‹ Exposé des écoles socialistes françaisesChapitre 7 sur 43 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Dabouvlsme

Notice. — La grande Révolution vaincue se débattait sous le talon des Tfiermidoriens, lorsque des hommes de cœur et de justice remplis de cet amour sublime et saint de l'humanité, « sans lequel, a dit Robespierre (séance du 8 thermidor) « une Révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit i:n autre crime, » résolurent de tenter, malgré tout, l'œuvre de la régénération sociale.

Dans cet esprit fut organisée une vaste conspiration connue dans l'histoire sous le nom de Conjuration de Babœuf,

Les conjurés, qui se réunissaient dans un sous-sol du Panthéon, furent dénoncés à la police du Directoire la veille même du jour fixé pour la prise d'armes par un traître du nom de Grisel.

Les principaux chefs comparurent devant la Haute Cour de Vendôme,

a — Le 7 prairial (26 mai), dernier jour de cet intermi- « nable et lugubre procès, la Haute Cour condanma à mort « Babœuf et Darthé. La peine de la déportation fut pro^ « noncée contre Germain, Buonarotti, Cazeau, Moray, « Blondeau, Bouin, Menessier et Sylvain Maréchal. Tous « les autres accusés furent acquittés. En entendant leur « condamnation, Babœuf et Darthé se frappèrent l'un et « l'autre de plusieurs coups de couteau comme les con- ] a damnés de prairial dont ils avaient célébré le martyre.

« A l'appel de Buonarotti, les assistants cédèrent à un « sentiment d'émotion et firent mine de vouloir délivrer

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« les condamnés; mais ils durent s'arrêter devant la menace « des baïonnettes.

a Les déportés furent ramenés en prison avec leurs comte pagnons mourants. Babœuf et Darthé s'étaient horrible- « ment blessés, sans être parvenus à se tuer. Ils passèrent « la nuit dans les plus cruelles souffrances. Babœuf s'était « enfoncé le poignard près du cœur. On le lui laissa dans « sa plaip de peur qu'en le retirant sa vie no s'échappât avec « son sang. Le lendemain ces deux martyrs de la liberté « marchèrent fièrement au supplice, et ils livrèrent, stoiques, tt leurs têtes aux bourreaux en protestant de leur amour « pour le peuple. Ce meurtre juridique causa, paralt-il, dans « Vendôme une véritable consternation ; on ne s'attendait c( pas à ce dénouement funèbre, tant la conspiration dont on « avait fait si grand bruit, paraissait une plaisanterie amère « à tous ceux qui avaient été témoins des débats.

(X Des cultivateurs des environs recueillirent et ensevea lirent pieusement les corps mutilés des deux suppliciés. « La démocratie n'oubliera jamais les noms de Babœuf et « de Darthé, morts en Tan V, pour la République démocra- « tique, ime et indivisible.

« Babœuf laissa trois fils,

a De ces trois fils, l'aîné, Emile Babœuf, âgé alors de dix « ans, fut adopté par Félix Le Pelletier; le second, Camille, « par le général Tarreaux. Devenu grand, Emile ne songea « qu'à venger son père et à punir son dénonciateur. U était «L entré dans le commerce et voyageait pour une maison de u librairie de Paris. Dans un de ses voyages, il parvint à « découvrir Georges Grisel. Aussitôt il alla provoquer ce « misérable, se battit avec lui, et le tua roide, non sans « avoir été grièvement blessé lui-même. Son frère Camille ¥r eut ime destinée plus tragique.

« Il avait, malheureusement pour lui, hérité du patriote tisme de son père. En 1815, lors de la seconde invasion, « désespéré de voir la France envahie et mutilée^ il se

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« précipita du haut de la colonne Vendôme sur le pavé, où « on le releva sans vie. Combien de ceux qui avaient con- « couru et applaudi à la mort de Gracchus Babœuf ne son- « geaient, au même moment, qu'à se coucher à plat ventre « devant la monarchie ramenée par l'étranger I »

(E. Hamel, Histoire de la République française sous le Directoire et le Consulat,)

C'était en 1796.

L'idée babouviste survécut à ce grand désastre, grâce surtout à l'infatigable activité de Buonarotti. Ily a des moments dans rhistoire des empires où la société générale n'existe que nominativement et où il n'y a de réellement vivant que les sectes cachées dans son sein, a écrit depuis George Sand (1); c'est ce que savait l'ami de Babœuf. Ce grand homme fut rinspirateur des sociétés de Charbonnerie de France et d'Italie. On trouvait son influence dans toutes les conspirations organisées contre le despotisme. C'est ainsi qu'on le voit conseillant la prudence à Mazzini et à Ramorino, lors delà tentative de la Société la Jeune Italie contre Charles Albert et les petits despotes qui se partageaient l'Italie. Il remplit le même rôle auprès du comité de la Société des droits de rhomme (avril 1834). Cette fois encore, ses conseils furent vains, grâce aux provocations criminelles de la monarchie ^lèaniste, qui voulut noyer et noya l'agitation républicaine dans un immense massacre.

Lyon, ce premier champ de bataille du prolétariat moderne, ensanglanté, et terrorisé, son faubourg de Vaise jonché de cadavres, comme deux ans auparavant la Croix-Rousse; Paris, épouvanté par les horreurs de la rue Transnonain; Lunéville, Saint-Etienne, Grenoble, Marseille, Besançon et Arboie, rendus à l'ordre par le sabre, annoncèrent que la

(1) O. Sand, le Compagnon du tour de France, préface.

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monarchie n'avait pas trop présumé de ses forces contre le progrès.

Buonarotti reçut nn coup funeste de tant de désastres; il ne se découragea pas cependant. Sous le nom de MaœimUiên il expédia souvent des avis aux infatigablet champions de la République. C'est ^insi qu'il fut connu et aimé des fondateurs des sociétés le Progrès, les Amis du peupU, les Familles, les Saisons (Barbés, Blanqui, les frères Dussoubs, Nétré, Martin Bernard, Guignot, Meilland, etc.) Sous son influence, les sociétés secrètes eurent toutes un côté de réforme sociale. La fameuse société des Mutuellistes de Lyon, par exemple, disait dans ses règlements :

a Équité, Ordre, Ffaternité.

« L'association prend le nom de Mutuellisme qui signifie a faire mutuellement ce qu'on voudrait qui fût fait à soi- « même.

« Le mutuelliste doit embellir sa carrière par k pratique « du bien et rendre hommage à l'humanité. »

Dans le manifeste de la Société des Droits de Vhomme (1833), on remarque les idées suivantes :

« Liberté relative des Communes ;

a Système d'éducation publique, tendant à. élever les « générations dans une communauté d'idées compatibles « avec le Progrès ;

« Organisation du crédit par l'État ;

« Emancipation de la classe ouvrière, par une meilleure « division du travail et une répartition plus équitable des « produits. Fédération de l'Europe sur les bases de la soute verainetê populaire, etc., etc. »

De nos jours où les masses populaires se sont mises de la partie, non plus comme des instruments aveugles, mais à titre de revendicateurs conscients, où la Révolution est un

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combattant qui lève son arme en- plein soleil, se glorifie à la face du monde de ses principes d'avenir et s'affirme par mie série grandissante d'insurrections sociales, la société secrète peut être jugée sévèrement, elle ne peut aboutir qu'à des revers, elle est devenue puérile et même funeste; mais nous devons nous incliner devant ces Amis du peuple qui, dans de nouvelles catacombes, se préparaient au combat et Tenaient ensuite jouer leur vie pour la réalisation de ce qu'ils croyaient la justice.

EXPOSITION

L'égalité de fait, dernier but de l'art social. Condorcet). v

Principes. — 1. La nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les biens.

2. Le but de la Société est de défendre cette égalité souveut attaquée par le fort et le méchant dans l'état de nature, et d'augmenter, parle concours de tous, les jouissances communes.

3. La nature a imposé à chacun Fobligation de travailler, nul n'a pu sans crime se soustraire au travail.

4. Les travaux et les jouissances doivent être communs à tous.

5. Il y a oppression quand l'un s'épuise par le travail et manque de tout, tandis que l'autre nage dans l'abondance sans rien faire.

6. Nul n'a pu sans crime s'approprier exclusivement les biens de la terre ou de l'industrie.

7. Dans une véritable société, il ne doit j avoir ni riches ni pauvres.

8. Les riches qui ne veulent pas renoncer en faveur des indigents, sont les ennemis du peuple.

9. Nul ne peut, par l'accumulation de tous les moyens, priver un autre de l'instruction nécessaire pour son bonheur; l'instruction doit être commune.

10. Le but de la révolution est de détruire l'inégalité et de rétablir le bonheur de tous.

1 1 . La révolution n'est pas finie, parce que les riches absorbent tous les biens et commandent exclusivement, tandis que les pauvres travaillent en véritables esclaves, languissent dans la misère, et ne sont rien dans l'État (1).

DÉMONSTRATION. — Jamais la masse du peuple n'est parvenue au degré d'instruction et d'indépendance nécessaire pour l'exercice des droits politiques essentiels k sa liberté, à sa conservation et à son bonheur. Les nations les plus sages de l'antiquité, eurent des esclaves qui les mettaient sans cesse en péril, et, si l'on en excepte quelques peuplades peu connues, jamais société civile ne put faire disparaître de son sein cette foule d'hommes qu'aigrit et rend malheureux l'idée des biens dont ils sont privés et dont iU voient les autres en possession.

Partout la multitude rampe sous la verge d'un despote, ou sous celle des castes privilégiées; et, portant ensuite les regards sur la nation française, on la voyait asservie, par les manœuvres des égoïstes conquérants, à la corporation des riches et des enrichis.

Quanta la cause de ces désordres, on la trouvait dans l'inégalité des fortunes et des conditions, et, en dernière analyse, dans la propriété individuelle, par laquelle les plus adroits ou les plus heureux, dépouillèrent et dépouillent encore la multitude. Celle-ci, astreinte à des travaux longs et pénibles, mal nourrie, mal vêtue et, mal logée, privée des

(1) G. Babœuf, p. 132.

jouissances qu'elle voit se multiplier pour quelques-uns, et minée par la misère, par Tignorance, par l'envie et pat le désespoir, dans ses forces physiques et morales, ne voit dans la société qu'un ennemi, et perd jusqu'à la possibilité d'avoir une patrie.

L'histoire de la Révolution française venait à l'appui des réflexions du comité.

11 y voyait la classe antérieurement riche et celle qui l'était devenue, assidûment occupées à s'assurer la prééminence ; il y voyait que les prétentions ambitieuses allaient toujours de pair avec la haine du travail et le désir de l'opulence, que l'attachement du peuple au droit de cité s'était refroidi à mesure que les institutions favorables à l'égalité avaient reçu des atteintes, et que toute la politique des aristocrates consistait à appauvrir, diviser, dégoûter, effrayer et comprimer la classe laborieuse, dont les réclamations sont par eux représentées comme les causes les plus actives de la décadence de la société.

D'après ces observations, on dut conclure que la cause agissante de l'esclavage des nations, est tout entière dans leur inégalité, et que, tant qu'elle existe, l'exercice dB leurs droits sera à peu près illusoire pour une foule d'homme» que notre civilisation ravale au-dessous de la nature humaine.

Détruire cette inégalité est d<mc la tâche d'un législateur vertueux.

Par la loi de la nature qui fait dépendre la production du travail, ce travail est évidemment pour chaque citoyen une condition essentielle du pacte social, et, comme chacun en entrant dans la société y apporte une mise égale (la totalité de ses forces et de ses moyens), il s'ensuit que les charges, les productions et les avantages doivent être également partagés.

Le but de la société est effectivement de prévenir les effets des inégalités naturelles; fût-il vrai que l'inégalité des jotiis-

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sances eût hâté le progrès des arts vraiment utiles, elle doit cesser aujourd'hui que de nouveaux progrès no sauraient rien ajouter au bonheui' réel de tous, et l'égalité suggérée par le simple bon sens au fondateur des sociétés, nous est recommandée plus vivement encore par l'accroissement de nos connaissances et par l'expérience journalière des maux que l'inégalité crée à sa suite. Nous voyons donc, dans la communauté des biens et des travaux, c'est-<^-dire dans l'égale répartition des charges et des jouissances, le véritable objet de la perfection de l'état social, le seul ordre public propre à bannir à jamais l'oppression en rendant impossible les ravages de l'ambition et de l'avarice, et à garantir à tous les citoyens le plus grand bonheur possible.

(Gracchus Babœuf).

Du babouvisme.

Programme. — S'emparer du pouvoir, décréter et réaliser dictatorialement l'égalité absolue, dût cette réalisation nécessiter l'emploi de la force, et étouffer momentanément les aspirations artistiques, voilà le babouvisme.

La commmiauté des biens peut seule extirper l'égoîsme qui depuis 6,000 ans fait le malheur de l'humanité, enfante tous les crimes et toutes les souffrances.

Il appartient aux hommes vertueux d'ouvrir au prix de leur vie des horizons de bonheur, aux peuples opprimés et malheureux.

Voilà le progranmie des babouvistes. Si le moyen était rudimentaire, le but reste inattaquable.

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