraissent devoir atteindre.
Quant aux élèves , il en est plusieurs qui ne viennent dans l'Institut qu'après avoir été entièrement gâtés dans leurs familles , et dont l'éducation une fois manquée ne permet plus de détruire les mauvaises impressions qu'ils ont reçues. D'autres en sont retirés par leurs parents après un petit nombre d'années , qui n'a pu suffire pour les former d'une manière complète. On les décourage , à leur sortie de l'Institut, en voulant trop exiger d'eux.
Le vulgaire n'apprécie pas mieux les élèves de la Méthode que ses principes. En général , ceux qui se mêlent de juger l'Institut sont des juges peu compétents , qui voudraient voir de continuels phénomènes , et de petits prodiges dans ses élèves , et qui méconnaissent en eux des hommes naturels, simples et bons , judicieux et modestes , qui ne brillent point par les dehors et par les apparences. Un père éclairé apprécie l'éducation de son fils par la force de jugement et d'observation qu'il voit se développer en lui.
Les Résultats comparés des anciennes Méthodes et de celle de l'Institut font ressortir la supériorité de celle-ci. Ses élèves ont une modestie réelle qui n'a rien d'affecté ni d'emprunté ; les autres apportent presque tous dans le monde , en sortant des collèges , tantôt une assurance présomptueuse , qui ne convient à aucun âge , et moins encore à la jeunesse , tantôt des manières gauches qui tiennent à une sotte timidité , plus souvent l'affectation d'une fausse modestie , à travers laquelle percent l'amourpropre, l'orgueil et la vanité.
Considérée dans ses Résultais , notre Méthode,
qui ne donne rien aux apparences, mais tout à la réalité , n'a point la prétention de former des homnies brillants, mais des hommes solides. Elle n'aspire point à produire des génies supérieurs que la nature seule peut créer; elle veut seulement mettre à profit toutes les ressources que la nature présente dans chaque individu. On ne doit donc point s'attendre qu'un grand nombre des élèves de l'Institut sortiront, par l'effet de leur éducation, de la classe des hommes ordinaires. Mais , la Méthode a surtout en vue de leur assurer les trois avantages réunis d'un bon état de santé, d'un bon cœur et d'un bon esprit^ ou du bon-sens pris dans son acception la plus éten-, due. Ces qualités fondamentales , dont la réunion est malheureusement plus rare qu'on ne serait tenté de le croire, sont l'objet principal et le résultat le plus remarquable de l'éducation de Pestalozzi. Une santé robuste , une âme pure et innocente , source d'un caractère doux, aimable et bienveillant r un jugement sain et solide, une activité bien réglée, principe de l'habitude et de l'amour du travail , et nécessairement unie h Y esprit d'oindre, qui s'étend à tous les emplois de l'existence, comprennent en effet les bases nécessaires de toute instruction , les fondements de toute espèce d'état dans la vie sociale , et constituent l'homme, dont la forme originelle et primitive a été religieusement conservée par l'éducation.
Du reste, l'Institut a produit aussi quelques sujets distingués dont il a droit de s'honorer (i). Il a sur-
(i) Plusieurs élèves, sortis de l'Institut d'Yverdun et envoyés dans d'autres établissements d'éducation , à Lausanne, à Berne, à Stuttgardt.... s'y sont fait estimer et remarquer. (Yoyez, ci-dessus,
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tout formé d'excellents instituteurs , qui sont imbus de ses principes et qui transmettent avec un soin religieux l'éducation qu'ils ont reçue. Quand la nature destine un individu à devenir un homme supérieur , la Méthode, qui favorise le libre et entier développement de ses facultés , le dispose à remplir sa destination. Mais elle avertit de sa faiblesse et empêche
note de la page 52, V extrait d'une lettre de M. de Wangeniieim, directeur des études et de l'instruction publique dans le royaume de Wurtemberg.
Je crois devoir placer ici le portrait d'un élève de l'Institut, extrait du journal de mon voyage à Yverdun, qui pourra donner une idée assez exacte et complète des résultats de l'éducation qu'on y reçoit: « Jai un long entretien avec un jeune élève de l'Institut, âgé « maintenant de dix-huit ans , qui a passé six années entières dans « la maison de Pestalozzi, dans laquelle il était entré, ne sachant « absolument rien. Il a, dans cet intervalle, appris assez passable- « ment les langues latine, allemande et française; il a commencé « avec succès l'étude de la langue grecque ; il s'est formé une belle « écriture, dont les caractères sont nets et distincts; il a appris « à compter, à dessiner, et il joint à d'excellents principes de cal- « cul et de dessin , qui ont développé en lui la faculté du raisonne- « ment et le goût, où le sentiment du beau, des notions exactes et « assez étendues de géométrie, de géographie et d'histoire. L'habi- « tudede faire des compositions, dans les deux langues allemande et « française, lui a formé le style: et il écrit avec simplicité, mais « avec pureté. Son instruction religieuse et morale a été surtout « parfaitement dirigée, et lui assure des ressources précieuses pour « toute sa vie. Il est devenu bon nageur et capable de se sauver, « dans l'occasion , et de sauver la vie à d'autres hommes. 11 s'est « distingué dans les exercices militaires, et remplit dans la petite « compagnie de l'Institut les fonctions d'officier. Il a appris à chan- « ter et à jouer un peu de la flûte. Enfin, il est très- remarquable « par une santé forte et robuste, par une physionomie franche et « ouverte , par la solidité de son jugement, par sa rectitude d'esprit, « par la pureté de son âme, par la douceur et la modestie de son « caractère. 11 a, sous quelques rapports, toute la candeur et la « simplicité de Venfance; sous d'autres, la vigueur de la jeunesse ; « et enfin , par la maturité de sa raison , une partie des avantages de « l'âge mûr. »
de s'élancer imprudemment au delà d'une certaine sphère déterminée, analogue à son degré de capacité, celui qui n'a pas les moyens nécessaires pour en franchir les limites.
Il est nécessaire de prévenir que l'Influence de la Méthode agit beaucoup plus puissamment, d'une manière plus continue et plus complète , sur les Allemands que sur les Français , parce que la plupart des instituteurs, nés Allemands , sont très-familiers avec leur langue naturelle , et très -étrangers à la langue française.
Les élèves de l'Institut ont, en général, beaucoup de calme et de sang froid , une grande force d'attention , une grande fermeté de caractère et de volonté. Us sont remarquables par un bon-sens instinctif, bien développé, qui s'applique à toutes les impressions de la vie intérieure , à tous les actes de la vie extérieure (i). On peut distinguer le bon- sens naturel, inné, que l'enfant suce, pour ainsi dire, avec le lait de sa mère, et le bon-sens acquis, ou donné par l'école et par l'éducation. Le premier est un don de la nature; l'autre, un produit de l'art. La Méthode réussit à développer parfaitement le premier; elle procure ensuite une raison cultivée, toujours inspirée et dirigée par les sentiments du coeur. Le sentiment, une fois gagné chez l'enfant , décide et entraîne tout; c'est le premier mobile, le moyen universel.
(i) « Je dois parler, dit Rousseau, de la culture d'une autre es- « pèce de sens, appelé sens commun , moins parce qu'il est commun « à tous les hommes, que parce qu'il résulte de l'usage bien réglé « des autres sens, et qu'il nous instruit de la nature des choses par « le concours de toutes leurs apparences. Emile, liv. 2.
De même que l'essence du christianisme ne consiste pas dans telle ou telle cérémonie du culte , mais dans une intime conviction associée à des actes de bienfaisance, ou dans h foi rendue active par la charité : de même, aussi , la Méthode ne fait pas consister l'Education dans l'enseignement de la lecture , de l'écriture, du calcul , et dans l'acquisition de connaissances, qu'elle regarde comme des moyens et des instruments y non comme un but principal et unique , mais dans la formation du corps , dans le développement de ses forces , et dans la culture du cœur et de Y esprit, qui rendent l'homme propre à toutes les conditions humaines.
Cet important Résultat , Y Aptitude générale donnée aux élèves pour les différentes branches des cojinaissances et pour les différentes professions f n'est que la conséquence et l'effet nécessaires de tous les principes précédemment développés , de toutes les applications de la Méthode, et en particulier du troisième principe : Formation organique de l'homme tout entier. Ce résultat peut lui-même être envisagé sous deux points de vue bien distincts : V avantage particulier de V enfant et son aptitude individuelle clairement manifestée; V utilité générale de la société.
La Méthode procure, sous ce rapport, des moyens absolument nouveaux, des avantages qui n'ont pas existé jusqu'à présent ; elle permet de juger d'une manière à peu près sûre la destination à laquelle un individu est voué , pour ainsi dire , par sa nature , par la direction de ses penchants, par son genre de capacité. .
L'enfant manifeste , dans le cours de son éducation , sous l'influence et par l'inspiration de la Mé-
thode, ses dispositions et ses forces. Il révèle à ses parents , à ses instituteurs , et plus tard à la société elle-même , la carrière dans laquelle il pourra le plus se distinguer et contribuer plus efficacement à la prospérité générale. Sa destination bien appréciée le conduit à occuper la position dans laquelle il peut le mieux servir ses semblables et trouver luimême le plus de ressources pour son bonheur.
L'enfant placé au milieu des différentes sciences et des arts , dont il apprend à trouver les éléments , à juger les rapports plus ou moins intimes avec ses dispositions naturelles, libre de faire un choix en suivant son instinct et son penchant, s'applique nécessairement à la chose à laquelle il est le plus propre, qui lui plaît le plus, dans laquelle il puise mieux le sentiment de ses forces : il est h la fois plus heureux et plus habile , par cette faculté de prononcer sa destination et de la suivre. En même temps , comme il a été initié aux éléments de toutes les sciences, il a pu prendre, dans chacune d'elle, les moyens auxiliaires qu'elle lui a fournis pour la carrière qu'il veut parcourir.
C'est ainsi qu'on nous peint le jeune Achille à la cour de Lycomède, entouré de toutes les productions des arts, libre de choisir celles qui ont pour lui le plus d'attraits, et poussé par un secret instinct à saisir aussitôt le casque et l'épée : il trahit son inclination guerrière ; sa destination , plus encore que sa destinée, l'entraîne sous les murs de Troie.
Mais ce même avantage de faire connaître dans quelle carrière chacun peut servir plus utilement ne devient possible qu'à l'aide et par Je concours du premier qu'on a indiqué. Il faut employer une Mé-
tiiode qui exerce les facultés intellectuelles et morales appliquées à un art ou à une science , par les éléments mêmes de cette science et de cet art. La culture et le développement de ces éléments ne sont également possibles qu'autant qu'on a donné à l'enfant des connaissances et des habitudes qui contribuent essentiellement à le préparer et à le fortifier pour la sphère, quelle qu'elle soit, de la science ou de la profession à laquelle il est spécialement destiné.
On pourrait appuyer sur de nombreux exemples notre vérité générale qui se rattache à la fois , par sa nature et son importance, aux principes fondamentaux (i), aux caractères essentiels et distinctifs{p), aux moyens spéciaux cl' exécution (3) , et surtout aux résultats de la Méthode.
L'Education doit diriger l'enfant dans deux vues principales :
i°. De manière qu'en se préparant pour un état 3 une science, un art ou un métier , il puisse les concevoir dans leurs ^apports les plus généraux avec l'humanité ;
(i) Voyez les Troisième, Quatrième, Sixième, Onzième et Douzième Principes: Education organique, qui forme l'homme tout entier. Education libre et naturelle , qui favorise le développement des facultés. Education positive. Education analytique. Education pratique.
(2) Voyez les Deuxième, Sixième et Onzième Caractères: Cul' turc de chaque faculté particulière par l'emploi des objets et des moyens qui correspondent avec elle. Art de combiner ensemble et de mettre toujours en harmonie la forme et le fonds de chaque espèce d' 'enseignement. Education expérimentale , qui observe à la fois la marche de la nature humaine en général et le développement particulier de chaque individu.
(5) Voyez les Troisième et Quatrième Moyens d'exécution : Toutes les instructions sont des exercices. Toutes les facultés et tous les organes sont exercés simultanément par la Méthode.
i* . De manière que, toute notion nouvelle étant fondée sur celles qui ont précédé, chaque science devienne une application et un nouveau développement de ce que l'enfant a déjà appris; enfin, qu'on ne dise et qu'on ne fasse rien qui ne soit amené par la nature elle-même , et que chaque application soit tellement détachée de l'instruction précédemment reçue , qu'elle ressemble au fruit parvenu à son pc^int de maturité qui tombe alors de lui-même.
Les élèves de la Méthode, formés à l'habitude d'observer, de penser et surtout d'agir , sont rendus propres aux différentes professions, aux sciences et aux arts, de sorle que chacun d'eux, exerçant et appréciant ses facultés , peut juger assez exactement la manière dont il lui convient de les appliquer pour en tirer le meilleur parti. Les divers essais que chaque élève a l'occasion de faire de ses forces intellectuelles lui permettent de sentir, d'abord quelle est leur destination naturelle plus ou moins prononcée; puis , quel est l'emploi le plus convenable qu'il en peut faire pour la société en général et pour luimême en particulier; ce qui donne !a solution d'un problème d'économie politique , très-important à l'ordre social, à la prospérité des Etats, à îa vraie richesse des gouvernements et au bonheur des individus : Placer toujours les hommes dans la sphère dans laquelle ils peuvent être le plus utiles. On évite ainsi ce contre-sens trop fréquent dans l'emploi des hommes, qui établit une opposition et une lutte habituelles entre la destination que leur indique la nature , et la destinée que leur impose la société , et qui condamne un grand nombre d'individus à ne tirer aucun parti de leurs facultés et de leurs talents,
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perdus a la fois pour eux-mêmes et pour leur patrie (i).
(x) Il conviendrait ici de peindre avec des couleurs fortes et énergiques le sort malheureux de celui qu'une destination naturelle, fortement prononcée, entraîne dans une direction déterminée, tandis qu'une destinée violente, et toujours contraire, l'enchaîne par un joug de fer et le force de marcher dans une direction totalement différente et même opposée. Le supplice du criminel, condamné à être écartelé, dont les memhres sont déchirés en lambeaux sanglants par des chevaux fougueux qui le tirent dans des sens opposés, présente une effrayante et fidèle image de cet homme, dont la destination et la destinée, constamment ennemies, se disputent entre elles et déchirent en quelque sorte sa vie par lambeaux. Il conviendrait aussi de montrer quels sont les maux infinis qui résultent, pour la société , de cet affreux supplice, auquel trop souvent elle condamne elle-même ceux qui seraient les plus capables de la servir, s'ils pouvaient remplir leur noble destination (Voyez I'Essai sur l'emploi du temps, quatrième édition, Paris , 182g, pages 166, et suivantes, et Notes des pages 167 et 169.)
Quelques lecteurs me sauront gré de reproduire ici l'extrait d'un article du Mercure de France (n° du 18 janvier 1812, page 102), qui peint avec énergie et avec vérité la situation d'un de ces hommes, capables de sentir et de penser profondément, dont la destination serait opprimée , étouffée, anéantie par sudestinée. « Souffrir dans « le silence et ressentir de vastes besoins que nul ne soupçonne; a avec une âme élevée que tout le monde méconnaît, et de justes « prétentions que rien d'extérieur n'autorise, concevoir les idées les « plus grandes, et ne pouvoir opérer les choses les plus simples;.... « observer les inadvertances ou la faiblesse de ceux qu'une vaine « prospérité charge d'un rôle qu'ils ne sauraient comprendre, et « rester devant eux, oisif spectateur du mal qu'ils tolèrent, ou de « la folie qu'ils propagent. . . ; dans cette impossibilité d'agir, mé- « riter, aux yeux de tous, d'être confondu parmi les plus faibles « des hommes , et n'être pas même cru capable de parvenir à un «but que l'on dédaignerait ; conserver des affections profondes et « toute l'énergie de la pensée au milieu du vicie où l'on est retenu; « livrer à des sollicitudes misérables une âme à qui les grandeurs « n'eussent pas suffi ; voir le temps s'écouler dans cette détresse « uniforme. . . et consumer ainsi , sans consolation comme sans at- « tente , les années irréparables » : c'est là une infortune réelle, une épreuve difficile ; et néanmoins , ce tableau si vrai ne présente encore qu'une partie des maux dont se compose la situation de
Résultat de V Education physique.
Sous le rapport physique , la Méthode favorise le libre développement du corps et des forces des enfants, partons les moyens possibles.
La vie de l'Institut est une suite continuelle d? exercices et d' 'actions . Les élèves sont sur pied à six heures du matin ; ils se lavent la tête et les mains à l'eau froide. Dans l'été, ils vont journellement se baigner au lac ; pendant l'hiver, on les conduit, tous les quinze jours , par section , dans un établissement de bains chauds qui n'est qu'à un petit quart de lieue de la ville. On leur fait donner une grande attention à tous les soins qu'exige la propreté. Ils sont habituellement en plein air, la tète nue , le col ouvert et sans cravate. Dans les classes mêmes , ils sont plus souvent debout qu'assis , pendant les leçons. On évite les occupations trop sédentaires et les postures gênées. Ils font des promenades fréquentes , et quelquefois de petits voyages de plusieurs jours dans les montagnes qui environnent Y verdun. Us sont réunis en petites escouades et en compagnies , pour les exercices militaires, qui ont lieu deux fois par semaine , sous les allées derrière le lac. Plusieurs d'entre eux s'occupent aussi , dans les heures de récréation , à cultiver euxmêmes de petits carrés de terre, mis à leur disposition dans le jardin de la maison. La nourriture est simple, mais bonne, substantielle et abondante.
quelques hommes, qui, même au sein de nos sociétés civilisées, éprouvent dans toute son étendue la puissance de souffrir , et qui renferment le plus souvent en eux-mêmes ce qu'il y a de plus intime et de plus profond dans leurs souffrances.
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Les enfants font quatre repas par jour : on leur donne alternativement de la soupe, du lait et des fruits au déjeuner et au goûter, deux repas qui ne consistent guère qu'en un morceau de pain sec , dans la plupart des établissements d'éducation. C'est encore ici , dans les moindres détails , l'esprit et le régime intérieur delà famille. Les exercices toujours variés préviennent les inconvénients attachés aux études immodérées. D'ailleurs, les plus petits enfants ont moins d'heures de travail et restent plus longtemps au lit que les grands.
Les fatigues d'une journée ainsi employée procurent un sommeil bienfaisant et réparateur.
Indépendamment de cette vie active, la Méthode emploie une gymnastique particulière , à la fois théorique ou raisonnée , et pratique , d'abord élémentaire , puis progressive, qui s'occupe de la position et des mouvements de la tête , des bras, des jambes, de tout le corps; qui prend l'un après l'autre tous les membres , tous les organes , pour les conduire des actes les plus simples aux exercices les plus compliqués. La gymnastique , si cultivée par les anciens, consacrée par leurs institutions publiques , trop négligée dans nos éducations modernes, qui ne destinent au corps que de simples délassements , devient dans l'Institut l'objet d'une instruction spéciale , et se lie à l'ensemble de l'éducation. Elle comprend des exercices et des jeux de tout genre, toujours proportionnés à l'âge, au tempérament, à l'individualité de chaque élève , et dirigés vers un but commun , positif et déterminé : celui de plier et d'assouplir dans tous les sens les organes et les membres, d'exercer et d'endurcir le corps, déformer en-
fin des hommes forts et adroits, sains et robustes. On traite le corps comme l'instrument et le serviteur de l'âme : on donne à celle-ci une trempe dure et vigoureuse : on habitue l'autre aux intempéries des saisons, aux changements de température, à tous les genres de mouvements et d'exercice. On le préserve des maladies qui accompagnent presque toujours la mollesse et l'oisiveté (i). La bonne santé, commune à tous les élèves, est le produit de la sobriété, du travail et de la satisfaction intérieure et habituelle que procure un bon emploi de la vie. « Je « crois pouvoir , dit Rousseau , compter hardiment « la santé et la bonne constitution au nombre des « avantages acquis par l'éducation d'Emile, ou plu* « tôt au nombre des dons de la nature que son éduca- « tion lui a conservés. » Des hommes ainsi élevés n'acquièrent pas seulement de la vigueur et de l'adresse dans tout ce qu'ils font , mais aussi une certaine aisance naturelle qui tient à ce que leur extérieur, toujours en harmonie avec leur état intérieur, n'en est qu'une représentation pure et fidèle. Leur force physique devient, parle sentiment intime ou par la conscience des ressources qu'ils portent en euxmêmes, leprincipeetle germe de l'intrépidité morale et du véritable courage. Leur éducation, qui les familiarise de bonne heure avec tous les genres de fatigues et de travaux , les rend propres à faire de longues marches, à porter des fardeaux, à nager, à monter à cheval , à tirer de l'arc et des armes à feu, à devenir, enfin , des agriculteurs, des artisans, des mi-
(i) « La tempérance et le travail sont les deux vrai» médecins de « l'homme. Le travail aiguise son appétit , la tempérance l'empêche » d'en abuser. » (J.-J. Rousseau, Emile, liv. Ier.)
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litaires, des marins, des voyageurs, des commerçants, des magistrats, également utiles et précieux, dans ces différentes carrières, pour les gouvernements qui sauront les apprécier et les employer (i).
Résultat sous le rapport religieux et moral, individuel.
Comme les élèves de la Méthode sont habitués à donner tout au fonds et à l'essence des choses , et à ne donner aux apparences et aux formes extérieures que ce qui est en rapport et en harmonie avec ce
(i) L'Éducation donnée par Pestalozzi, qui a surtout pour objc: d'assurer à chaque individu l'entière disposition de ses forces physiques et de ses facultés morales, satisfait parfaitement, sous ce rapport, au besoin le plus impérieux de l'homme, et au désir exprimé par un médecin philosophe et philanthrope, le docteur allemand Hufeland , dans son Histoire de la santé] contenant le tableau physique de la génération contemporaine. Nous en extrairons le passage suivant, qui reproduit fidèlement le résultat et le but que se propose notre Méthode : « La situation de la génération actuelle. « sous le rapport de la vie physique, est extraordinaire. Les forces « animales disparaissent, et la puissance de l'esprit prend le dessus « mais, si ce raffinement de notre existence est maif dirigé, si nous « perdons l'énergie animale sans perdre les penchants et les vices « de l'animal, que deviendrons-nous? des êtres équivoques, égale- « ment nuls comme esprits et comme corps. Où chercher les moyens « d'une régénération de la nature humaine? Les bains froids ou les « miracles du magnétisme ranimeront-ils l'action vitale dans une « machine où le principe vital même s'affaiblit et s'éteint. . . ? il n'v « a qu'une meilleure Education physique et morale, qui puisse « rendre à l'homme en même temps sa force physique et sa force « intellectuelle. . . Nous ne pouvons pas retourner^ la barbarie, à « l'état sauvage; il faut achever entièrement la civilisation, en faite sant prédominer complètement l'esprit sur le corps (etenlesforti- « fiant l'un par l'autre). Des principes d'une sainejspiritualité puisés « dans une source divine, dans la religion; des mœurs pures et dr s « cœurs simples ; tels sont les seuls moyens de rendre à la génération « actuelle son bien-être physique et sa santé corporelle. »
fonds et avec leur état intérieur ; comme ils savent distinguer et apprécier Y intérieur et Y extérieur ^ spécialement en eux-mêmes , et chez les autres hommes; comme le mol n'a de signification pour eux que par la chose qu'il exprime , par la vérité de la pensée et du sentiment; comme, enfin, ils donnent tout à l'action , à l'exécution , à la réalité, rien aux vains projets ni aux vagues imaginations : ils ont, dans leur manière d'être et de sentir , une base essenti 11ement morale et religieuse. En effet, ils sont, d'un côté , dans cette situation habituelle de calme , de tranquillité, de satisfaction intérieure, qui constitue, par rapport à la société, Y être moral; la gaîté franche et sincère, la joie douce et pure, qui inspirent leur humeur , qui président à leurs discours et à leurs actions, qui pénètrent toutes leurs facultés, ne ressemblent point à cette gaîté, pour ainsi dire , corrosive , caractérisée par une sorte de délire et d'ivresse qu'on prend follement, dans le tourbillon du monde, pour un signe de bonheur (i).
(i) Education physique et morale, en harmonie. Joie et sérénité indices de sagesse et de vertu. « L'âme, dit Montaigne, qui loge la <c philosophie, doit par sa santé rendre sain aussi le corps: elle doit « faire luire jusqu'au dehors son repos et son aise: elle doit former « à son moule le port extérieur, et l'armer, par conséquent, d'une « gracieuse fierté, d'un maintien actif et alègre, et d'une conte- « nance contente et joyeuse. La plus expresse marque de sagesse est « un état habituel de satisfaction , et de gaîté pure, douce et tran- « quille . . . Les jeux mêmes et les exercices feront une bonne partie « de l'étude : la course , la lutte , la musique , la danse , la chasse , le « maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienséance « extérieure, les grâces et la disposition de la personne se façonnent , « ainsi que l'âme. Ce n'est pas une âme, ce n'est pas un corps qu'on « dresse; c'est un homme. ...il ne faut pas les former l'un sans a l'autre, mais les conduire également, comme une couple de chevaux « attelés au même timon. » ( Essais de Montaigne , tome Ier. )
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D'un autre côté, ils ont et nourrissent dans leurs anies cette pureté de sentiments, ce respect pour tout ce qui est noble, élevé, divin; cette indifférence pour tout ce qui est vanité , frivolité, superstition; enfin, cette disposition à considérer toutes les choses humaines dans leurs rapports avec l'existence supérieure de l'homme, avec sa destination, avec ses devoirs envers son Créateur, ses semblables et lui-même, qui sont les caractères essentiels et dis tin c tifs de Mètre religieux. Toute la sphère de leur existence les élève au-dessus des choses purement terrestres , qui , lorsqu'elles ne sont pas animées en quelque sorte par un souffle divin, n'offrent à l'âme trompée que vide et que néant (i). Entièrement supérieurs à cet esprit de petitesse et de frivolité, qui gâte et corrompt tout dans la société , dans l'homme et dans la vie , ils n'envisagent et ne traitent chaque objet que d'après le degré de son plus ou moins d'importance réelle : leur esprit, qui se trouve ainsi toujours en harmonie avec les choses dont il s'occupe, exprime dans tous ses actes une certaine supériorité qui lui est naturelle, qui n'a rien de gêné , d'artificiel ni d'emprunté , qui ne blesse aucun amour-propre et se fait aisément pardonner. Ils ne s'érigent point en censeurs moroses des autres hommes; mais, s'ils sont obligés de les juger, leurs jugements sont toujours dictés par des sentiments de tolérance et d'indulgence , par une tendre bienveillance pour leurs semblables, par une douce pitié pour le caractère de faiblesse propre à
(i) Il conviendrait de tracer ici le tableau de l'homme élevé an plus haut degré de perfection de la nature humaine , tel que le parfait christianisme et la vraie philosophie peuvent le concevoir.
l'humanité. Leur éducation première et les impressions dont ils ont été nourris communiquent à tout ce qu'ils font , même aux moindres objets, cette direction noble et sublime, que j'appellerais presque une sorte de transfiguration de la vie, qui montre tout dans de nouveaux rapports plus élevés, qui n'éveille pas seulement le sentiment et la pensée, mais qui donne à l'esprit et au coeur une tendance continuelle vers l'Etre Suprême, vers la vraie dignité, vers la haute destination de l'homme. Ils réunissent avec ce sens religieux , germe fécond de la véritable foi , des plus douces espérances de la vie à venir et de la plus pure charité, appliquée à plaindre et à soulager les misères et les faiblesses humaines , cette force d'âme et cet héroïsme qui rendent canable de faire une entière abnégation de soi-mê-
me , de sauver la vie d'un homme , en exposant la sienne, de se sacrifier , par un généreux dévouement, pour son devoir, pour la vertu, pour son prince, pour sa patrie.
Ou peut donc distinguer, comme Résultats de leur éducation , trois directions essentielles , données à leur caractère, à leur esprit et à leurs pensées, à leurs affections, à toutes leurs habitudes.
La première , qui embrasse et inspire les deux autres, est une impression religieuse, communiquée à tous leurs sentiments, qui les élève et les ennoblit.
La seconde est la source féconde des vertus , qui consistent dans l'oubli des injures, dans la disposition à juger favorablement les autres hommes, à se proportionner à leur faiblesse, à ne rien exiger d'eux ni des circonstances que ce que leur nature peu* comporter.
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La troisième est la faculté de se soumettre sans peine et sans murmure, avec une patience et une résignation absolues; enfin, la disposition à l'obéissance, considérée en général et sous tous les rapports, soit à la volonté de Dieu, à l'inflexible loi de la nécessité, soit aux lois sociales, soit même aux volontés humaines, auxquelles il serait injuste ou inutile de vouloir s'opposer. « La véritable sagesse, dit J.-J. « Rousseau, est de vouloir ce qui est, et dérégler « son coeur sur sa destinée. »
La première direction se manifeste par l'élévation et la dignité de l'âme : une seule pensée l'occupe , un seul sentiment la remplit tout entière; ce sentiment, puisé dans sa noble origine , dans la croyance et dans la confiance en Dieu, se communique à toute s ses impressions ; il lui donne la force et l'énergie nécessaires pour accomplir tous les devoirs, pour supporter tous les maux. Ce n'est point la force d'âme du Stoïcien , qui n'a de principe qu'un orgueil purement humain, qui dessèche et endurcit le cœur, qui rend l'homme étranger aux douleurs et aux infortunes de ses semblables, comme il affecte de le rendre étranger aux siennes propres. C'est une force expansive, qui étend le moi humain, suivant le voeu de Fénélon , à lafamiile, h la patrie, à l'humanité , qui rend l'individu satisfait et heureux en lui-même, bon et obligeant avec les autres, sûr, noble et généreux dais ses relations, toujours exact à remplir les devoirs que les circonstances de sa vie lui imposent : de fils, d'époux, de père, de parent, d'ami, de citoyen , de magistrat , d'inférieur et de subordonné , d'égal, de supérieur et de chef; d'homme enfin, ou de représentant de la Divinité sur la terre. Les in-
fluences salutaires de ce principe vivifiant se répandent sur toutes les positions, sur toules les actions de l'existence. Socrate étendait ses connaissances et ses affections à tout le genre humain. « L'humanité, dit « Locke , ou cette aifection universelle qu'un homme « doit à tous ses semblables, mérite défaire un article «• à part dans l'éducation des enfants(i). » On doit en pénétrer, en nourrir leur âme : c'est le feu sacré des Vestales , qu'il faut entretenir avec un soin religieux.
La seconde direction rend les élèves parfaitement capables de saisir l'individualité ou la nature propre des choses et des hommes , de les mieux apprécier , de les juger moins sévèrement , d'après une connaissance plus approfondie des véritables causes du mal , de îa faiblesse et de la dépravation.
La tolérance pour les opinions, l'indulgence pour les fautes, la pitié pour les faiblesses, l'oubli des torts, la patience dans l'adversité, une sorte de bienveillance constante et universelle , principe de îa bonté et de îa charité, les rendent personnellement heureux et chers à leurs semblables. Les grandes vérités, sur lesquelles reposent ces vertus considérées dans leur intérieur et dans leur essence, forment autour d'eux comme une atmosphère épurée, placée au-dessus de la sphère des préjugés et des passions vulgaires.
Sous le troisième point de vue , comme nus élèves sont accoutumés , dès leur enfance , à sacrifier , par une résignation calme et absolue, par un libre mouvement de leur âme , leurs propres volontés , leurs voeux personnels à un ordre supérieur de choses, et à la volonté de Dieu , inspirée par leur conscience, ex-
(i) Traite sur l éducation des enfants , par Locke.
S 20 MÉTHODE DEDUCATIOIf.
primée par leurs instituteurs et par ceux qui dirigent leur vie, devenue enfin l'unique mobile de leurs actions; cette volonté, que la philosophie moderne a souvent désignée par le mot de nécessité, dont elle a conseillé d'habituer les enfants h savoir supporter le joug, est pour eux comme un rempart d'airain , contre lequel ils n'opposent jamais une folle et impuissante résistance. C'est par le même motif qu'étant toujours contents de leur situation, ils n'aspirent point, pardes vues ambitieuses, ou pour satisfaire des passions fougueuses, des désirs frivoles, des besoins factices^ à changer de position, ou à se procurer des avantages extérieurs, et ils n'ont aucune répugnance à vivre dans un état habituel d'obéissance et de soumission. La force du corps, qui résulte de leur éducation physique, contribue à leur donner la vigueur de l'Ame, • celle-ci les rend supérieurs à l'empire et aux révoltes des sens, aux passions tumultueuses , qui tourmentent les autres hommes, qui font de leur intérieur une mer agitée, et de leur corps un vase toujours attaqué dans toutes ses parties par une liqueur brûlante et corrosive qui bouillonne dans son sein. Leur éducation, qui les rend calmes et paisibles , qui les soumet de bonne heure au joug d'une discipline invisible, mais puissante, véritable image de la loi de la nécessité, les prépare, dès leurs premières années, à considérer, dans tout le cours de leur existence, l'obéissance et la soumission aux lois sociales et au gouvernement comme leur premier devoir, comme une habitude simple et naturelle qui n'a rien de pénible. Cette éducation tend , par ces motifs , et par l'esprit qui l'anime , à former des êtres h la fois raisonnables , intelligents et actifs dans la sphère individuelle , dans laquelle doit
se renfermer leur vie ; presque passifs et entièrement subordonnés, dans la sphère de l'existence et de la hiérarchie sociales; ce qui est le plus sûr moyen de conserver et d'affermir l'ordre intérieur, civil et politique.
Résultat,' sous le rapport social et public, politique et national.
Comme la société n'est forte que des forces des individus qui la composent, riche que de leurs richesses, vertueuse que par leurs vertus; comme chacun de ses membres doit posséder d'abord en lui-même les ressources et les moyens qu'il emploie ensuite au profit de l'association ; il en résulte que tous les avantages individuels, développés dans le chapitre précédent , s'étendront a la société tout entière.
11 s'établit des rapports absolument nouveaux , plus nobles et plus purs , dans l'existence sociale. La base est toujours l'homme ou l'individu. Mais , indépendamment de ses rapports purement personnels , il existe des relations d'un autre genre pour l'homme social. La société , considérée sous ce point de vue , est essentiellement créatrice et productive : elle est comme un germe particulier qui donne naissance à des êtres nouveaux; elle a ses lois et ses mouvements qui lui sont propres , son existence individuelle , qui exige que chacun de ses membres s'oublie luimême pour elle, et devienne, dans l'occasion , un instrument passif, une victime dévouée, que l'homme enfin s'anéantisse devant le citoyen , qu'il se sacrifie tout entier aux devoirs que ce titre lui impose.
Il serait utile, pour le perfectionnement de l'art de l'Éducation, envisagé dans ses rapports avec fin-
522 méthode d'éducation.
stitution des sociétés (i), de rechercher et de développer quelle est l'essence de l'état social , et de quelle manière l'Education doit approprier ses vues et ses moyens h la formation de l'homme , considéré comme membre du corps politique. En effet, l'essence de la société , la nature des éléments qui la constituent et des relations qui s'établissent entre eux, approfondies et bien appréciées; l'indication de ce que l'homme doit être , relativement à elle , comme citoyen et comme sujet ; la manière dont la Méthode contribue à préparer les hommes pour l'état social ; le développement des principes dont les élèves ont été nourris par elle, appliqués à l'existence civile et publique , donneraient le complément des idées qui appartiennent au sujet principal de ce chapitre. Il suffit d'établir ici, comme résultat sous le rapport public et social^ que l'application exacte de la Méthode , bien conçue dans toutes ses parties , procure à l'Établissement d'Éducation qui en fait usage l'avantage précieux d'être pour la société une pépinière féconde de citoyens zélés, de sujets soumis et fidèles , de soldats robustes et intrépides, d'hommes industrieux et utiles , qui pourront créer à la fois leur propre existence et contribuer efficacement à la prospérité publique. « L'éducation fondée sur de « bons principes est, suivant Locke (2) , le seul « moyen de réformer un état, et de préparer une « génération meilleure que celle qui existe. »
(1) Voyez, dans l' Essai gênerai d'éducation, seconde édition déjà citée , le chapitre : De l'Éducation considérée dans ses rapports avec la politique. (Introduction , page 22 et suiv. )
(2) Traité, déjà cité, sur l'Éducation des enfants , par Locke.
Résultat de l'Éducation , sous le rapport intellectuel.
La Méthode n'a certainement ni la puissance , ni la prétention de procurer à l'homme ce qui n'est pas dans sa nature. Elle n'aspire point à donner l'élévation , ni les grandes conceptions du génie ; elle ne cherche point à faire des hommes supérieurs de ceux qui sont évidemment destinés à n'être que des hommes médiocres. Mais, elle veut développer tout ce que donne la nature; elle veut tirer le meilleur parti possible de chaque talent et de chaque faculté. Elle éveille dans l'enfant toutes ses dispositions intellectuelles et leur ouvre une large carrière : elle leur présente les objets et les aliments convenables, pour les exciter, les nourrir, les cultiver. Elle laisse alors agir librement en eux la nature , dont elle s'est bornée à préparer et à favoriser le développement. Le caractère essentiel de ces avantages , qui constituent la supériorité de la Méthode , tient surtout à ce que les lumières qu'elle répand consistent beaucoup plus dans des forces réelles et dans des habitudes pratiques, que dans des connaissances théoriques et dans de simples raisonnements. Les connaissances acquises par l'enfant s'identifient, pour ainsi dire, avec tout son être.: sa science est toute en lui même et toujours avec lui. Il peut s'appliquer le mot de Bias , l'un des sages de la Grèce : Omnia mecum porto. Je porte tout avec moi. Ce qu'il sait , il Je sent et il le peut en même temps. Les qualités qui dominent en lui sont un bon sens exquis, un jugement sûr, une grande
324 méthode d'éducation.
sagacité pour observer, une grande force à! attention pour comprendre et de mémoire pour retenir.
Indépendamment de ces facultés fondamentales établies par la psychologie ordinaire, du jugement et du raisonnement , de Y observation , de Y attention, de la mémoire, de Y imagination qui reproduit les objets et qui en crée de nouveaux , toutes les autres facultés psychologiques accessoires, qu'on a distinguées dans l'homme, et toutes celles qui constituent l'ensemble des forces de l'entendement ou de l'esprit, se trouvent cultivées et perfectionnées par les directions que donne la Méthode.
La présence d'esprit, toujours prompte et habile à saisir le moment et l'occasion pour en tirer parti, et qui se compose à la fois de ce qu'on appelle vulgairement mémoire , esprit, raison et volonté;
Le caractère, ou l'énergie et la puissance de la volonté, qui sait au besoin faire plier les hommes et les circonstances à ses vues , et qui s'accorde parfaitement avec cette soumission réfléchie et résignée (dont nous avons parlé dans le troisième chapitre des résultats) , qui subit tour à tour , sans plainte et sans résistance, le triple joug , soit de la discipline dans l'Institut , soit des lois et du gouvernement dans la société , soit de la nécessité dans le cours ordinaire des événements de la vie ;
h' art d'observer , ou la justesse d'observation , la patience , unie à la force d'attention , que Buffon considère avec raison comme un des éléments du génie ;
L' esprit d'analyse , ou la facilité de suivre des séries de combinaisons et un ordre méthodique dans l'enchaînement des idées ;
La capacité d'embrasser des vues d'ensemble , jointe à Y esprit ci* application et de détail (i);
Enfin , la grandeur des conceptions et l'étendue de la pensée , associées à l'élévation , à la noblesse et à la dignité de l'intelligence :
Toutes ces qualités de l'entendement , qui reproduisent dans ses différents actes les facultés intellectuelles distinguées par la psychologie ordinaire, se développent et se fortifient par la manière dont les élèves sont exercés dans leurs études à trouver et , pour ainsi dire, à créer les éléments des sciences, et à s'élever de leurs notions les plus simples aux connaissances les plus compliquées.
La justesse, l'étendue, la sagacité , l'activité résultent à la fois de ce mode d'instruction. Chacun acquiert la conscience intime de ses forces intellectuelles et se porte , non-seulement par un mouvement libre de l'instinct , mais par une volonté raisonnée et réfléchie , vers la destination qui a le plus d'analogie avec ses talents naturels , et dans laquelle il peut se rendre le plus utile à sa patrie et à lui-même (2).
Le tableau fidèle du développement des forces intellectuelles > réalisé par la Méthode, parait devoir obtenir trois sortes de suffrages :
i°. Celui qui n'a étudié l'homme que sous le rapport de l'état de la science psychologique , ou de la division reçue des facultés de l'esprit et de l'âme, distinguées jusqu'à présent, peut reconnaître qu'en effet la Méthode exerce , d'une manière satisfaisante
(1) Voyez le quatrième chapitre des caractères : La Méthode applique partout un esprit de détail et un esprit d 'ensemble.
{■?.) Voyez, ci-dessus, page5oi et suiv., les développements du premier chapitre des Résultats.
et assez complète, les facultés que cette science détermine.
2°. L'homme actif, et qui s'attache moins aux facultés elles-mêmes et à leur distinction métaphysique , qu'à leur manifestation par les actes propres à chacune d'elles , reconnaît également que les forces physiques, morales et intellectuelles sont développées et mises en action , de la manière la plus convenable pour l'individu en particulier, quelle que soiL sa position, et pour la société en général.
3°. Enfin, l'homme de génie, dont les vues sont grandes , larges , libérales , qui aime à voir la nature se développer dans sa perfection , apprécie, dans les Résultats de l'Education intellectuelle donnée par la Méthode, l'énergie et la force de l'esprit, l'étendue et l'élévation des conceptions, l'aptitude donnée à l'homme de réaliser tout ce que sa nature lui permet d'être , de pouvoir et défaire, sous tous les rapports (i).
Ainsi , le philosophe spéculateur ., le philosophe praticien , ou l'homme d'État qui rattache tout à la vie active , à l'action dirigée vers un but , Vhomme d'un génie élevé, qui plane dans une sphère supérieure à celle des deux autres , doivent être satisfaits de la Méthode , sous le point de vue que nous venons de traiter.
(i) Voyez, ci-dessus, page 76 et suiv., le Troisième Principe .- Education organique et complète, ou formation de l'homme tout entier, rendu propre à toutes les conditions humaines. — Voyez aussi, page 5oi et suiv., le Premier Résultat -. Préparation générale élémentaire pour les différentes professions sociales.
Résultat de l'Éducation , dans la section de l'Institut consacrée aux jeunes filles.
Pour bien apprécier les Résultats de l'Education donnée dans la section consacrée aux jeunes filles , il s'agit d'examiner quelles seront, dans la société, les demoiselles sorties de l'Institut, en les considérant sous quatre principaux points de vue : comme femmes en général; comme institutrices; comme épouses destinées à diriger une maison et à faire le bonheur de ceux qui les auront choisies pour compagnes de leur vie; comme mères de famille, appelées par la nature et la société à présider à la première éducation de leurs enfants.
Les jeunes filles de l'Institut sont élevées surtout pour la famille, de manière à posséder les qualités et les avantages qui appartiennent spécialement à leur sexe. Elles apprennent peu; mais tout ce qu'elles ont appris, elles le savent h fond et le mettent en pratique.
Plusieurs d'entre elles ont l'habitude de recueillir par écrit , à la fin de la journée ou seulement de la semaine, les principaux résultats de leur vie : elles se rendent ainsi compte des impressions qu'elles reçoivent des objets extérieurs, de leurs observations sur les personnes et sur les choses , et surtout des remarques qu'elles ont l'occasion de faire sur ellesmêmes, sur leurs propres défauts et sur les moyens qu'elles peuvent employer pour s'en corriger (i).
(i) En rappelant ici l'usage, salutaire à beaucoup d'égards, de faire tenir par les jeunes enfants de l'un et de l'autre sexe, parvenus à l'âge où commence le développement de la raison, à leur quin-
528 méthode d'éducation.
Le travail et l'économie sont les habitudes premières et inséparables qui leur sont données. Toutes les parties de leur développement et de leur instruction se rapportent essentiellement au but de leur
zième ou seizième année , un petit journal de leur vie , qui devient le miroir dans lequel se réfléchissent, pour ainsi dire, leur esprit et leur âme, j'aime à pouvoir citer, en faveur de cette Méthode, un journal semblable, tenu, pendant près de deux années, par la fille, très- jeune encore, d'un respectable pasteur, père tendre autant qu'éclairé. La jeune Louise Gonthier, formée seulement par l'éducation domestique, par la vie intérieure de la famille, par la conversation et les exemples de ses excellents parents, par le touchant et continuel échange des sentiments qui les unissaient; n'ayant reçu aucune instruction positive ; presque toujours malade , parce que , chez elle , les facultés intellectuelles et morales , développées prématurément par l'effet de sa nature plus que de son éducation, dévoraient, pour ainsi dire, et détruisaient la constitution physique, avait pris, d'après le conseil de son père, l'habitude d'écrire, tous les deux ou trois jours, et régulièrement à la fin de chaque semaine , un tableau abrégé de sa vie. Elle a pratiqué cette méthode, depuis sa onzième jusqu'à sa treizième année, époque à laquelle la mort .est venue l'enlever à son père, qui avait à pleurer aussi la perte récente d'une épouse chérie. J'ai lu avec le plus grand intérêt les cahiers de cette aimable enfant, qui annoncent un esprit juste et pénétrant, un caractère à la fois doux et très-vif, dont elle avait quelquefois de la peine à dompter l'impétuosité, une sensibilité extrême, et surtout une âme pure etangélique. Elle se rend compte de tout ce qu'elle a fait, de ses lectures, de ses promenades avec son père, de tout ce qu'elle a vu, senti, observé. Elle se reproche ingénument ses moindres fautes, ses plus légères vivacités ; elle surveille exactement sa conduite dans tous les instants de sa vie; elle rapporte toutes ses actions, toutes ses pensées au bonheur de son père, auquel elle sent vivement qu'elle est redevable d'un bienfait, mille fois plus précieux que celui de l'existence. Son style est simple, naturel, touchant et pur; ses pensées, qui découlent de son âme, et qui sont presque toujours des sentiments , deviennent, dans quelques passages, nobles et sublimes. Elle fait une analyse courte, mais bien liée dans toutes ses parties, de Gumal et Lina, ou Les enfants africains , sorte de roman moral et religieux, à la portée des enfants; puis, de Téle'maque, de l'impression que cette lecture lui a faite, de la description du Tartare et des Champs Élysées; enfin,
existence, à la destination qu'elles doivent remplir. La Méthode leur donne la volonté et les moyens de devenir tout ce qu'elles peuvent et doivent être. Leurs relations habituelles, toujours animées par des sentiments de bienveillance réciproque , par l'amitié, par la liberté, par la gaieté, par une disposition salutaire à faire tourner toutes les circonstances de leur vie au profit de leur perfectionnement et de leur instruction , développent à la fois en elles le jugement, le goût et les grâces, les connaissances et'les talents, les qualités morales et les vertus. La grâce naturelle des femmes consiste surtout dans la simplicité extérieure et intérieure, des vêtements et des mœurs, dans l'unité de leur manière d'être , dans l'harmonie entre leur intérieur et leur extérieur. La privation des ressources artificielles est un moyen de perfectionnement qui conserve la pureté primitive, qui prévient la déformation et la dégénération produites trop souvent par la société. Néanmoins, sans être formées pour ie monde, nos jeunes élèves ne sont point dépourvues des moyens d'y paraître un jour avec avantage : il leur deviendra facile d'en prendre les usages et les formes, par un tact exquis des convenances , résultat de leur éducation , qui n'a rien de commun avec la finesse et la coquetterie. Une sage liberté prévient de bonne heure en elles la dissimulation et la fausseté, qui sont presque toujours l'effet de la gêne et de la contrainte des éducations ordinaires. La vanité, germe
de quelques sermons de Blair et de son père qu'elle a lus ou entendu lire, et dont elle se fait à elle-même des applications pour se corriger de ses défauts. Cette innocente créature est retournée dans le eiel , sa véritable patrie, au mois de février 181 1.
530 méthode d'éducation.
dangereux et corrupteur , se trouve également réprimée, ou plutôt déracinée par la vie habituelle de l'Institut, ce Les femmes sont vaines } ditFÉNÉLON (i); « la \?ixù\éfait parler beaucoup ; elles sont légères^ (( et la légèreté empêche les réflexions qui feraient « souvent garder le silence. » Les jeunes filles, élevées d'après notre Méthode, sont garanties avec soin de ces deux défauts. Elles ne seront point des femmes savantes, mais des femmes sensées; elles n'auront pas des connaissances étendues et profondes, qui leur inspirent l'envie de sortir de la sphère dans laquelle elles doivent se renfermer, mais des notions saines , justes et complètes sur tout ce qu'il leur convient de savoir, et surtout des principes et des qualités solides. Elles seront aimantes , bonnes , bienfaisantes , plutôt que sensibles et romauesques. Leur sensibilité, qui n'exclura point le discernement et la raison , les préservera des écarts et des fautes qui pourraient compromettre un jour leur repos et leur bonheur. Mais, la maturité de leur jugement n'affaiblira point , en les dirigeant , leur puissance et leur faculté d'aimer. Elles connaîtront et sauront porter, dans l'occasion, jusqu'au dévouement le plus héroïque, les douces et tendres affections de Jilles, de sœurs y d' épouses 3 de mères et à' amies. Elles uniront aux grâces, dont les a douées la nature, les talents agréables qui leur prêtent un nouveau charme , et particulièrement le dessin et la musique (2).
( 1 ) Traite sur l'Education des filles.
(2) « Nous voyons combien la musique a été puissante parmi les « peuples païens , pour élever l'âme au-dessus des sentiments vul- « gaires. L'église a cru ne pouvoir consoler mieux ses enfants que « par le chant des louanges de Dieu. On ne peut donc abandonner « ces arts que l'esprit de Dieu même a consacrés. Une musique et
Les vertus et les habitudes, qui se rapportent au gouvernement économique et domestique , leur sont surtout rendues familières (i). Enfin , tous les avantages qu'on a déjà développés, en exposant les résultats de l'éducation des garçons, deviennent communs aux jeunes filles, en tout ce que la nature particulière de leur sexe peut comporter. Elles offriront donc, à la fin de leur éducation, des femmes simples et naturelles, aussi parfaites que paraît le permettre la condition humaine. Leurs vertus et leurs exemples devront nécessairement exercer y quoique d'une manière indirecte et insensible, une douce et salutaire influence dans leurs foyers domestiques, dans le cercle qui les entoure, dans leur
« une poésie chrétiennes seraient le plus grand de tous les secours « pour dégoûter des plaisirs profanes.... Quant au dessin, comme « il me semble qu'on doit occuper l'esprit en même temps que les « mains des femmes , je souhaiterais que les jeunes filles fissent des « ouvrages où l'art et l'industrie assaisonnassent Je travail de quel- « que plaisir. De tels ouvrages ne peuvent avoir aucune vraie beauté, « si la connaissance des règles du dessin ne les conduit. » ( Fénélojn , Éducation des filles.)
(i) « Pour te gouvernement domestique , rien n'est meilleur que <c d'y accoutumer les filles de bonne heure. Donnez-leur quelque <t chose à régler , à condition de vous en rendre compte : cette conte fiance les charmera; car, la jeunesse ressent un plaisir incroya- « ble , lorsqu'on commence à se fier à elle et à la faire entrer dans « quelque affaire sérieuse. Laissez même faire quelques fautes à une « fille daus de tels essais , et sacrifiez quelque chose à son instruc- « tion; faites-lui remarquer doucement ce qu'il aurait fallu faire ou « dire pour éviter les inconvénients où elle est tombée ; racontez- « lui vos expériences passées, et ne craignez point de lui dire les '( fautes semblables aux siennes que vous avez faites dans votre «jeunesse: par-là, vous lui inspirerez la confiance, sans laquelle <c l'éducation se tourne en formalités gênantes. » (Fénélon, même ouvrage.)
532 méthode d'éducation.
famille, dans la société en général et dans leur
patrie.
Comme institutrices, elles auront été nourries, depuis leur premier âge, dans les sentiments, les principes et les habitudes qui peuvent les rendre propres à conduire des enfants, à s'en faire aimer, à leur donner de bonne heure les premières impressions religieuses et morales , qui se gravent profondément dans le cœur et dans l'esprit. Elles sauront les instruire avec douceur dans les connaissances élémentaires convenables à leur âge, les observer avec une sagacité acquise par l'expérience, et jointe à leur instinct naturel, essentiellement fin, délicat et sur; enfin, suivre tous les degrés et toutes les nuances de leur développement.
Comme épouses, elles répandront autour d'elles, par les trois influences réunies des vertus , des talents et des grâces , les impressions du bonheur domestique, qui devient ensuite la source des affections les plus douces et les plus pures, des vertus les plus solides et de la vraie félicité.
Comme mères de famille , elles seront à la hauteur de leurs nobles fonctions, et parfaitement capables de remplir les devoirs imposés par ce titre touchant et sacré. La première éducation de leurs enfants, qui leur appartient de droit, surtout jusqu'à leur septième ou huitième année, ne sera pas abandonnée à l'ignorance, ou totalement négligée; mais elle deviendra une préparation convenable et complète pour l'éducation proprement dite , donnée dans les institutions publiques. La réforme des mœurs et de la société ne peut commencer avec
succès que par les femmes. Leur influence naturelle, qui, bien dirigée, doit devenir aussi salutaire qu'elle est puissante, peut être considérée comme une seconde Providence pour l'homme (i).
V Éducation des jeunes filles de V Institut produit donc en elles, comme Résultats généraux :
i°. Sous le rapport physique , la force et la santé unies à Y aisance et à la grâce, et une adresse naturelle , heureusement développée pour tous les exercices du corps , et pour tous les ouvrages convenables à leur sexe;
2.°. Sous le rapport moral , une croyance religieuse intime et profonde , base essentielle de leurs
(i) Chacun peut se rappeler comment la plume éloquente de l'auteur ô" Emile a fait ressortir et mis dans tout son jour cette importante vérité.
Des femmes ici-bas la suprême influence
Doit devenir pour l'homme une autre Providence. (M.-A.-J.)
L'influence des femmes, mobile naturel et nécessaire, mériterait d'être étudiée et considérée dans ses rapports avec le bonheur des individus et des familles, et avec la prospérité des nations, par un. écrivain philosophe , qui s'occuperait spécialement d'interroger et d'analyser l'histoire des différents peuples sous ce rapport. Les malheurs de tout genre que cette influence a souvent produits serviraient eux-mêmes à prouver les effets bienfaisants qu'on aurait droit d'en attendre, si une politique éclairée, et surtout une sage direction , donnée dès l'enfance à l'éducation des femmes , les disposait à devenir tout ce qu'elles peuvent et doivent être dans la sphère qui leur est assignée. — Voyez , dans Y Essai sur l emploi du temps , la note seconde, qui a pour objet une Me'thode nouvelle d'étudier l'histoire , en la considérant sous des rapports déterminés, et, en particulier, sous les deux rapports de la science de Y Éducation, appliquée au perfectionnement de l'espèce humaine, et de la Culture et de Y Influence des femmes dirigées vers le même but. {Essai sur V emploi du temps, seconde édition, pages 290 et 290 jusqu'à la page 000, et quatrième édition, chap. vin, page 317 et suiv. )
534 méthode d'éducation.
vertus et point d'appui nécessaire pour la faiblesse humaine; une douceur habituelle de caractère, qui inspire toutes leurs relations , avec leurs parents , tant qu'elles restent dans la maison paternelle , avec leurs époux, quand elles sont mariées, avec leurs enfants, lorsqu'elles deviennent mères, avec leurs domestiques, dans la direction de l'économie intérieure de leur maison , et avec toutes les personnes placées dans la sphère que peut embrasser leur existence; enfin, une patiente et courageuse résignation, qui leur fait supporter sans murmure les maux attachés à la condition humaine, soit qu'ils leur viennent de la nature et de la force des choses , ou des relations et des événements de la vie et delà société (i);
(i) La douceur de caractère, la grâce et la patience sont les principaux traits du caractère qui convient aux femmes, et les qualités les plus propres à leur concilier l'affection. Une femme raisonnable, douce, bienveillante, habituellement contente d'elle-même, se fait chérir de tout le monde, surtout de ceux avec qui elle vit. Elle jouit pleinement des affections de famille, qui sont pour elle la vraie source du bonheur. On peut lire et consulter, sur le même sujet, les Lettres de madame Chapone, Anglaise, sur le perfectionnement de l'âme et sur les vertus les plus nécessaires aux femmes. ( Voyez un extrait de ces lettres dans la Bibliothèque Britannique, mois de juin 1812; pages i55 et suiv.) « Oh! combien sont à plaindre, dit « l'auteur de ces Lettres , les femmes qui brisent les affections de « famille, ou qui les usent par de petits torts habituels, ou seule- « ment en ne cherchant pas continuellement à se rendre agréables « à leurs premiers amis! trop souvent on réserve pour les étrangers « ces moyens de plaire, que l'on néglige avec ceux dont l'affection « a pour nous bien plus de prix, de qui le devoir et l'intérêt nous « prescrivent également de nous faire aimer. . . Une femme sage « doit comprendre que tout ce qu'elle a d'aimable dans le caractère, « tout ce qu'elle a d'esprit et de talents , ne peut jamais être mis en « usage plus à propos que pour charmer ceux avec qui elle vit, avec « qui elle est unie par le sang, ou liée par un choix volontaire et « sacré. Pour se faire chérir d'eux, il ne suffit pas de n'être ni em- « portée , ni grondeuse , ni dure et obstinée. 11 faut que le sourire
3°. Sous le rapport intellectuel , un esprit droit , un jugement sain , une raison éclairée , capable de régler l'imagination, de modérer la sensibilité; une appréciation exacte de leurs devoirs , en même temps qu'une disposition constante à les remplir avec zèle ; une heureuse aptitude pour tous les genres d'occupations qui leur appartiennent, et surtout le développement complet de leurs facultés, rendues susceptibles d'être appliquées avec succès, soit aux ouvrages manuels et aux travaux dont une partie de leur existence doit être remplie, soit à la première formation des enfants.
Des femmes ainsi élevées seront saines et fortes, sans perdre aucun des agréments de leur sexe. Elles seront vertueuses par habitude, par besoin, par sentiment, autant que par principes et par l'effet de la réflexion; elles seront enfin suffisamment pourvues de toutes les connaissances qui conviennent à leur sexe : elles posséderont toutes les ressources que leur destine la nature et que doit leur assurer l'Education.
«de la bienveillance soit sur ses lèvres; que cette facilité, cette « complaisance, cette promptitude à obliger , qui annoncent la ten- « dresse et l'affection, brillent dans toute sa conduite et donnent à « ses moindres actions tout l'attrait de la bonté; que jusque dans la « conversation la plus familière se fasse sentir en elle cette politesse « du cœur qui exclut toute espèce d'offense, qui ne permet pas de a faire jamais à personne, sans nécessité, de la peine, même pour « un instant. ...»
Résultat sous le rapport pédagogique, ou des progrès de la scienec même de l'Education.
Le point de vue, sous lequel il convient d'envisager l'Institut, considéré comme école normale, par rapport à son influence sur les progrès de l'Éducation en général, ne se renferme point dans les bornes de son existence et de sa sphère individuelles : il ne s'agit plus seulement de l'organisation d'un établissement particulier et de sa Méthode. Perfectionner l'Éducation, c'est perfectionner l'humanité: l'une inilue essentiellement sur l'autre.
Par ce motif, tous les bons esprits, tous les cœurs généreux, toutes les institutions doivent tendre, pour ainsi dire, de concert, à perfectionner l'Éducation. L'existence de l'humanité, dans toutes les formes qu'elle présente, dans tous les moyens qui lui sont propres, doit être saisie, reconnue, pénétrée , pour former et développer la conscience que le genre humain a besoin d'acquérir de lui-même , et qui devient ensuite la base fondamentale sur laquelle on peut établir les lois particulières , relatives à la formation de chaque individu. Ces vues générales ont été comme la source et le germe des premières idées de Pestalozzi , des essais qu'il a exécutés, des expériences qu'il a faites , des moyens qu'il a successivement imaginés et appliqués. Elles ont inspiré sa Méthode ; ses travaux en ce genre paraissent a. leur tour propres à diriger les hommes éclairés qui s'occupent de perfectionner la science et l'art pratique de la culture de l'homme. Son exemple et
ses premiers succès doivent les exciter à faire de nouvelles expériences , de nouvelles observations , à tenter de nouveaux essais, à concevoir de nouvelles espérances pour une sorte de rénovation de l'espèce humaine, retrempée par l'Éducation dans sa propre nature primitive et non altérée.
Si la Méthode ne s'élève point à cette grande et large conception , dans son esprit et dans son but; si elle ne prend pas cette direction et cette tendance , elle n'est rien : elle retombe et se confond dans la foule obscure des routines et des pratiques vulgaires.
C'est par cet esprit que la Méthode se lie étroitement à toutes les grandes entreprises qui concourent au but commun de la prospérité générale. Elle paraît , à quelques égards , réaliser un commencement d'exécution du vaste plan et des nobles et audacieuses conceptions de Bacon, qui voulait donner un nouvel organe (riovum organuiri) à l'esprit humain et obtenir une véritable restauration , et même une création nouvelle, mieux entendue et plus complète, des sciences. Les vues générales de Bacon, dont il conviendrait de rechercher et de reproduire la substance, pour les appliquer à la réforme de l'Éducation ; les Vues moins étendues , quoique saines et judicieuses, souvent profondes , toujours libérales , de Montaigne, de Descartes , de Fe'nélon, de Locke, de Rollin, de Condillac, de J.-J. Rousseau, se trouvent ici réunies et combinées , mais surtout appliquées et mises en pratique. Ces derniers philosophes ont envisagé lhomme et les sciences dans une sphère plus étroite ; ils n'ont pas embrassé la nature universelle, comme Bacon. Elle ne les a point ani*
538 méthode d'éducation.
mes et agités ; ils ont pris et suivi des directions particulières, utiles , mais bornées.
Sous notre rapport général actuel, le système de l'Éducation est en harmonie avec la religion , et se trouve dans des points de contact intimes et immédiats avec toutes les idées grandes et généreuses, avec la haute philosophie, avec la législation et toutes les institutions publiques (i). En effet, comme la religion est une révélation de la manière par laquelle Dieu élève et développe l'homme : l'Educatiou semble révéler aussi la manière dont l'homme lui-même développe sa nature et ses propres facultés. Quant aux institutions sociales, l'essence de l'organisation de l'État , d'après l'idée fondamentale du perfectionnement de la société par celui des individus, est à" élever une nation au plus haut degré de développement de ses facultés dont elle soit susceptible. Tel est aussi le vrai but, et tel est le Résultat de l'Education, vue en grand, et rapprochée de la religion, de la législation, de la philosophie, qui se concentrent, comme toutes les sciences, dans un seul et même point de vue , le perfectionnement et le bonheur de V humanité.
Résultat philosophique de l'Éducation de l'Institut, considéré comme école expérimentale.
L'Institut , sous ce nouveau rapport , ne procure
(i) On pourrait examiner, dans cette vue et dans leurs rapports avec l'Éducation, les législations de Moïse, de Ljcurgue, de Solon, de Numa , de Confucius, de Z 'oroastre. , de Mahomet, etc. Jésus- Christ, vrai législateur de l'humanité, appartient tout entier à la relisrion.
pas seulement les moyens de faire, au profit de la science de l'Éducation , des expériences curieuses et utiles sur l'espèce humaine en général et sur les individus; mais il permet encore d'approfondir la nature intérieure et intime de l'homme et la marche de son développement. Il fournit, à cet égard, des occasions fréquentes et des sujets nombreux et variés d'observations , soit aux philosophes spéculateurs, soit aux législateurs , aux administrateurs , aux hommes d'État , soit aux savants occupés de recherches sur la physiologie , ou sur les organes et les fonctions de l'homme physique, et sur la psychologie , ou sur les facultés et les fonctions de l'homme , considéré comme un être sensible et intelligent..
Comme la Méthode est elle-même un essai pratique et un recueil d'expériences journalières, un moyen continuel d'instruction pour ceux qui en appliquent les principes et les procédés ; comme la multiplicité et la diversité des éléments dont se compose V Institut donnent lieu à la nature humaine de se révéler dans les formes et avec les modifications les plus variées; comme les relations fréquentes avec un grand nombre d'étrangers qui visitent l'établissement procurent la facilité d'étendre au dehors les expériences et les observations , et d'établir des points de contact entre l'Institut et le monde extérieur; comme enfin les réunions périodiques des instituteurs , leurs communications intimes et habituelles entre eux et avec leurs élèves impriment à leurs esprits une salutaire activité, une généreuse ardeur de réussir dans la tâche qu'ils ont entreprise, une sagacité singulière pour s'approprier tout ce qui peut favoriser le succès de leurs travaux : ces quatre causes combinées
produisent nécessairement des expériences continuelles , des remarques judicieuses et importantes , des observations de tout genre, fécondes en résultats, qu'un habile instituteur et un philosophe, livré à l'étude de l'homme, doivent recueillir et appliquer.
Les différences et les rapports des dispositions et des facultés, des caractères, des penchants, de leurs nuances et de leurs altérations, des tempéraments , des âges , des sexes , des impressions reçues , des directions données, des instituteurs et des élèves et de leurs destinations respectives, des trois branches de l'Education physique , morale et intellectuelle, des six espèces d'Ecoles , normale , expérimentale , primaire , secondaire y spéciale, industrielle, réunies et considérées séparément, daus les deux grandes divisions de V Institut des garçons et de Y Institut des filles , deviennent autant de sujets particuliers d'observations , qui donnent , pour ainsi dire , la conscience de l'Éducation , saisie dans son ensemble et dans ses détails, et les moyens de la perfectionner dans toutes ses parties.
C'est par l'influence de cette habitude d'expérience et d'observation, appliquée à l'Éducation, à l'histoire et à toutes les sciences , qu'un esprit cultivé par la Méthode regardera tous les actes importants de l'humanité, tous les grands phénomènes des différentes organisations sociales , comme les résultats d'un principe intérieur qui agit sous l'influence du caractère individuel et national, du temps, des localités, des accidents provenant des rapports d'un peuple avec d'autres peuples : ce principe , combiné avec des principes analogues ou opposés, qui exercent aussi leur
action, contribue soit au perfectionnement, soit à l'altération de ce qui existe. Tous les faits particuliers et publics, considérés sous ce point de vue, sont autant d'expériences que le genre humain fait continuellement sur lui-même, sous des conditions données par l'influence de la contrée, du climat, de la législation , de la forme sociale, des événements politiques, extérieurs et intérieurs.
Le développement de l'esprit humain dans toute son étendue, et le résultat de son état actuel et passé, envisagés comme une expérience universelle que le genre humain a faite sur lui-même, d'après les lois de sa nature et les rapports dans lesquels il existe, représentent en grand ce que doit être et ce que peut produire l'Éducation (i).
Cette expérience du développement des facultés propres à notre espèce, et modifiées dans chaque individu, s'applique et se renouvelle, dans l'Institut , pour chacun de ses élèves, dont il suit avec une attention minutieuse la marche et les progrès, dans
(i) Cette manière nouvelle d'embrasser l'histoire générale de tous les peuples, sous le rapport des progressions et des vicissitudes sociales, comme une grande et continuelle expérience faite par le genre humain sur lui-même, et la recherche des causes qui ont iuflué, dans la succession des siècles, sur la situation processive , staiionnaire ou rétrograde des nations , mériterait de fixer toutes les méditations d'un observateur philosophe, qui présenterait ainsi le véritable esprit de l'histoire, comme notre ingénieux et profond Montesquieu a considéré et traité I'esprit des lois. (Voyez, dans Y Essai sur l'emploi du temps, seconde édition, la note deuxième sur la manière d'étudier V histoire, pages 280 et 2g 1, et quatrième édition, pages 5ot et suiv.) L'existence et l'histoire d'une nation particulière , sous le rapport de la science de l'Éducalion , ne sont qu'une grande expérience du développement national d'un peuple , considéré comme un individu qui croît, grandit, se modifie, se déforme ou s'améliore.
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tous les sens et sous tous les rapports. L'Institut, toujours ferme et invariable, quant à sa base générale , aux lois de sa marche et à son but , devient en même temps un tableau vivant et mobile, dans lequel se reproduisent et se réfléchissent toutes ses expériences, toujours rapportées au même point central, au but déjà déterminé : le perfectionnement de l'Éducation, nécessaire pour arriver au perfectionnement de l'humanité.
Ptésultat de l'Éducation de l'Institut, considéré comme école industrielle, ou sous le rapport spécial du développement de l'esprit d'industrie et de la culture industrielle pour les arts et les métiers.
Nous avons exposé , dans le douzième chapitre des caractères ( i ) ,
i°. Comment la Méthode elle-même paraît devoir, par sa nature, développer l'esprit d'industrie, en exerçant l'enfant à trouver les éléments de ce qu'il apprend ;
2°. Comment la vie intérieure de V Institut est organisée de manière à concourir au même but, en rendant les enfants soigneux et industrieux dans tout ce qu'ils font;
5°. Quels sont les moyens directs d 'application , propres à nourrir et à diriger cet esprit d'industrie, qui sont fournis à la fois par les études et les exercices, par les objets d'enseignement et par les jeux.
Il convient maintenant d'examiner les Résultats qui découlent essentiellement de cette direction particulière de l'Éducation.
(i) Voyez ci-dessus, page aai et suiv., le Douzième Caractère •• Education industrielle.
La Méthode a cru pouvoir distinguer, dans le mot ou le signe qui peint l'objet, dans le nombre et dans Informe j une triple base, ou trois fondements primitifs et généraux de toutes les sciences. L'esprit les reçoit par sa faculté intuitive (i), sorte d'organe de la vue intellectuelle; le jugement les mûrit; la mémoire les conserve. On a soin de ne rien présenter à l'enfant qui soit hors de sa portée. On lui fournit, par l'Éducation et l'Instruction , les éléments et les matériaux de toutes les connaissances, sans toucher encore aux sciences elles-mêmes proprement dites, afin qu'il soit capable de choisir entre les différentes directions et les routes variées qu'elles lui offriront dans la société, et qu'il puisse à volonté pénétrer avec succès dans celles qui auront le plus d'attraits pour lui , ou dont les circonstances de sa vie lui feront un besoin et un devoir de s'occuper (2). L'élève ainsi préparé devient propre à bien savoir tout ce qu'il veut apprendre; il est ensuite très-capable de réussir dans telle connaissance ou dans telle branche d'industrie que ce soit.
On rend , dès le premier âge , la forme logique , habituelle , familière et inhérente à l'esprit de l'enfant. Puis, le calcul , les mathématiques , le dessin, associé à la géométrie , élargissent et affermissent la base de son instruction.
Les éléments essentiels du véritable esprit d'industrie, conçu dans sa plus haute acception, et rap-
(1) Voyez, ci-dessus, pages 8g et suiv., le Septième Principe; Intuition.
(2) Voyez le cliap. Ier des Résultats : Aptitude donnée aux élèves pour les différentes branches des sciences et pour les différentes professions.
porté à son but le plus général , auquel viennent aboutir toutes les directions industrielles, résident dans Y esprit de logique, de calcul et dans Y esprit géométrique. Cet esprit d'industrie prépare à toutes les branches des sciences et des arts : il ne faut plus que l'exercice particulier et spécial des mains pour donner, dans des professions déterminées , les séries de moyens d'exécution propres à chacune d'elles.
L'objet que se propose l'Institut n'est point d'enseigner aucune branche d'industrie isolée, mais de poser la base générale de l'esprit d'industrie , fondé sur le développement des facultés.
Ces deux premières parties, Yesprit logique et géométrique fondu en quelque sorte dans l'instruction élémentaire du langage, dans celle du calculât dans toutes les parties de l'enseignement, et la connaissance exacte des formes étant données, Y Éducation Industrielle est préparée. La troisième partie , purement technique et d'application, consiste dans l'énergie et l'expérience physiques, que l'apprentissage d'un métier, d'une profession , d'un art peut seul faire acquérir. On a conduit ainsi les élèves du point le plus simple au point le plus compliqué. Le nombre et hx forme peuvent être considérés comme l'expression de la nature et les deux premiers moyens d'instruction élémentaires et fondamentaux. Le mécanisme des mains 3 devenues alors les fidèles ministres de l'intelligence, est le troisième moyen pour conduire au but définitif, qui comprend les applications de toutes les notions reçues et bien gravées dans l'esprit, aux besoins et aux usages de la vie sociale.
Tel est le Piésuitat positif de l'Éducation , considérée sous le rapport spécial industriel.
La base générale de l'industrie , quant à ce que l'éducation peut et doit faire pour la préparer et pour en donner l'aptitude, ne consiste pas seulement dans un développement entier et complet des forces physiques et des forces de l'intelligence, mais aussi dans l'habitude contractée depuis l'âge le plus tendre, d'un côté, de savoir borner ses besoins; de l'autre , cV 'employer tout ce que V existence et la nature extérieure peuvent fournir pour y satisfaire. Cette double habitude devient commune à tous les élèves de l'Institut, par l'influence de leur éducation et de leur existence journalière.
Sous le rapport physique, l'Education industrielle, reçue dans l'Institut, développe l'énergie du corps, l'endurcit aux fatigues et le rend propre à les supporter : elle donne aux élèves les habitudes générales de la force et de l'adresse, qui reçoivent leurs applications particulières, dans les différentes directions des arts et des métiers auxquelles la vie sociale peut les appeler.
Sous le rapport intellectuel, l'Instruction de l'Institut fournit aux élèves, comme on Fa développé, tous les éléments des connaissances nécessaires pour approprier les divers objets de la nature aux besoins et aux usages de l'homme. Les trois branches élémentaires du langage, de la science des nombres ou du calcul, de la science des formes ou de la géométrie, réunies avec l'enseignement du dessin, exercent et perfectionnent à la fois le bon sens et la faculté d'observer, la promptitude et la justesse du coup d'oeil et de l'esprit; elles procurent aux élèves un tact
sûr et délicat , une certaine dextérité pour faire en quelque sorte plier la nature à leurs vues, pour la faire servir à leurs besoins, pour employer d'une manière ingénieuse et utile toutes ses productions ; elles leur donnent une capacité particulière pour rechercher, rapprocher et combiner les différents moyens d'appliquer à leur profit, et pour l'avantage de la société en général, soit les objets extérieurs, soit leurs propres connaissances. Comme la Méthode prépare le corps et les mains à faire usage des instruments mécaniques propres aux différentes professions, et rend l'esprit capable d'en apprécier les applications, elle dispose l'intelligence de l'élève à inventer facilement des machines que la pratique d'un art, quel qu'il soit, pourra lui suggérer.
Quant au développement du cœur , la Méthode ne laisse pas, même sous le rapport moral, d'avoir une influence salutaire pour le but spécial de l'industrie. Elle fait sentir à l'élève combien la division du travail , la réunion et l'emploi des hommes , ou la combinaison des forces individuelles , les échanges et les services mutuels entre les divers individus, contribuent à produire de grands effets , et comment , dans le mécanisme de la société , considérée sous ce point de vue , il est nécessaire que chacun de ses rouages soit subordonné à l'autre, et qu'ils se soutiennent et s'entr'aident mutuellement, au lieu de se heurter et de gêner leur action.
L'élève de l'Institut sera donc, à la fin de son éducation , beaucoup plus propre qu'un autre homme, à être employé dans une profession quelconque, dans laquelle il apportera plus de vigueur et d'adresse, plus d'intelligence et de capacité, plus de moralité,
de zèle et d'ardeur pour bien faire; enfin, nue sorte d'aptitude plus générale, que sa première instruction élémentaire, établie sur des fondements solides, et conçue d'une manière large et complète, lui aura procurée. Il aura peut-être néanmoins, dans les commencements , par l'effet même de l'étendue et de la largeur de la base donnée à son enseignement préparatoire, plus de difficultés à vaincre qu'un autre pour connaître et apprécier la nature et la force des moyens qu'on doit appliquer à chaque objet, et pour proportionner exactement ces moyens au but qu'il veut obtenir. Il n'en emploiera peut-être que trop , dans le principe : il fera , par un circuit , et en suivant une ligne courbe , ce qu'il aurait pu faire plus promptement , s'il se fut avancé en ligne droite. Mais, quand il aura une fois saisi son objet et trouvé la juste mesure des forces qu'il lui convient d'y appliquer , il sera d'autant plus capable de faire des progrès rapides dans la carrière qui lui est assignée ou qu'il a choisie : l'État aura en lui un homme d'art ou de métier, un artiste , un ouvrier d'autant plus habile et parfait dans son genre, qu'il concentrera toutes ses ressources personnelles, toutes ses forces intellectuelles et morales dans l'objet de son activité.
On peut donc regarder l'Institut , sous le rapport général industriel , économique et politique, comme un atelier d'hommes parfaitement préparés pour les différentes professions sociales, comme une manufacture d'artistes, d'artisans, d'ouvriers actifs , habiles, ingénieux, et spécialement de fabricants , familiarisés de bonne heure avec tous les élémenis des arts dont le dessin est la base, capables de perfectionner
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les divers genres de mécanique et d'industrie, de faire un jour rivaliser les produits des fabriques de leur pays avec ceux des fabriques étrangères; d'obtenir même sur elles, en peu d'années, une supériorité marquée.
Résultat général de l'Éducation et de l'Instruction données d'après la Méthode, sous le rapport scientifique, ou du perfectionnement des sciences et des arts.
Nous venons de parcourir, l'un après l'autre, tous les Résultats d'utilité particulière et publique de l'Éducation donnée par l'Institut : la préparation générale des élèves pour toutes les conditions humaines et pour les différentes professions sociales ; le développement complet de leurs forces physiques ; leur développement individuel , religieux et moral ; la manière dont ils sont formés pour la société , sous le rapport politique et national; la nature et l'influence du perfectionnement de leurs facultés intellectuelles; les conséquences immédiates et les effets nécessaires de V Education des jeunes filles et des trois sortes d'Ecoles , normale, expérimentale, industrielle, associées et combinées dans le même établissement. 11 s'agit maintenant d'examiner et d'apprécier les Résultats de la Méthode, sous un dixième et dernier rapport , celui de I'avancement des sciences et des arts , en considérant les élèves qu'elle peut et doit former , comme des instruments destinés à contribuer à leurs progrès.
Un des avantages les plus essentiels de notre Méthode consiste à détourner de la carrière scientifique
et littéraire tout élève qui ne s'y trouverait pas appelé par une disposition naturelle prononcée, ou par un génie supérieur. En effet, l'un des plus grands obstacles à l'avancement des sciences et des arts, au bonheur des individus et à la prospérité des Etats, vient de ce qu'un grand nombre d'hommes, qui seraient propres à l'exercice d'un art ou d'une profession mécanique , croient s'élever à une destination plus noble , en embrassant , pour leur malheur et pour celui de la société, la carrière des sciences ou des lettres. Les uns obéissent à l'influence des circonstances de leur vie extérieure; les autres sont les victimes d'un mépris mal entendu qu'on leur a inspiré , dès leur première jeunesse, pour des travaux purement mécaniques : mépris qui leur a fait méconnaître et rejeter leur véritable destination et leurs moyens réels de se rendre heureux et. utiles. De là cette fouie de demi-savants , de pédants insipides et fastidieux , de littérateurs médiocres , qui obstruent les routes du monde scientifique et littéraire, qui sont un vice radical dans l'organisation sociale, une sorte de peste publique et contagieuse , un germe corrupteur , une source de maux incalculables. Chez les peuples les plus éclairés, où se trouvent d'ailleurs tant de savants d'un mérite réel et distingué, on rencontre aussi beaucoup d'hommes dont la destination est manquée, véritables avortons de la littérature et des sciences, qui, malheureux par l'impuissance et la nullité de leurs talents mal employés, n'ont plus d'autres ressources pour exister que de se livrer à la carrière de l'instruction ; ils corrompent ainii difns le principe l'enfance et l'humanité. On peut inscrire sur le frontispice du temple de la philosophie, des
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muses et des beaux-arts , ce vers célèbre d'Horace :
Odi prqfanum vulgus , et arceo.
Loin de ces lieux sacrés le profane vulgaire.
Un petit nombre d'initiés est seul digne et capable d'y pénétrer.
La Méthode, qui fait sentir et connaître à chaque enfant ses forces individuelles, par la manière dont elle les exerce et les cultive , et qui le pousse ellemême dans la direction que lui assigne la nature, lui inspire également un dégoût invincible pour une carrière à laquelle il ne saurait convenir, ou qui n'aurait aucune analogie avec ses dispositions. Mais, lorsqu'un élève est doué d'un esprit distingué , d'un talent prononcé dans un genre, elle le lui fait sentir aussi d'une manière irrésistible : elle lui révèle le secret de sa destination , qu'il aurait peut-être toujours ignoré.
Pour donner au Résultat qui fait l'objet de ce chapitre tous les développements dont il paraît susceptible, il serait nécessaire de tracer avec énergie un tableau fidèle de l'état actuel des sciences et des arts, qui ont un si grand nombre de représentants qu'ils désavouent, et de ministres indignes d'être consacrés à leur culte. La Méthode paraît devoir améliorer cet état, en formant des hommes qui suivront l'impulsion de leur destination naturelle, qui seront plus propres à faire des découvertes, et qui apporteront dans les sciences et dans les arts i'inftaençe salutaire d'un esprit d'invention et de création.
Mais les esprits créateurs et les théoriciens ne
sauraient suffire : il n'appartient, d'ailleurs, qu'à un petit nombre de génies privilégiés de remplir cette haute destination. Ce n'est pas l'Éducation , c'est la nature seule qui les produit ; l'Éducation se borne à leur fournir des instruments et des moyens auxiliaires. La classe beaucoup plus nombreuse, et non moins nécessaire, des appîicateurs et des praticiens est surtout formée par la Méthode, en ce que celle-ci donne l'habitude et la capacité de mieux appliquer les inventions déjà faites, les pensées fécondes, les résultats des travaux de l'humanité, enfin tout ce que peuvent offrir de bon et d'utile, dans leur état actuel, les sciences et les arts. Ce qui importe le plus, à cet égard , pour leurs progrès , c'est de préparer les esprits, par l'instruction commune et par les exercices de la Méthode, à les bien employer, à les diriger vers leur véritable but, à rassemnler leurs matériaux d'une manière plus facile et plus prompte , dans un ordre plus analytique, qui les fasse concevoir comme un tout organique et fécond, dont toutes les parties découlent les unes des autres et s'enchaînent mutuellement. Il reste, sous ce point de vue, plusieurs découvertes à faire pour la direction des esprits , dont s'occupe l'École expérimentale.
La recherche des lois du développement des sciences éclaire à la fois l'esprit sur la marche naturelle qu'il doit suivre , sur la tendance du genre humain , sur les moyens convenables pour faire tourner toutes les sciences au profit de son perfectionnement; elle procure aussi l'avantage de pouvoir s'approprier et d'appliquer d'une manière mieux
entendue et plus complète les connaissances positives qui existent dans chacune des sphères dont la société se compose.
Chaque science, traitée et développée dans cet esprit, réclame, pour ainsi dire, l'emploi d'une vie entière, et de toutes les facultés de l'homme qui s'y livre spécialement. On ne peut pns exiger de l'Institut des résultats prompts et positifs à cet égard. 11 jette des semences qui fructifieront. Il donne, par ses formes et ses méthodes d'instruction, a tous ceux qui se destinent aux sciences et aux arts, une direction et une tendance propres à les faire avancer. Miis la grande entreprise d'une réforme complète de l'Éducation et de l'Instruction ne saurait s'exécuter, sans un concours général d'efforts dirigés vers le même but. La Méthode de Pestaîozzi , qui fournit de nouvelles vues théoriques et des moyens nouveaux d'application pour la formation et la culture de l'homme, doit nécessairement contribuer à établir ce concours, en éveillant de nouvelles idées , en indiquant de nouvelles directions , non-seulement dans la science de l'Éducation, -mais dans toutes les autres.
Dans cette vue de la Méthode, toutes les sciences forment un grand tout organique, et l'instruction des élèves les conduit à un degré assez avancé pour qu'ils puissent et doivent saisir ces rapports intimes de toutes les branches des connaissances humaines , devenues à leurs yeux comme un seul faisceau, un vaste et magnifique ensemble, un grand arbre dont la même sève anime et vivifie toutes les branches , mais dont chaque branche doit être soignée et cultivée séparément . « Il est nécssaire, dit un savant
« distingué (i) , pour donner une juste idée du pro- « grès des lumières, démontrer et de faire bien saisir « la liaison et l'enchaînement des sciences; car cha- « cune d'elles acquiert d'autant plus d'importance, « que ses rapports avec les autres sont plus nom- « breux et mieux déterminés. »
Cette manière de voir,' plus large et plus complète, produit nécessairement dans les esprits une disposition noble et libérale à considérer avec intérêt et à favoriser tous les travaux entrepris dans les sciences, même dans celles qui paraissent étrangères à la sphère dans laquelle on vit. On détruit ainsi cet esprit de personnalité, étroit et exclusif, qui rend trop souvent les littérateurs de profession indifférents aux progrès des sciences naturelles, les savants es les naturalistes étrangers à la littérature, les gens du monde insouciants sur tout ce qui ne rentre pas dans le cercle de leurs petits intérêts et de leurs petites passions. Tous les hommes qui cultivent les différentes branches des connaissances, tous ceux qui, sans les cultiver immédiatement , n'en aiment pas moins à jouir des avantages sans nombre qu'elles répandent sur la vie , doivent s'entr'aider et s'encourager mutuellement. La combinaison bien entendue et bien appliquée de toutes leurs forces réunies augmente pour chacun d'eux sa puissance individuelle (2). Au lieu de se mépriser, de se nuire,
(1) Cuvier, « Rapport historique sur les progrès des sciences na- « turelles, depuis 178g, et sur leur état actuel. »
(2) La vérité générale qu'on se borne ici à faire entrevoir est présentée, avec tons les développements dont elle est susceptible, dans l'excellent ouvrage d'ADAM Smith sur la nature et les causes de la richesse des initions, dont M. Garnif.r, membre du Sénat,
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de ne vouloir apprécier que les choses qu'on fait dans leur direction et dans leur sphère, ils doivent savoir mettre habilement à profit les travaux les plus divers , en apparence , pour les coordonner à ceux dont ils s'occupent, pour les faire concourir au grand but de l'utilité générale. C'est ainsi qu'on obtiendra facilement de nouvelles et importantes conquêtes dans le monde intellectuel, qui est la commune patrie de tous les esprits nobles et généreux , tourmentés du besoin d'aider, de servir, de faire avancer l'humanité , d'élever à un plus haut degré ses facultés et ses destinées.
Le point d'élévation où l'homme peut parvenir , dans quelque genre et dans quelque carrière que ce
sous l'Empire , nous a donné une traduction française très-estimée. Cette vérité s'applique à la fois, dans le monde intellectuel, à la culture des sciences et des arts , et dans l'économie politique et sociale, aux moyens d'augmenter la prospérité des Etats. Le travail d'une nation est la source de toutes ses richesses, ou le travail est l'agent universel de la création des richesses ; les richesses sont toutes les choses nécessaires et commodes , qui peuvent servir aux usages de l'homme. Plus le travail est dirigé avec adresse , intelligence et activité pour le plus grand profit de tous, plus une nation est riche. D'un côté, la division du travail est la cause première et nécessaire du perfectionnement de ses facultés, ou de l'adresse, de l'intelligence et de l'activité avec lesquelles on le dirige et on l'emploie ; de l'autre, les échanges ou la faculté d'échanger les produits du travail sont la cause première et nécessaire de sa division et de l'avancement social. Le travail étant divise', chacun peut se charger d'une tâche individuelle, proportionnée à ses dispositions et à ses forces; chacun fait plus et mieux. Les produits du travail pouvant être facilement échanges, chacun, en travaillant pour les autres, travaille aussi pour lui-même ; et non-seulement on échange les produits du travail , mais encore les facultés qui produisent ; en sorte que plusieurs hommes, en associant leurs efforts dirigés vers un même hut , obtiennent, par cette combinaison et ce concours de leurs forces individuelles , un résultat que chacun d'eux isolément aurait été incapable de créer.
soit , en s'aidant à la fois des travaux de ceux qui ont existé avant lui et des forces d'un certain nombre de ses semblables, ajoutées à ses ressources personnelles, échappe aux regards du vulgaire. Une sphère presque illimitée est ouverte par la nature à l'activité de l'esprit humain : le philosophe observateur , habitué à recueillir tous les phénomènes qui constatent l'étendue de la puissance de l'homme, est seul capable de concevoir , d'apprécier , de calculer , pour ainsi dire, par la force de la méditation, l'immensité de cette sphère, placée au-dessus des sphères communes , dans laquelle peu d'individus ont la noble ambition et le généreux courage de pénétrer.
Cette considération importante, F avancement des sciences et des arts , produit nécessaire d'un meilleur mode d'Éducation et d'Instruction , a fourni le sujet d'un des ouvrages les plus remarquables que la philosophie ait légués à la méditation des hommes. La douce et consolante perspective de l'espèce humaine s'élevant à de meilleures destinées, par des degrés insensibles , mais continus , a inspiré Condorcet mourant, lorsqu'il a recueilli toutes les forces de sa pensée , pour tracer Y Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain.
Avec quelle entière abnégation de lui-même cet illustre proscrit parcourt la vaste carrière de faits, d'observations, de conjectures, dans laquelle il s'est engagé! Supérieur à la fortune, il conserve, dans son malheur, toute la vigueur de son esprit, toute la tranquillité de son âme : il s'occupe, avec une constance héroïque, clés grands intérêts de l'humanité. Prêt à boire la ciguë, comme Socrate, il n'arrête sa pensée, ni sur lui, ni sur ses en-
nemis : aucune plainte ne lui échappe contre sa patrie, ingrate, injuste, cruelle, et surtout malheureuse; il n'adresse aucun reproche à ses persécuteurs. Il s'élance au delà de son siècle; il s'isole de ses contemporains , dégradés et corrompus, aveuglés et entraînés par l'esprit de fureur des factions. Son génie a besoin de respirer avec des hommes éclairés et vertueux, dans un avenir qu'il crée lui-même, par les conceptions d'une tête forte et philosophique, plus encore que par les hypothèses ingénieuses d'une imagination riche et féconde. Ceux même qui ne partageraient point ses touchantes illusions , ses nobles espérances , qui regarderaient comme chimériques ses vastes conjectures, appuyées néanmoins sur une masse imposante de faits historiques, de raisonnements solides, d'observations vraies, sur l'expérience du passé, sur une étude approfondie de la nature humaine, n'en doivent pas moins rendre hommage au génie inspiré par la vertu. Ils doivent respecter cette dernière et sublime pensée d'un sage , victime des tyrans de sa patrie, qui néglige sans effort ses intérêts personnels les plus chers et le soin même de son existence, pour s'occuper uniquement des moyens d'augmenter les lumières et le bonheur de l'espèce humaine. Un homme ordinaire, placé dans la même situation, proscrit avec une atroce barbarie, n'aurait su qu'exhaler les imprécations de la haine, les vœux presque légitimes de la vengeance ou les tristes gémissements de la douleur. Notre courageux philanthrope s'oublie lui-même tout entier; il oublie les crimes éphémères qui dévouent sa tête à ïa mort; il nourrit son généreux et pur enthousiasme pour la doctrine philosophique qu'il a professée , et
dont il a calculé ïesbienfaisants résultats. Il reprend d'une main hardie les souvenirs des siècles écoulés; il fait sortir des abîmes mêmes de la dégradation et de la barbarie, dans lesquels le genre humain a été souvent plongé, mais d'où il a commencé quelquefois à relever sa tête pour aspirer à de nobles destinées , les preuves de la puissance de l'esprit humain : il lui révèle le secret de ses forces et les ressources qu'il tient de la nature, pour arriver , par les degrés d'une perfectibilité toujours croissante , malgré les obstacles momentanés qui arrêtent souvent sa marche , jusqu'à ce point d'élévation et de bonheur, toujours indéfini et inconnu, qu'il lui est permis d'atteindre. Un si noble exemple, dans lequel on trouve réunies la libéralité des sentiments, l'étendue et la profondeur des conceptions, l'érudition la plus vaste fécondée par une méditation toujours calme, la bonté du cœur et la force de l'esprit , honore à la fois les sciences, la philosophie et l'humanité.
C'est dans la constitution morale de l'homme que Condorcet cherche la base de ses devoirs , l'origine de ses idées de justice et de vertu; c'est dans l'union des vertus et des lumières , de la philosophie morale et des sciences , dans leurs rapports naturels et nécessaires , dans la marche mieux dirigée de l'instruction et delà civilisation, surtout dans une direction mieux entendue donnée à l'éducation de l'enfance , qu'il fait consister les principaux moyens de réaliser l'avenir dont il aime à tracer le tableau. La nature de l'homme, la marche des sociétés et celle des sciences, l'utilité des méthodes qui fournissent des instruments au génie, les services rendus par les sciences à l'humanité, trop souvent méconnus par
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des hommes superficiels et ignorants , paresseux et ingrats, qui jouissent des bienfaits de la civilisation et des lumières, mais dont les préjugés et l'indifférence coupable pour tout ce qui est bon et utile tendent à ramener la barbarie; les rapports intimes entre l'Éducation , la philosophie et les progrès des inventions et des découvertes; enfin, le système entier des travaux des hommes , considéré comme un seul et même ouvrage , dont les parties distinguées avec méthode doivent être cependant étroitement liées , ne former qu'un seul tout et tendre à un but unique (i);le perfectionnement réel de l'homme, celui de l'art social et l'amélioration de la condition humaine : tels sont les grands objets traités ou du moins indiqués dans cet ouvrage, qu'on ajustement appelé le testament d'un sage en faveur de l humanité'(2). Les vues souvent profondes, les espérances touchantes qu'il renferme seront recueillies et méditées avec attendrissement par tous les hommes qui s'intéressent au perfectionnement de leur espèce , au bonheur de la grande famille humaine, et qui sont tourmentés du généreux besoin d'y contribuer (3;.
(1) Voyez V Esquisse d'un Tableau historique des progrès de l'esprit humain , ouvrage posthume de Condorcet ; fin de la neuvième époque, qui embrasse l'intervalle écoulé depuis Descartes jusqu'à nos jours. La dixième époque présente les progrès futurs , possibles et probables, de l'esprit humain.
(2) Voyez le rapport fait à S. M. l'Empereur, au nom delà classe de littérature de V Institut, sur les progrès des lettres et des sciences , depuis 1789 jusqu'à l'an 1808.
(5) On trouvera le développement des mêmes vérités àànsVEssai sur l'emploi du temps, quatrième édition, cbap. 5o, 3i , 02 , 54 : Destination générale de l homme ; destination particulière de quelques individus, emploi des hommes-, des progrès de l'esprit humain-.
Nous emprunterons ici, comme essentiellement liés à notre sujet, quelques extraits d'observations, aussi élégamment écrites que profondément pensées, publiées par Boufflers , qui forment une sorte de commentaire de l'ouvrage de Condorcet (i), et qui mettent dans un grand jour l'influence d'une meilleure Méthode d'Éducation et d'Instruction sur le perfectionnement des sciences et des arts, sur les progrès des sociétés et sur la félicité générale.
« La vraie perfectibilité de l'esprit, dit Boufflers, « est dans sa propre essence : qu'il l'étudié, qu'il la « connaisse, qu'il la mette en œuvre, qu'il exploite « sa mine , pour ainsi parler; il y trouvera de quoi
« s'étonner lui-même N'y a-t-iî pas en lui une
« curiosité innée, qu'on peut, qu'on doit même re- « garder comme son principe de mouvement? îi est « dans la nature de cette curiosité à jamais insatiable « de chercher à connaître ce qu'on ne connaît pas , « et a mieux connaître ce qu'on connaît déjà. C'est « à quoi nous devons la science en général, cette « immense conquête de la raison , qui , sous quelque « point de vue qu'on la considère , fut et sera tou-
devoirs d'un père de famille, pour donner à ses enfants une impulsion favorable au progrès général de la société. — Ceux de nos lecteurs qui voudront approfondir cet important sujet pourront consulter un ouvrage allemand, que nous avons entendu citer avec les plus grands éloges : La destination de l'homme , par le célèbre philosophe Fïchte. La traduction de cet ouvrage en français serait beaucoup plus utile que celle d'une foule de romans éphémères, anglais et allemands , dont notre littérature est inondée.
(i) Voyez, dans les numéros an Mercure de Francs, des 28 mars, 4 et 11 avril 1812, trois articles du même écrivain, qui ont pour titre: Observations sur quelques réjlexions de M. Maillet la Coste, au sujet de la question de la perfectibilité indéfinie de l'es-
1ÈCE HUM AIME.
ce jours le vœu de l'intelligence humaine, tandis que « Sa plus grande utilité fut et sera toujours le vœu « de la science. Or, ces deux principes une fois reçus, ce (et qui oserait les contester?) il s'ensuivra presque ce nécessairement une tendance continue, et un avance cernent progressif vers la commune félicité. . . . « Les hommes utiles au monde mourraient trop « malheureux , si , en le quittant , ils n'y laissaient « point de leurs traces, et si leurs travaux n'avaient ce point aplani des chemins par où d'autres pource ront marcher plus facilement et parvenir plus loin; ce et puisqu'il plusieurs époques de l'histoire des difcc férents peuples on peut observer des perfectionce nements progressifs clans leur civilisation , c'est « une preuve que les générations héritent plus ou ce moins les unes des autres : il ne manque plus
ce que de bien administrer le patrimoine Le
ce bon sens peut à toute force devenir universel; tout ce dépend d'une première éducation qui abusera c< moins de la faiblesse et de îa crédulité de la tendre ce enfance. La raison proprement dite deviendra tôt ce ou tard plus commune dans le monde, et en même » temps plus saine, plus puissante sur l'homme, en ce un mot plus digne de son nom; tandis que les a grands esprits seront toujours rares, en proporce tion de ce qu'ils seront plus grands que les autres : ce mais , d'après le travail mieux raisonné des cornée mencements et des progrès de l'éducation, ces ce grands esprits tournés d'avance vers la plus grande ce utilité , et parvenus à la supériorité par le chemin ce de la raison , seront en même temps de bons esprits; « et alors, il n'y en aura jamais assez. »
Ces réflexions judicieuses d'un philosophe lui-
main et sensible servent de développement et de complément à la vérité que nous avons établie , et par laquelle nous terminons cet ouvrage : une Méthode d'Education simplifiée et perfectionnée , telle que nous venons de l'exposer , doit à la fois perfectionner l'enfance et l'humanité, faire avancer les sciences et les arts , procurer enfin des moyens d'autant plus puissants d'améliorer la condition humaine que cette Méthode sera plus généralement appliquée pour former un plus grand nombre d'individus meilleurs , mieux instruits et plus heureux; Résultat également avantageux pour les sociétés et pour les gouvernements , dont les intérêts sont unis par une chaîne indissoluble.