Sur la recherche spectroscopique du sang
(Bulletin de la Société chimique, 1888, et Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1889.)
Au cours des recherches précédentes sur la matière colorante du sang, j’ai été amené à comparer, au point de vue de leur intensité, les spectres d’absorption de l’hémoglobine et de ses dérivés, et j’ai fait à ce sujet une observation inattendue : contrairement à l’opinion universellement admise et professée, ce n’est pas Toxyhémoglobine dont les bandes d’absorption fournissent la réaction spectrale la plus sensible du sang, mais bien l’hématine réduite (hémoohromogène d’Hoppe Seyler). En d’autres termes, avec une solution d’oxyhémoglobine, qui, soumise à l’analyse spectrale, ne donne lieu à aucune absorption caractéristique de la lumière, il est possible de constater un spectre fort net, à la condition de transformer par des réactions convenables cette oxyhémoglobine en hématine réduite (1).
Cette observation m’a permis d’introduire, dans les procédés de recherche du sang par la voie spectroscopique, quelques modifications qui augmentent à la fois leur sensibilité et leur valeur.
(1) Je rappelle i
Voici comment je conseille d’opérer :
1» La tache de sang est dissoute dans l’eau avec les précautions habituelles, et l’on cherche d’abord à constater la présence du spectre bien connu de l’oxyhémoglobine;
2° La solution sanguine est additionnée d’une goutte d’une dissolution d’hydrosulfite de sodium qui fait apparaître instantanément le spectre de l’hé,moglobine réduite ;
3° On ajoute ensuite au liquide une ou deux gouttes d’une lessive concentrée de soude caustique ; sous l’influence de ce réactif, l’hémoglobine se dédouble, comme l’a montré Hoppe Seyler, en globuline et hématine réduite, dont le spectre est d’une admirable netteté.
Ce dernier essai donne seul un résultat positif quand la solution sanguine est extrêmement étendue. Comme il serait difficile d’étayer une conclusion sur une seule réaction spectroscopique, on devra s’assurer que le spectre obtenu est bien celui de l’hématine, à l’aide des deux expériences suivantes :
(а) La bande unique, dont on constate la présence, quand la solution sanguine est très diluée, doit disparaître par une légère élévation de température (vers 50°) et reparaître par refroidissement de la liqueur.
(б) . Elle doit disparaître par l’agitation à l’air de la dissolution (l’hématine réduite se transformant en oxyhémâtine) et reparaître par l’addition d’une nouvelle goutte d’hydrosulfite de sodium.
Dans les cas où l’on aura pu observer, avec plus ou moins de netteté, le spectre de l’oxyhémoglobine, mais non celui, notablement moins intense, de l’hémoglobine réduite, la recherche du spectre de l’hématine réduite pourra seule transformer en certitude une simple présomption, insuffisante, de l’aveu de tous les experts, pour permettre une affirmation.
Dans les cas enfin où les deux spectres de l’oxyhémoglobine et de l’hémoglobine auront pu être perçus, bien que la preuve de la présence du sang soit généralement considérée comme faite, il sera prudent de rechercher, dans la constatation du spectre de l’hématine réduite,, une confirmation, aussi éclatante que simple à obtenir, du résultat des deux premiers essais. Nous ne connaissons pas les caractères spectroscopiques des innombrables matières colorantes que l’industrie crée chaque jour. Qui sait si une d’elles ne pourrait pas, dans un examen trop superficiel, être confondue avec la matière colorante du sang?
Dans le cas où la matière colorante du sang a été profondément modifiée par la putréfaction, le mieux est de dissoudre la tache de sang dans l’ammoniaque, et de réduire la solution ammoniacale par une goutte ou deux d’une dissolution de sulfate ferreux additionnée d’acide tartrique. Le spectre de l’hématine réduite apparaît nettement, même si la tache de sang a subi L’action destructrice des alcalis fixes, ce qui empêche, comme l’on sait, de recourir à la précieuse réaction des cristaux d’hémine.
Ce mémoire, communiqué par M. le professeur Brouardel, à la Société de médecine légale (séance du 9 avril 1888), y a été l’objet de critiques extrêmement vives de la part de M. Gabriel Pouchet.
Emue de ces critiques, la Société décida, sur la proposition de M. Bouchereau et de M. Constant, de surseoir à la publication de mon mémoire jusqu’à ce qu’une commission se fut prononcée sur sa valeur. M. Gabriel Pouchet fût chargé de cet examen préalable avec MM. Ogier et Vibert, qui, comme lui, mais en termes plus modérés, avaient critiqué mon travail.
Le rapport de la commission n’a paru qu’après plus d’un an, dans les annales d’hygiène et de médecine légale (août 1889). Il confirme absolument les conclusions de mon mémoire :
Vibert, répété les expériences qui font l’objet de la note de M. Linossier et nous en avons vérifié l’exactitude. » Puis après avoir décrit en détail la série d’opérations que je conseille pour la recherche du sang : « Cet ensemble de réactions constitue évidemment un faisceau de preuves qui ne laisse place à aucun doute. »