SCORBUT INFANTILE
Scorbut infantile sans hématomes sous-périostés. Société médicale des hôpitaux.
197. — Nouvelles observations françaises de scorbut infantile. Influence du lait stérilisé ou maternisé. Société médicale des hôpitaux, 9 décembre 1898.
198. — Le scorbut infantile. Semaine médicale, 22 février 1899.
199. — Scorbut infantile et lait stérilisé. Influence de la stérilisation sur la disparition du pouvoir antisoorbutique du lait. Société de Pédiatrie, octobre 1902.
200. — Scorbut infantile et stérilisation du lait. Société de Pédiatrie, décembre 1902.
201. — Un nouveau cas de scorbut infantile. Coexistence de fièvre. Examen du sang.
Société de Pédiatrie, février 1903, avec Salomon.
ün enfant, dans les conditions hygiéniques en apparence les plus satisfaisantes, se développe d’une façon régulière et semble dans le meilleur état jusqu’à l’âge de 10 mois. Au bout de ce temps, son appétit diminue, son teint pâlit, les mouvements sont douloureux. La signification de ces symptômes reste méconnue pendant plusieurs jours. Les diagnostics les plus divers, rachitisme, rhumatisme, paralysie infantile sont portés. Apparaissent ensuite des nodosités le long des tibias, que l’on reconnaît causées par des extravasations sanguines sous-périostées. Les gencives sont rouges et saignantes, il y a quelques pétéchies. L’aggravation fait des progrès, l’enfant a une syncope. Mais le dia-
gnostic est élabli, il s’agit du scorbut infantile , et l’on est immédiatement amené à prescrire un traitement dont l’efficacité n’est pas douteuse. L’usage de lait simplement bouilli, de jus d orange, de jus de viande amène une guérison presque instantanée, vraiment miraculeuse.
Cette observation nous avait paru déjà intéressante pour cette seule raison que les cas, publiés dans notre pays, de scorbut infantile, étaient très peu nombreux et qu’il y avait utilité à les faire connaître, étant donnée la gravité de l’affection non convenablement traitée, et d’autre part la facilité avec laquelle la guérison peut être obtenue par un traitement approprié.
Quelques-uns de nos confrères ne tardaient pas en effet à signaler des cas analogues dont ils avaient pu reconnaître la nature à la suite de notre publication.
Nous avons jugé opportun de faire une étude particulière de la maladie de Cheadle-Barlow, et nous avons dû à plusieurs reprises revenir sur cette question en raison des controverses qui nous ont été opposées.
Nous avons tout d’abord insisté sur la parenté étroite gui existe entre le scorbut infantile et le scorbut de l’adulte, parenté qui avait été dès'le début évoquée par Cheadle. Les symptômes essentiels sont identiques dans les deux maladies : l’anémie, les douleurs, les hémorragies, les altérations des gencives. Les hématomes dont Barlow a signalé l’origine ont leurs analogues dans le scorbut classique. J’ai pu en fournir de nombreux exemples. Comme le scorbut de l’adulte, le scorbut infantile guérit à la suite de l’ingestion de substances antiscorbutiques : jus d’orange, jus de citron. Comme lui il succède à la privation d’aliments frais.
Par le seul fait que nous admettons la nature scorbutique de la maladie de Barlow, nous la considérons comme différant absolument du rachitisme, et nous nous refusons à y voir une forme hémorragique de celui-ci. Nous avons dû à plusieurs reprises énumérer les nombreux arguments qui nous paraissent de nature à trancher le débat. Les examens anatomo-pathologiques de Naegeli, de Schmoll, Jakobson, Ziegler, Howald et Hedinger ont montré que la lésion fondamentale de la maladie de Barlow a pour siège la moelle osseuse, dont les altérations coïncident avec la résorption osseuse. Dans le rachitisme au contraire, ce qui domine c’est la formation du tissu ostéoïde. Si dans,certains
cas de scorbut infantile, Ausset a pu après Nauwerk et Schedel constater les altérations du rachitis, cela tient à ce que le scorbut infantile et le rachitis peuvent parfaitement coïncider chez le même sujet; mais cela n’implique aucun lien entre les deux affections.
L’étiologie du scorbut infantile a été également fort discutée. On ne le signale pas chez les enfants nourris au sein. 11 se voit chez les enfants alimentés au moyen de préparations spéciales, succédanés du lait, très en usage en Amérique et en Angleterre. On l’observe encore avec certains laits modifiés, lait maternisé, lait oxygéné, etc. Enfin, il a été parfois la conséquence de l’usage prolongé et exclusif de lait stérilisé industriellement ou à domicile.
L’enfant qui a été le point de départ de mes communications avait été nourri exclusivement de lait stérilisé à domicile, au moyen de l’appareil Soxhlet.
J’ai insisté tout spécialement sur la possibilité de développement du scorbut infantile, à la suite de l’usage exclusif de lait stérilisé, développement qui est extrêmement rare si l’on tient compte du grand nombre d’enfants nourris au lait stérilisé, mais qui a été signalé dans une proportion relativement notable des cas publiés de scorbut infantile.
On sait que du fait de la stérilisation, le lait subit des modifications très variées, qui portent sur ses divers éléments constitutifs. Les gouttelettes de beurre s’agglomèrent, la caséine change d’état, une partie de l’albumine se précipite, une certaine proportion de sucre est caramélisée, les ferments sont en partie détruits, etc., etc. Nous pensons que, parallèlement à ces transfor= mations, il y a destruction de substances auxquelles le lait frais doit son pouvoir antiscorbutique, substances qui, sans doute, n’ont besoin d’être présentées qu’en proportion très faible.
Il ne nous est pas possible de dire d’une façon précise les substances douées de ce pouvoir antiscorbutique.
Nous avons fait remarquer cependant, après Corbette, le rôle vraisemblable des citrates du lait. Ces citrates existent dam le lait frais cru dam une proportion assez élevée, 1,22 à 2,08 par litre. Sous l'influence de l’ébullition, une partie de ces citrates se précipite sous forme de citrate de chaux insoluble.
Si l’on tient cdmpte de ce fait, que le jus de citron qui renferme de l’acide citrique est le meilleur agent curatif du scorbut infantile et préventif du scorbut de l'adulte, on est amené à attribuer à ces modifications des citrates, sous l’influence de l’ébullition, une part importante dans la pathogénie du scorbut infantile.
Cette interprétation a été récemment confirmée par les recherches de Dieudonné.
Le simple chauffage à 100 degrés pendant cinq minutes diminue la proportion des citrates de 24 à 32 pour 100. Au bout de dix minutes la diminution est encore plus marquée, et on conçoit qu’un lait chauffé pendant trois quarts d’heure et plus, et à des températures qui dépassent souvent 110 degrés a perdu la majeure partie de ses éléments antiscorbutiques.
La pasteurisation au cours de laquelle la température du lait ne s’élève pas au-dessus de 75 degrés, aura cette supériorité de n’apporter aux citrates qu'une modification bien moindre (perte de 4,13 à 5,44 pour 100). Elle sera donc préférable à la stérilisation à ce point de vue. On sait qu’elle suffit d’autre part à détruire les microbes pathogènes du lait.
Nous avons cru très utile d’attirer l’attention du monde médical sur la possibilité de production de scorbut infantile à la suite du seul usage de lait stérilisé, et cela d’autant plus qu’à côté du scorbut infantile confirmé, d’un diagnostic facile si l’on y pense, il convient d’ae.corder une large place aux formes atténuées, frustes, caractérisées à peu près exclusivement par une pâleur, une sensibilité générale, etc.
Ces cas plus fréquents qiie le scorbut caractérisé se trouvent bien du même traitement.
On nous a reproché avec une certaine acrimonie ces propositions. On a dit que nous sonnions imprudemment l’alarme contre la stérilisation du lait, qui rend cependant tant de services. Nous ne croyons pas que cet émoi soit justifié. Nous savons parfaitement, et l’avons dit à toute occasion, que le plus grand nombre des enfants nourris au lait stérilisé ne devient pas scorbutique ; mais' il est très important de savoir que dans certains cas cette affection peut survenir, et que reconnue à temps elle est promptement enrayée.
En dépit de contradictions plus bruyantes que nombreuses la thèse que nous avons soutenue dès le premier jour, tend de plus en plus à s’imposer.
Elle a été appuyée par Neumann, qui a cité un nombre Considérable d'observations.
Les cas de scorbut infantile observés en France deviennent chaque année plus nombreux, et nous avons le droit d’en rapporter la cause pour une large part à nos communications.
L’étiologie du scorbut infantile n’est pas du reste complètement élucidée pas plus que celle du scorbut classique. Le fait même d’admettre l’influence de causes antiscorbutigènes implique la croyance en principes scorbutigènes.
Ceux-ci : toxines ou germes organisés, peuvent être vraisemblablement apportés du dehors ou être engendrés dans le corps même des sujets.
Dans le cas de scorbut infantile après usage de préparations alimentaires (proprietary foods), l’élément scorbutigène est sans doute assez souvent contenu dans ces aliments.