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QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA PROPHYLAXIE DE LA RAGE

'Un tirailleur indigène de Tunisie est venu succomber dans l’été de 1891, dans le service de l’un d’entre nous, au Val-de-Grâce. Par une douloureuse contradiction, le jour même oh le malheureux se mourait de la terrible maladie, le médecin chef était informé que le chien mordeur n’était pas enragé, du moins que son autopsie n’avait rien révélé d’anormal, « rien de particulier pouvant porter à conclure qu’il était atteint de la rage ».

Le cruel démenti que les événements ont infligé à cette déclaration, après tout rassurante pour le public, soulève une importante question de prophylaxie qui vaut certes la peine d’être recommandée à la sollicitude des médecins chargés d’un service public.

Porter un jugement favorable sur un animal suspect, qui en a mordu

d’autres, c’est détourner naturellement l’autorité de prendre vis-à-vis de ces derniers les précautions indispensables pour les empêcher de propager le mal ; et si, comme dans le cas particulier, ce jugement couvre une erreur, il peut en résulter des malheurs irréparables, qu’il est aussi facile qu’impérieux de conjurer.

Loin de notre pensée d’incriminer l’autopsie du chien mordeur de notre tirailleur. Nous reconnaissons au contraire qu’il est souvent impossible d’aller au delà de la déclaration qu’elle porte. Nous avons appris, à l’Institut Pasteur, que la clinique et l’anatomie pathologique, réduites à elles-mêmes, étaient souvent impuissantes à faire porter un diagnostic ferme.

La rage du chien est une affection si protéiforme que, du vivant de l’animal, son diagnostic présente parfois les plus sérieuses difficultés; c’est même un principe absolu que'la non-existence de cette affection ne peut être affirmée à simple vue, d’où la nécessité,- lorsqu’un chien est soupçonné, de le séquestrer et de l’observer pendant un certain temps avant de prononcer un jugement.

Bien plus grandes encore sont les difficultés du diagnostic, lorsque ce dernier doit être porté après la mort et par le seul examen du cadavre d’un chien errant. Les lésions liées à l’évolution de la rage ne comportent, en effet, aucun caractère spécifique ; disséminées dans tous les appareils, elles sont très limitées, superficielles, inconstantes même ou communes à d’autres affections. Cette absence de toute altération univoque et pathognomonique impose toujours de nouvelles réserves. L’examen de l’estomac et de son contenu fournit fréquemment, il est vrai, des indices de réelle valeur. Ainsi la présence de corps étrangers dans l’estomac coïncidant avec l’absence de toute lésion caractérisée est de nature à donner une quasi-certitude, surtout lorsque cette constatation peut être rapprochée de renseignements précis sur les’symptômes de la maladie du vivant de l’animal. Mais de la vacuité de l’estomac on ne saurait conclure, par contre, à la non-existence de la rage, car le tube digestif peut être complètement vide chez un animal notoirement

Si donc l’examen des voies digestives possède, dans l’espèce, une importance justifiée; il. serait imprudent d’attribuer à ses résultats une signification exagérée : l’autopsie du chien qui a mordu notre tirailleur porte que rien

n’indique que l’animal était atteint de la rage ; mais rien n’atteste non plus qu’il ne l’était pas. Or, cette dernière conclusion ne ressort pas pour le public de la première ; elle y est pourtant implicitement renfermée, et .elle est grosse de conséquences redoutables que l’on ne peut écarter qu’en dissipant au plus tôt toute incertitude. Or il n’y a qu’un moyen rigoureux d’établir l’existence ou la non-existence de la rage chez le chien suspect. Ce moyen, basé sur les belles découvertes du laboratoire de M. Pasteur, est simple, facile, à la portée de tous et praticable dans toutes les circonstances : il consiste dans l’inoculation d’une parcelle des centres nerveux du chien soupçonné.

On sait que chez un animal atteint de rage, les centres nerveux, et particulièrement le bulbe, contiennent toujours le virus rabique à l’état de pureté ; il y persiste jusqu’à ce que les organes soient'envahis par la putréfaction. L’inoculation d’un fragment du bulbe à un animal d’expérience détermine fatalement chez ce dernier l’apparition de la rage, et cela en un temps relativement court si l’inoculation est faite dans les centres nerveux euxmêmes ou à leur voisinage immédiat. De là, pour établir un diagnostic rigoureux, l’indication de recueillir le bulbe du chien soupçonné et d’en inoculer une parcelle à un autre animal, soit dans l’arachnoïde même, après trépanation, soit dans la chambre antérieure de l’œil.

L’animal à inoculer peut être ou le chien ou le lapin; l’un et l’autre conviennent d’ailleurs également bien, mais les symptômes de la rage ne sont pas les mêmes pour chacune de ces espèces.

Chez le chien, l’inoculation du virus dans l’arachnoïde après trépanation détermine la rage après une période d’incubation oscillant régulièrement entre treize et dix-sept jours. Si l’injection est faite dans la chambre antérieure de l’œil, l’incubation est encore courte et varie entre quinze et vingt jours en moyenne. Les symptômes de la rage sont ceux qui caractérisent la maladie chez le chien.

Chez le lapin, la rage inoculée par l'un ou l’autre procédé diffère sensiblement de celle que l’on observe sur le précédent animal; elle présente cette particuiarixe que la forme paralytique d’emblée, qui est l’exception dans les autres espèces, est chez lui la règle très générale: Le début en est marqué par une faiblesse progressive d’un ou des deux membres postérieurs.

Les mouvements deviennent difficiles, saccadés, puis cet état fait place à une parésie véritable du train postérieur; les membres sont traînés sur le sol, le train de derrière n’est soulevé qu’avec peine, enfin survient la paralysie complète. On observe en outre des mâchonnements, des grincements de dents, de l’hypéresthésie cutanée, de laperversion du goût; la paralysie s’étend graduellement, la déglutition devient impossible, la vue s’affaiblit, la cornée se trouble, et la mort survient dans le coma de deux à cinq jours environ après le début des accidents.

La rage furieuse est exceptionnelle chez le lapin; toujours la .paralysie succède rapidement aux premières manifestations.

Lorsque l’inoculation est faite par trépanation, la durée moyenne de la rage est de quinze jours; jamais elle ne s’abaisse au-dessous de onze jours, et encore les durées de douze et onze jours sont-elles tout à fait exceptionnelles. Après l’inoculation dans la chambre antérieure de l’œil, la période d’incubation peut être un peu plus longue (vingt jours).

Des deux procédés d’inoculation à employer, celui qui consiste à faire pénétrer le virus dans l’arachnoïde après trépanation est de beaucoup le plus rigoureux; il détermine sûrement la rage après une période d’incubation presque fixe. L’inoculation dans la chambre antérieure de l’œil communique la rage presque à coup sûr, mais elle est moins certaine quant à la durée de l’incubation. Le premier procédé nécessite une véritable opération et un outillage instrumental que l’on peut ne pas toujours avoir à sa disposition. Le second offre une exécution rapide et n’exige d’autre instrument qu’une seringue de Pravaz : il se recommande donc par sa parfaite simplicité et mérite d’être conseillé comme méthode générale de diagnostic.

Mais pour que l’inoculation réussisse et donne des résultats dignes de confiance,-il importe absolument qu’elle soit faite avec la plus grande pureté; à cette condition, elle ne sera suivie d’aucun accident local, aussi bien dans l’arachnoïde que dans la chambre antérieure de l’oeil, et la rage évoluera

régulièrement, si du moins la matière inoculée en recélait le virus. Si au

virus rabique se trouvent associés des germes étrangers, les résultats peuvent être bien différents. Ou bien les animaux succombent prématurément à une infection autre que la rage et qui a pu en imposer pour celle-ci ; ou bien les germes d’impureté pullulent sur place et détruisent le virus rabique qui, dès

flambés, un fragment en sera prélevé avec pureté et trituré dans une petite quantité d’eau bouillie; pour cela on devra se servir d’un verre et d’une baguette de verre stérilisés, soit par le flambage, soit par une ébullition prolongée.

L’émulsion obtenue est ensuite filtrée sur un linge fin soumis également à l’ébullition; on en injecte alors 4 ou 5 gouttes dans la chambre antérieure de l’œil au moyen d’une seringue de Pravaz purifiée par l’ébullition. L’inoculation est rendue plus facile par l’instillation préalable sur la cornée de quelques gouttes d’une solution de chlorhydrate de cocaïne au vingtième.

Ces précautions suffisent pour assurer la réussite de l’opération, et celle-ci est tellement simple que tous les médecins peuvent et doivent avoir recours à ce moyen pour affirmer le diagnostic de la rage. Les animaux d’expérience ne font nulle part défaut; si le choix est permis, il conviendra d’utiliser de préférence le lapin, moins encombrant, plus facile à loger et à surveiller que le chien. Dans le cas invraisemblable où il serait impossible de pratiquer sur place l'inoculation expérimentale, il convient de rappeler que le bulbe des animaux suspectés de rage doit être envoyé à [Institut Pasteur dans de la glycérine neutre, qui n’altère pas sensiblement la virulence de l’organe, du moins pendant un certain temps.

Telles sont les réflexions que nous a suggérées cette observation. Elles ne contiennent rien qui ne soit connu de nos collègues. Mais peut-être n’est-il pas hors de propos de leur rappeler ce que nous, dans notre modesté sphère d’action, nous pouvons tenter contre le développement de la rage. N’oublions pas que cette terrible maladie est tolérée parmi nous; elle disparaîtra quand On se décidera à lui opposer une prophylaxie rigoureuse.

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