Délire infectieux et délire alcoolique
[Société de Chirurgie, 1905.)
Beaucoup de chirurgiens considèrent encore actuellement le delirium iremens comme ayant, conformément à la doctrine deYerneuil, uneorigine toxique.
La preuve m’en est fournie chaque jour par le nombre considérable de malades qui me sont adressés à Saint-Anne sous cette étiquette, chez lesquels la nature infectieuse du délire est cependant incontestable.
Et c’est d’ailleurs l’affluence des malades de cette catégorie qui m’a permis d’envisager cette forme du délire dont l’étude est particulièrement intéressante en raison des déductions thérapeuthiques qui en découlent. Dans sa conception Verneuil admettait bien la nature infectieuse du délire, mais il accordait à l’alcool une place prépondérante.
L’observation m’a permis d’affirmer qu’il fallait renverser les termes de la proposition de Verneuil et donner au contraire à l’infection le rôle que l’éminent chirurgien attribuait à l’alcool.
Cette doctrine ne saurait d’ailleurs enlever à l’alcool son rôle dans la production du délire : nous observons dans nos services de fréquents exemples de délire alcoolique en dehors de toute plaie.
Mais, d’autre part, tous les alcooliques ne délirent pas, et du fait qu’un alcoolique peut délirer, il ne s’ensuit nullement qu’il n’a plus désormais qu’une façon de délirer.
L’aptitude de l’alcoolique à délirer ne suffit donc pas pour affirmer que tout délire chez lui a une origine alcoolique, et celui-ci peut conserver une aptitude à d’autres délires.
Or, ce sont mes études récentes sur le délire des nouvelles accouchées, qui m’ont permis d’établir, sur des bases sérieuses, les rapports du délire
d’infecüon avec le delirium Irmem et de démontrer que l’infection peut dans certains cas constituer l’origine unique de ce délire. Chez l’accouchée, le délire, en effet, est nettement infectieux et l’alcool n’y joue aucun rôle.
J’ai été amené encore à constater que le délire qui accompagne la septicémie puerpérale est rigoureusement superposable à celui de la septicémie chirurgicale, et que d’autres fois les symptômes qu’il offre à l’analyse sont absolument semblables ii ceux du delirium tremens.
J’ai fait dans ce travail une analyse minutieuse et parallèle des deux délires.
Si l’on admet cette conception, on est en droit do se demander pourquoi l’inflammation, cause première du délire, ne l’entraîne pas dans tous les cas?
Yerneuil faisait intervenir I intoxication alcoolique. La psychiatrie en nous faisant connaître les états dégénératifs héréditaires nous en fournit une interprétation rationnelle.
La dégénérescence héréditaire est en effet la condition essentielle : l’infection ne peut sans elle faire éclore le délire.
Si l’alcool, d’autre part, joue un rôle, il n’inteivient que pour colorer le délire en y introduisant des éléments qui manquent dans le délire infectieux pur, mais il n’apporte en tout cas à celui-ci qu’un appoint tout à fait secondaire.
Il est intéressant d’ailleurs de remarquer, à l’appui de l’origine infectieuse du délire, qu’aujourd’hui où l’alcool fait dans la classe ouvrière des ravages de plus en plus profonds, le delirium tremens a disparu de nos services en même temps que l’infection et les complications des plaies.
Des conclusions pronostiques et thérapeutiques découlent des considérations précédentes,
A l’époque où l’alcoolisme tenait la première place, dans le délire, le traitement de ce dernier se réduisait à peu de chose. Aujourd’hui on se contente d’envoyer les malades dans nos asiles : je me suis élevé de toutes mes forces dans ce travail contre cette pratique ; et établis que c’est avec les ressources de la chirurgie qu’il faut la combattre.
La chirurgie doit alors s’appliquer à agir sur toutes les sources de l’infection. Les résultats sont ordinairement excellents et constituent la meilleure démonstration et la plus probante de l’origine infectieuse du délire.
Je donnerai à la fin de ce travail la relation de deux observations de psychose infectieuse traitée et guérie par l’intervention.