VI. — Mycose expérimentale due au muguet
En injectant dans la veine auriculaire d’un lapin, une culture pure de muguet, nous avons provoqué chez l’animal une maladie rapidement mortelle, caractérisée par de l’abattement, de l’inappétence, de l’anurie, et des troubles de l’équilibre, c’est-à-dire par tous les symptômes décrits dans V aspergillose.
A l’autopsie, la substance corticale des reins se mon-
tre criblée de granulations blanches, ressemblant à des tubercules miliaires. Il en est de même du myocarde, où les granulations sont toutefois plus petites et moins abondantes ; dans la rate, le foie, les parotides, elles sont très rares. Les poumons en renferment à peine deux ou trois ; les centres nerveux semblent absolument sains. On trouve dans le sang des cellules de muguet encore vivantes -et capables de se développer quand on les transporte dans un milieu nutritif convenable ; mais l'urine n’en renferme point. On ne put, malgré une recherche méticuleuse, retrouver le champignon dans l’oreille interne. (Je rappelle que Lichtheim avait attribué les troubles de déséquilibration dans l’aspergillose à la localisation du champignon dans le labyrinthe).
Examinés au microscope, les tubercules sont exclusivement constitués par le muguet sous sa forme globulo filamenteuse (fig. 11). Quand la mort se fait attendre, les filaments enchevêtrés ont perdu toute vitalité et semblent privés de leur protoplasma.
Certains faits cliniques donnent de l’intérêt à ces résultats, analogues à ceux qu’a obtenus Klemperer : Zenker et Ribbert ont observé des abcès miliaires du cerveau causés par le champignon du muguet, et d’Espine et Picot citent les noms d’un certain nombre d’auteurs qui auraient constaté l’infection par la voie sanguine ou lymphatique.
Cette double série de faits démontre que le muguet peut, exceptionnellement, être plus dangereux qu’on ne le croit d’habitude; il serait intéressant, dans les autopsies de sujets morts avec le muguet, d’examiner avec grand soin les différents organes, et notamment les reins.
28. — Nouveau procédé de dosage de l’oxygène dissous dans l’eau. (Bulletin de la Société chimique de Paris, 1891.)
Le principe de ce procédé est le suivant : L’oxygène est absorbé par du tartrate ferreux en solution alcaline ajouté goutte à goutte à l’eau examinée, colorée avec un peu de phénosafranine. Dès que l’oxygène libre a complètement disparu, la première goutte de sel ferreux ajoutée en excès provoque la décoloration du liquide. La solution alcaline de tartrate ferreux se produit au cours même de l’opération par l’écoulement d’une solution de sulfate ferreux dans l’eau additionnée de sel de seignette et de soude caustique.
Le dosage se fait à l’abri de l’air, dans un appareil très simple, que je décris dans ma note, et qui constitue une sorte de baromètre tronqué. L’opération est rapide et très exacte. Les nitrates et les nitrites, qui exercent sur la plupart des procédés de dosage de l’oxygène dissous une influence fâcheuse, ne troublent en rien l’analyse. Parmi les matières organiques, seules celles qui, comme le glucose, possèdent une action réductrice énergique, sont un obstacle au dosage; mais on a pu ajouter à l’eau analysée de l’urine, de l’albumine, une infusion de terre végétale, sans modifier en rien les résultats.
J’ajoute que l’appareil, que je décris dans cette note, se prête très bien au dosage de l’oxygène dissous par le procédé de Schützenberger, dont il permet de simplifier notablement les manipulations, et est, en général, très commode pour réaliser tous les dosages ou réactions qui doivent être effectués à l’abri de l’air.
29. — Sur une hématine végétale, l’aspergilllne, pigment des spores de l’Aspergillus nlger. (Comptes rendus de /’Académie des sciences, 1891).
Le pigment noir, auquel YAspergillus niger doit son nom, peut être extrait en assez grande quantité des spores de cette moisissure, par une digestion prolongée avec de l’eau légèrement ammoniacale. En ajoutant à la dissolution, fortement colorée, un faible excès d’acide chlorhydrique, on précipite intégralement la matière colorante en flocons amorphes, volumineux.
Ce qui donne un intérêt tout particulier à l’étude de cette substance, pour laquelle je propose le nom d’aspergilline, c’est sa remarquable analogie avec le pigment le plus important des vertébrés, l’hématine du sang.
C’est une poudre noire, à peu près insoluble dans l’eau, l’acool, et les dissolvants neutres en général, mais très soluble dans les alcalis en solution aqueuse ou alcoolique, moins facilement dans l’alcool acidulé d’acide acétique. Ses solutions ammoniacales sont précipitées par l’eau de baryte comme les solutions ammoniacales d’oxyhématine. Ses solutions acides sont brunes, vertes en couche mince; ses solutions alcalines sont d’un brun rouge. L’intensité de la coloration est suffisante pour qu’une solution à un millionième présente, sous une épaisseur de 0 m , 10, une teinte sensible. Une étude attentive du spectre de l’aspergilline a été faite à l’aide du spectrophotomètre
Au contact de l’air, l’aspergilline brûle à haute température, en répandant une odeur de corne brûlée, et en laissant, comme l’hématine, un résidu rouge d’oxyde ferrique.
Les dissolutions d’aspergilline ne semblent pas altérées par la lumière solaire; elles sont réduites par l’hydrosulfite de sodium; le produit de la réduction exposé à l’air
en absorbe très énergiquement l’oxygène, et la dissolution, qui, sous l’influence de l’hydrosulfite, avait viré au jaune d’or, reprend très rapidement la teinte brune de l’aspergilline.
Cette réduction ne peut être réalisée, non plus que pour l’oxyhématine, ni par le vide, ni par la putréfaction.
Ces constatations sont importantes à plus d’un titre :
1° Il est intéressant de trouver dans une moisissure une substance aussi complètement analogue à l’hématine du sang que l’est l’aspergilline ; car, quelques différences que puisse dévoiler, entre les deux pigments, une étude chimique plus approfondie, il n’en subsistera pas moins entre eux des ressemblances frappantes : analogie entre les caractères physiques ; présence dans les deux molécules d’une quantité notable d’un même métal, le fer ; enfin propriété commune de fournir par l’action d’un réducteur énergique, mais non par le vide ni la putréfaction, un produit de réduction oxydable au contact de l’air, et régénérant, par suite de cette oxydation, la substance primitive. Ce sont là des ressemblances suffisantes pour justifier le nom d’hématine végétale que j’ai donné à l’aspergilline dans le titre de mon mémoire.
2° Il est vraisemblable que l’analogie de propriétés doit être corrélative d’une analogie de fonctions : les caractères que j’ai mis en lumière dans l’aspergilline, et notamment la propriété de fixer l’oxygène de l’air pour le céder aux substances réductrices, autorisent à lui supposer, dans l’organisme végétal, une fonction respiratoire. Cette déduction, même avec les réserves dont je suis encore obligé de l’accompagner, a d’autant plus d’importance que nos connaissances sur le rôle des pigments dans les champignons inférieurs sont à peu près nulles.
3° M. Raulin, dans son remarquable travail sur l’Aspergillvs niger, avait constaté que la suppression du fer dans le liquide nutritif dont il a donné la formule, non
seulement diminue le poids de la récolte, mais, contrairement à ce qui se passe, quand on retranche du milieu nutritif un autre élément utile à la plante, apporte un obstacle à la formation des spores.
J’apporte l’interprétation de ce fait : c’est que, en l’absence du fer qui entre dans sa constitution, le pigment des spores ne peut se former.