DOCTRINE DE L*HUMANITB. — PIERRE LEROUX
tributeur, consommateur indissolublement unis ensemble : 2° la richesse de l'homme, du citoyen , est capital, monnaie-dsnrée,
7? indissolublement unis ensemble; la société, le milieu, la maison
^ de l'homme, du citoyen, est Y atelier, le bureau, la salle du banquet, indivisiblement unis ensemble. Sur ces trois axiomes, s'é-
^ lève et se fonde, en effet, la France républicaine, au sein de laquelle nous avons à rechercher en ce moment le mécanisme de la production, de distribution et de la consommation
S des richesses, pour ne pas me se.rvir encore J3 la formule
t* consacrée.
J'emploierai le langage le plus direct, parce qu'il est le plus clair, et, me prenant pour exemple, je dirai comment je
fe - conçois que s'écoulerait ma vie d'homme, de citoyen, sous le régime de l'ordre social républicain.
Dans ce monde de l'homme, mes besoins de production, c'est-à-dire l'application de mes forces morales, intellectuelles et physiques reçoivent satisfaction dans Yatelier. C'est là, où
ijl trouvant l'instrument, je crée le produit, la denrée. De mes doigts guidés par mon intelligence, s'échappe la page de
' caractères assemblés, composés, qui sera celle d'un livre. De mes lèvres sort l'instruction secondaire ou primaire, professionnelle ou générale. Je crée la statue ou le tableau. Je concours en im mot, à la production de la terre, de l'art, de la science, ou de l'administration sociale, selon mon ap-
,^titude et l'étendue de mes forces; je suis un Travailleur, Mais je ne suis pas un travailleur isolé, volontaire, capricieux, de hasard ; je suis un travaileur associé, reUé. Avant
p que d'entrer dans l'atelier, réceptacle des instruments, séjour du travail, source féconde d où s'échappent les produits, j'ai traversé les bureaux ou l'ordre de produire, (monnaie
^ de production) m'a été délivré.
p* Je me suis inspiré, dans ce bureau, du besoin général, commim, de tous. J'ai su l'étendue et la profondeur de la demande; j'ai appris la profondeur et l'étendue de Voffre, et
> mon courage s'en est accru. Eclairé de cette lumière nou-
velle et vraiment féconde, j'ai travaillé en liberté, en égalité, en fraternité, c'est-à-dire en citoyen, en homme, et je m'en suis allé, me dirigeant vers la salle du banquet, où mes l/i besoins de consommation^ besoins moraux, intellectuels et phy- i siques, m'appellent à leur tour. f
Mais, là encore, je ne suis pas im consommateur isolé, ca- | pricieux, volontaire, de hasard; je suis associé, relié. Avant | que d'entrer dans la salle du banquet, réceptacle des denrées, l séjour de la consommation, source féconde d'où s'échap- \ peut refaites, rajeunies, restaurées, les forces productives de f mon être, j'ai traversé le bureau, où l'ordre de consommer, | (monhaie de consommation), m'a été délivré. Là, dans ce bu- j reau, j'ai su l'étendue, la profondeur dubesoin des convives; ] j'ai appris la profondeur et l'étendue des ressources de la table où j'allais prendre place, et je m'en suis inspiré pour la conduite à tenir durant le cours du festin.
Règle générale : Je travaille en homme, je consomme en homme, et, par homme, j'entends l'homme, non l'être dé- ^ [ gradé, vicieux, soit au moral, soit au physique, soit à l'in- .^ tellectuel. Pour ce dernier, l'atelier, le bureau , la salle du f banquet ne sauraient exister : c'est un mineur, ce n'est pas un ♦^ majeur, et, comme mineur, il est de fait et de droit, soumis à un régime particuher, régime essentiellement éducateur, réformateur, correctif.
Que l'on me comprendrait mal, si, victime de la forme "[ que je donne ici à ma pensée, on allait s'imaginer que j'en- ? tends par ces mots : Atelier^ bureau^ salle du banquet, trois f lieux distincts, déterminés, trois grandes maisons communes, où se presserait pêle-mêle, à des heures convenues, à peu près comme se pressent nos ouvriers aux portes des usines actuelles , la foule immense des citoyens. Il n'y a rien de cela j^ dans ma pensée; loin de là, et, si je ne craignais pas d'être obscur, je dirais : Il en est de V atelier comme du bureau^ du bureau comme de la salle du banquet ; ils sont chacun partout et nulle part. Tous les points du territoire sont à eux; ce
DOCTRIKB DE L^HUllANITÉ. — PIBRRB LBROUX 133
sont trois sphères qui se pénètrent. Mais, là où je travaille^ là est Tatelier pour moi ; là où je consomme, là est pour moi la salle du banquet; là où je prends, où je reçois Tordre de produire, l'ordre de consommer, la monnaie (signe de production), et la monnaie (signe de consommation), là est le biu*eau pour moi.
Pénétrons davantage encore dans l'atelier, dans le bureau dans la salle du banquet.
Les instruments de travail que je trouve dans l'atelier, et auxquels j'applique mes forces productives, dans le but principal de satisfaire de véritables besoins, des besoins qui sont en moi, font partie de moi, besoins d'activité, besoins de producteur; ces instrmnents de travail, dis-je, sont-ils à moi? Oui, quand je leur applique, en effet, mes forces productives, quand je les féconde de mon travail; autrement, non.
Sommes-nous des barbares, pour en user de la sorte? et ne savons nous pas que nous ne sommes point éternels; qu'il est dans la nature des êtres, deux jours qui s'appellent et se répondent : le jour de la naissance et le jour de la mort I Que, de l'intérieur du bureau, l'ordre ne me soit donc point donné de les mettre en mouvement, et ils sont pour moi ce qu'ils étaient hier quand je ne vivais pas, ce qiu'ils seront demain quand j'aurai cessé d'être. Voilà la loi.
Cependant, au sein de ce même atelier, les fruits de mon travail sont enfin apparus : voilà des produits obtenus, des denrées parfaites, achevées. Ces produits, ces denrées, sontils à moi? Puis-je immédiatement les consommer, en faire usage, me les appliquer? Non, évidemment non. Suis-je un sauvage, une absurde et grossière liberté, qui ne sait travailler que pour lui, et qui, par conséquent, ne sait pas même travailler pour lui? Suis-je un bourgeois, un prolétaire, une absurde et grossière égalité, qui ne travaille que pour exploiter son voisin, et qui ne sait pas exploiter son voisin? Ces produits, ces denrées ont d*aiUfiAas%b^^<5kS5^^^ïvSSsî2t
se perdre, s'humaniser, prendre un cachet nouveau dans le réservoir commirn de la salle du banquet avant même que de pouvoir me servir pour la part de mes besoins qulls ont à satisfaire. Au sein de l'atelier, leur cachet est un cachet où se manifeste trop TindividuaUté de celui qui les a produits ; et ce cachet a pour effet précisément de les préserver de toute consommation, en ne leur en donnant qu'une imparfaite. Au contraire, hors de Tatelier, sur la table de la salle du banquet, ils ont perdu ce cachet particulier, où se lisent les noms de ceux qui les ont produits, et ils ont acquis ainsi le degré de perfection, qu'il est dans leur nature d'atteindre. Voilà la loi.
Que si nous pénétrons maintenant dans la Salle du banquet, nous trouverons que la loi est en nous et se formule ainsi : Ce qui est à noitô, c'est ce qui est consommé par nous, tout le reste est aux autres.
Notre consommation y relève donc de l'étendue et de la profondeur de nos forces consommatrices, forces inteUigentes, humaines, pleines de pureté et de sagesse, tout comme au sein de l'atelier, notre production relève de l'étendue et de la profondeur-de nos forces productives, forces humaines, intelligentes, pleines de sagesse et du pureté.
En vérité, je ne connais rien de plus faux, de plus ridicule, que ces prétendus axiomes : Toute peine mérite salaire; — Qui ne travaille pas, n'a pas droit de manger, — Le produit de notre travail est toute notre propriété, et autres de même force, que vont répétant et commentant ime foule de prétendus docteurs en socialisme. Que veulent dire ces axiomes? quel est leur sens, leur pensée? Us tendent évidemment à perpétuer ce qui est, en le troublant toutefois. Rien de moins organique, rien de moins révolutionnaire; mais, en revanche, rien de plus perturbateur de tout ordre possible, rien de plus anarchique. Qu'est-ce que ma peine? qu'est-ce que mon produit obtenu parle travail? Puis-je vivre, dois-je vivre directement, sans intermédiaire de ces choses? Dois-je en
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vivre encore d'une façon indirecte^ par l'échange privé? Sont- ce là vraiment les racines de rhomme? Non, non certainement. Vivre directement de sa peine, de son travail, de l'objet produit par son travail, c'est vivre en sauvage; et vivre indirectement de ces choses, par l'échange privé, l'échange commercial, l'échange entre individus, entre libres, c*est vivre en bourgeois, en prolétaire. On nie le droit des générations naissantes , celui des générations qui passent y et Ton refuse de reconnaître le droit de ceux qui, dans la génération présente, sont frappés d'un mal quelconque, moral ou intellectuel.
Mais rhomme, le citoyen, donne un autre sens à ces mots : ma peine, mon travail, mon produit. Il dit mon droit, pour toutes ces choses, et non plus mon devoir, comme le sentent et le disent encore aujourd'hui le bourgeois et le prolétaire, comme le sentait et le disait hier le sauvage errant au fond des forêts.
L'homme, le citoyen, distingue entre sa peine, son travail et son produit ; il ne fait pas relever sa vie tout entière de ces manifestations infimes de là en lui; il ne ferme pas ainsi brusquement et stupidement le cercle de son existence. Il a conscience de sa sociabilité, de l'unité, et de la triplicité de sa nature, du milieu que lui crée cette nature, et, s'il travaille, c'est par et pour ce milieu, c'est par et pour la société, tout comme s'il consomme, c'est par et pour la société.
La forêt du sauvage n'existe plus depuis longtemps; le marché du bourgeois et son appendice, Tusine, passent à leur tour; mais, sur la ruine de l'usine et du marclié, apparaissent enfin Y atelier, le bureau, la salle du banquet, formant l'indivisible unité de la propriété de l'homme, du citoyen.
Dans l'atelier, je suis maître, je suis libre; dans la salle du festin, je suis maître, je suis égal; dans l'intérieur du bureau, je suis maître encore et toujours, je suis frère. L'atelier est le lieu de l'activité, de la liberté; la salle du ban-
quet, le lieu de la réflexion qui nourrit, fortifie, répare, le lieu de Tégalité.
Mais la fraternité est cette partie de notre être qui nous donne aux autres, qui nous les donne à leur tour. Quoi donc de moins étonnant que de voir apparaître dans le bureau la force manifestée de tous, formant un tout indivisible ! Quoi de plus simple que de rencontrer là ce que l'on appelle le gouvernement, cet organe essentiel de fraternité, ce cœur social qui, par ses battements, par son émission alternative et successive de monnaie pour produire, [ordre de production), de monnaie pour consommer (ordre de consommation), entretient la vie dans chacun et dans tous.
Là donc dans le bureau du gouvernement et dans la monnaie qu'il me donne quand je me présente à lui pour travailler est un ordre en vertu duquel l'atelier s'ouvre devant moi : c'est encore un fil conducteur qui me mène aux instruments du travail et me les livre. Au point de vue de ce gouvernement, je suis donc purement et simplement fonctionnaire, un homme chargé par lui d'accomplir un travail déterminé, ordonné, et à qui ne saiu*ait être attribué par cela même aucun droit de possession sur le fruit ainsi obtenu. Ce fruit est à qui l'a fait faire ; il est au gouvernement, qui en dispose en le faisant emmagasiner dans des bazars ou lieux spéciaux, voilà IdL production. Tout ce qui sert à l'homme directement ou indirectement, tout ce qui est d'industrie agricole, d'industrie manufacturière, d'industrie commerciale est sans produit. Plus de concurrence, plus d'échange privé; l'échange est créé , il fonctionne. Une vie nouvelle circule dans la société.
Quant au mécanisme de la consommation, il est pour le moins aussi simple.
Le gouvernement, siégeant toujours dans le bureau, m'ouvre, à l'aide de la monnaie qu'il me donne, les portes toutes grandes de la salle du banquet, c'est-à-dire que j'échange cette monnaie contre les denrées du bazar qui me sont né-
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cessaires. Je vais dans le bazar, et j'achète ce qui me con- -vient.
Or, ceux qui vendent au bazar sont des fonctionnaires du gouvernement. Ils vendent, ils échangent donc les denrées, les produits du gouvernement , contre la monnaie du gouvernement, pour le compte de ce gouvernement.
Qu'est-ce à dire? et qui ne voit la différence immense qui existe entre cette monnaie du gouvernement de demain, et la monnaie du gouvernement d'aujourd'hui? La monnaie du gouvernement n'est douée que d'une seule valeur, valeur <r échange : elle s'échappe légère de ses mains le matin pour ainsi dire, et le soir ses mains la reprennent : elle lui est revenue, parce que des hommes ont produit, parce que des hommes ont consommé, parce que des hommes ont vécu. La monnaie du gouvernement d'aujourd'hui , au contraire est douée d'une valeur intrinsèque et d'une valeur c^échange, qui lui communiquent aussitôt une troisième valeur, valeur d'instrument, valeur de capital. Aussi, dès qu'elle s'échappe des mains du gouvernement , c'est à qui l'aura , à qui la conservera, à qui s'en servira comme instrument, comme capital. L'échange qui se termine par un acte de consommation, cet échange réparateur et régénérateur des forces humaines, se fait , sous l'empire de cette monnaie d'or et d'argent, à notre corps défendant, quand on ne peut faire autivment, et toujours d'une façon misérable. La ch'oulation de cette monnaie est donc lourde, embarrassée, en vue toute entière de la production, nullement de la consommation, et le gouvernement, pour la ravoir, est obligé de recourir à l'impôt violent, au tribut, qui toujours la reprend avant qu'elle ait même produit les effets salutaires pour lesquels elle est précisément émise.
(Jules Leroux. — De la prochaine révolution économique, Revue sociale, 1850.)