A. — RACINES VERBALES
Si la forme idéographique du verbe assyrien offre des difficultés sérieuses, 1l ne faut pas croire qu'elles soient dissipées par les transeriptions phonéliques. En admettant, en effet, que toutes les formes verbales de la langue assyrienne soient aujourd’hui nettement distinguées dans les textes, et qu'il n'y ait pas à ‘hésiter sur la nature phonétique ou idéographique du groupe, il y a encore des difficultés d’une autre nature à surmonter pour suivre, à travers les complications de léeriture, l’étonnante simplicité du langage. Mais c’est ici surtout, en abordant l'étude des flexions verbales, que nous devons nous pénétrer de l'influence que les moyens graphiques exercent sur la grammaire.
Toutes les langues de la famille sémitique que l’on connaissait jusqu'ici s'écrivent avec un alphabet qui procède d’une origine commune, différente de celle de l'écriture assyrienne, et qui paraît, surtout, avoir . été inventé par les peuples, ou par l’un des peuples qui parlaient ces
langues, et, dès lors, pour ces langues. Aussi l'écriture semble être le moule nécessaire dans lequel la langue est venue se couler; de sorte que les phénomènes graphiques qui se produisent dans ces idiomes et avec cette écriture sont intimement liés, ou, du moins, dans un rapport qui a fait dire, trop prématurément peut-être, qu'une langue sémitique ne pouvait revêtir une autre forme, comme si, les phénomènes graphiques venant à disparaître, la langue, solidaire de l'écriture, devait en être affectée et perdre son caractère.
Cette erreur, fruit d’une synthèse incomplète, s'était surtout propagée par les résultats de l’examen auquel on s'était livré pour la déterminalion des racines sémitiques. L’alphabet phénicien se prêtait admirablement à un arrangement de signes dans lesquels une forme sacramentelle de trois lettres se retrouvait toujours comme le type de toutes les expressions que l’idiome et l'écriture pouvaient varier et modifier à leur gré, pour exprimer des mots et les différentes acceptions des mots. Il en est résulté que l’on plaçait ainsi comme point de départ de l’écriture et de la langue une forme abstraite et inarticulée, qui n'était ni verbe, ni adjectif, ni substantif, mais qui pouvait, suivant les besoins de la pensée, revêtir ces diflérentes formes.
Cette théorie ingénieuse se présente dans les langues sémitiques avec un grand caractère de vérité, malgré les attaques dont elle a été Vobjet de la part de ceux qui, partant de l'expression la plus simple que la pensée puisse revêtir, étaient arrivés à considérer les racines bihières comme les racines normales, et à rejeter les racines trikières dans une exception plus large que les racines quadrihières, mais aussi justifiable au fond. Il est cependant bien évident qu'un idiome quelconque, type primitif des langues sémitiques, n’a pas été formé jadis avec la pensée arrêtée, chez les inventeurs, d'exprimer certaines idées par un groupe de deux ou trois lettres, pour en faire dériver toutes les flexions de l’idiome. Partout le langage a précédé l'écriture, et même il a dû s’écouler une longue période pendant laquelle la langue s’est propagée et transmise avant qu'elle ait été fixée par les moyens graphiques.
I serait donc peut-être plus exact de dire que la langue se construit
un système graphique à son usage ou adapte, comme elle le peut, à ses besoins, un système qu'elle reçoit d'un peuple étranger. Il y a done, à ce point de vue, et malgré l'influence réciproque qui doit s'exercer un jour, une indépendance complète entre l'expression orale et l’expression graphique de la pensée, et cette indépendance est d'autant
plus utile à constater ici, que l'écriture anarienne a été acceptée par les Assyriens sémites à une époque où l'alphabet phénicien n’était probablement pas encore formé, et où la branche d’Arphaxad en cherchait peut-être les éléments sur les bords du Nil. Dès lors il ne faut pas croire que cette nécessité d'exprimer les racines verbales par deux ou trois lettres soit le résultat de l'influence de l'écriture; il faut considérer, au contraire, que ce phénomène est propre à lidiome, et que, si ce phénomène se caractérise dans l'écriture des langues sémitiques que nous connaissons le mieux, il se reproduira dans lidione assyrien dès que nous lui appliquerons le système graphique adopté pour les langues de la même famille.
L'écriture assyrienne ne se ploie pas à l'expression abstraite d’une racine. La pensée qui se traduit par des idéogrammes ou des caractères syllabiques, ne trouve, pour s'exprimer, qu'une forme concrète : d’une part, un signe qui n’est ni consonne, ni voyelle, mais un symbole représentant l'idée en dehors du son; d'autre part, un signe représentant une voyelle ou une syllabe, et caractérisant l'expression de la pensée par une forme déterminée qui la spécialise et qui ne peut être abstraite de son individualité comme une expression graphique hébraïque ou arabe, à laquelle il suflit de modifier ce que l’on est convenu d'appeler les points-voyelles pour caractériser les différentes acceptions de la race. Mais, si on dépouille l'expression assyrienne de son écriture pour la transcrire avec les caractères phéniciens et la faire passer dans une forme hébraïque, syriaque ou arabe, nous retrouvons alors le groupe sacramentel, qui reparaît comme dans ces langues, et souvent avec une identité qui n'a pas échappé aux premiers interprètes de laseyrien. Il est, du reste, assez facile de reconnaitre les groupes verbaux dans les textes : la mobilité des voyelles qui exigent des signes différents malgré la persistance des consonnes de la racine;