L’ECOLE PRATIQUE
Depuis huit ans surtout, j’ai vécu à l’École pratique et pour l’École pratique. On le sait ; on le dit ; on m’en a loué, remercié et récompensé. C’est donc pour moi un titre sérieux, sur lequel je ne dois pas négliger d’insister. Mon rôle d’organisateur et d’administrateur, si astreignant, si ingrat..., mais si utile, m’a été quelquefois bien lourd ! Je demande à rappeler quelques détails historiques, qui l’expliqueront et permettront de le juger.
Au début de mes études, } ai personnellement souffert de l’abandon oh les élèves étaient laissés. Pendant l’exercice de mes fonctions d’aide d’anatomie et de prosecteur, je me suis rendu compte de ce qu’il était possible de faire avec le personnel et les ressources du temps. Et au moment même oh je cessai d’être prosecteur et devins agrégé (commencement de 1876), je fis paraître une brochure intitulée: Réformes à apporter dam l’enseignement pratique de l’anatomie (28 pages extr. du Progrès méd.).
Les questions principales y étaient traitées : réception, conservation et utilisation des cadavres, aménagement des locaux, enseignement, matériel d’enseignement, etc.
Je ne songeais pas, à cette époque, qu’en 1878 je serais chef oies travaux anatomiques, et qu’il me serait permis de réaliser
non pas tout, mais une grande partie de ce que j’avais rêvé.
A peine nommé chef, je rédigeai et fis autographier un nouveau travail ( Projet d’organisation de l’enseignement de l’anatomie à l’école pratique de la Faculté de médecine de Paris), que je soumis à tous les professeurs et au personnel de l’Administration supérieure. Une commission fut nommée qui, ayant accepté mes propositions, non sans les modifier sur quelques points, fit un premier règlement.
Tout manquait : M. le directeur Du Mesnil accorda avec empressement les fonds nécessaires pour acquérir un peu de matériel d’enseignement et indemniser les moniteurs devenus depuis les aides d’anatomie.
De sorte que, le 5 novembre 1878, je pus ouvrir l’école pratique avec six chefs de pavillon et vingt moniteurs. Pendant cette première année de fonctionnement, le décret sur l’obligation n’était pas encore applicable. J’en ignorais même l’exis-
Néanmoins les élèves affluèrent pour la dissection, pour la médecine opératoire, pour les manœuvres obstétricales, et montrèrent une exactitude remarquable. Les élèves de ce temps apprécièrent immédiatement les avantages qu’ils allaient tirer de ces réformes. Ils trouvèrent tout naturel que leur présence fût constatée par leurs maîtres et que la place et la part des rares négligents fussent attribuées à d’autres plus zélés. Les prosecteurs et les moniteurs sentirent que leur rôle avait grandi et que cet enseignement régulier qu’on leur demandait était pour eux un puissant moyen de perfectionnement. Car j’ai toujours visé le double but : augmenter les connaissances et former le talent des jeunes maîtres ; assurer à tous les élèves une direction. des conseils et des leçons.
L’enseignement par le personnel de la Faculté ctant ainsi organisé et gratuitement donné, puisque c’est la loi, il était évi-
dent que le nomûre des élèves demandant des leçons particulières soit aux prosecteurs, soit aux docteurs autorisés à enseigner, devait diminuer considérablement.
Il me fallut songer, en conséquence, à indemniser les chefs de pavillon de la perte probable, de la diminution certaine des élèves particuliers qui leur donnaient une rétribution. D’autre part, l’Administration supérieure et la Faculté, en majorité, critiquaient vivement la situation des prosecteurs appelés par leur devoir auprès des élèves du pavillon mais retenus par leur intérêt auprès des élèves particuliers de leur cabinet. 11 fut donc décidé que l’enseignement particulier serait interdit à tout le personnel officiel de l’École pratique. Mais le budget affecté à rétribuer les chefs de pavillon fut augmenté d’une somme supérieure à celle qu ils avaient touchée ensemble, pendant l’année précédente, de leurs élèves particuliers. Depuis cette époque, les prosecteurs ont des appointements sérieux, un véritable rôle professoral, un travail plus intense, mais plus court et qui leur donne la liberté absolue pendant plus de la moitié de l’année.
En 1879, l’Ecole pratique fut transférée dans l’ancien collège Rollin, et installée sur l’ordre formel de M. le directeur Dumont à peu près comme je voulus. Cinq ans après, en 1884, les nouveaux pavillons furent livrés; mais ils attendent encore leur complément, le service des embaumements, la salle d’examen, l’amphithéâtre, etc. J’ai toujours remis, longtemps d’avance à l’architecte, les notes et dessins de tout ce que je désirais comme aménagement et comme mobilier. Depuis mon entrée en fonctions, j’ai donc eu trois installations à faire; et la dernière, la définitive, dure depuis deux ans. Elle ne sera pas ce qu’elle aurait dû, ni même ce qu’elle aurait pu être. Il y a de ma faute : je me suis fatigué de demander et de résister. Qui le croira?
Le rassemblement, la conservation et l’utilisation des cadavres ont une importance capitale. Il a fallu trois ans d’efforts com-
binés pour obtenir une réforme équitable dans le partage des corps abandonnés dans les hôpitaux.
Tous les sujets, entiers et ouverts, bons et médiocres, sont maintenant embaumés par injection - et par immersion. Il le faut pour suffire aux besoins de plus de mille élèves que j’ai vus venir chaque année, depuis huit ans, disséquer ou opérer à l'Ecole pratique. Cette année, le nombre de ceux qui, obligés ou non, demandent à disséquer, dépasse 800.
Ces élèves sont répartis en débutants et vétérans, suivant qu’ils n’ont jamais ou qu’ils ont déjà disséqué. L’enseignement donné aux premiers, dans des pavillons spéciaux, comprend i'ostéologie, la myologie, l’arthrologie, etc., tout ce qui se peut étudier facilement sur les sujets ouverts, c’est-à-dire autopsiés. Les vétérans auxquels sont attribués les corps entiers, d’habitude injectés au suif, étudient les régions et la splanchnologie.
Dès mon entrée en fonctions, j’ai demandé et obtenu de la Faculté que les élèves débutants fussent astreints à faire preuve de connaissances ostéologiques avant de prendre le scalpel. C’est pour l’enseignement de I’ostéologie que l’écolo pratique s’ouvre maintenant dès le 20 octobre. Le matériel d ostéologie, tout à fait nouveau, que j’ai fait exécuter et dont les élèves ont la libre disposition, a servi de modèle à plusieurs ccoles françaises et étrangères.
Le dessein que j’avais formé de créer, pour la saison d’été, une salle d’études, une bibliothèque-musée destinée à fournir aux élèves des atlas, des pièces conservées, des plâtres, des planches murales, n’a pas encore abouti : aucune salle de l’Ecole pratique n’est actuellement habitable dans la saison chaude. Les atlas et les objets que j’ai rassemblés n’ont pas encore été utilisés.
Le semestre d’été est consacré à la médecine opératoire. Il se fait au printemps six cours de quarante-huit élèves, et à
l’automne un septième cours. La pénurie des cadavres empêchera longtemps encore de faire plus qu’on ne fait en ce moment pour les exercices opératoires ; car j’ai tout réglé avec la plus parcimonieuse économie. Il m’a été, jusqu’à présent, impossible de réaliser un de mes vœux : trouver, en temps opportun, les ressources nécessaires pour un cours de perfectionnement s’adressant à l’élite des élèves.
Dès l’année 1878, j’ai été heureux de rencontrer un moniteur, M. Bar, aujourd’hui accoucheur des hôpitaux, pour organiser des manœuvres obstétricales à l’École pratique. Le succès n’a fait qu’augmenter depuis cette époque, grâce aux conseils de M. Pinard et à la collaboration de MM. les professeurs et agrégés chargés de l’enseignement de l’obstétrique. Chaque année, 200 élèves, instruits par le professeur ou l’agrégé, sont divisés en 40 séries et manœuvrent sur le mannequin avec des fœtus naturels, sous la direction de 4 moniteurs d’obstétrique.
J’ai été plutôt l’intendant que le collaborateur de ces messieurs. Cependant, après avoir observé les travaux des élèves et suivi quelques leçons, je me suis permis de faire remarquer qu’un « Guide pour les manœuvres obstétricales » manquait à la bibliothèque de l’étudiant. Ne pouvant l’écrire moi-même complètement, j’en ai provoqué maintes fois la publication qui enfin sera bientôt reahsee.
Il existe à l’École pratique un commencement de matériel d’enseignement que j’ai créé ou rassemblé. Pour la médecine opératoire, une collection de plâtres sur lesquels j’ai dessiné les tracés opératoires, quelques moignons, et tous les instruments nécessaires.
Pour les manœuvres obstétricales, de bons mannequins, des forceps.
Pour l’anatomie, une collection d’ostéologie probablement unique au monde : os blancs enchaînés ; très nombreux os
teints séparés qui sont distribués aux élèves pendant les démonstrations ; squelettes articulés, squelettes de plusieurs mammifères; tètes dont les pièces sont diversement colorées, les unes entières, les autres divisées en fragments et montées sous globes tournant en tous sens ; os épiphysés, etc. ; quelques pièces sèches de myotogie et d’arthrologie ; quelques plâtres reproduisant la myologie partielle ou totale ; quelques appareils en bois ; le grand cerveau d’Aeby, etc. Tout cela n’est qu’un rudiment de ce qu’il y aurait à faire.
A côté de ce matériel, je signalerai environ cent très grandes planches murales dessinées par moi et utilisées plusieurs fois chaque année dans les pavillons. La plupart sont originales, elles ont été construites sur les notes et les croquis que j’ai rassemblés pour mes cours, et constituent une espèce de publication avant la lettre.