IV. — Le Cœur des Vertébrés inférieurs
Comme pour les invertébrés, nous ne citerons que quelques exemples.
On avait remarqué, depuis longtemps, que le cœur d’anguille arraché du corps continue à battre; il s’agit
bien là d’un fonctionnement régulier (William) (1); il en est de même d’un grand nombre de poissons, parmi lesquels quelques-uns ont été particulièrement observés, notamment Batrachvs Tau (Mills) (2).
Le cœur de la grenouille, qui a été l’objet d’un plus grand nombre de recherches tant au point de vue de sa structure que de ses propriétés, séparé du corps peut continuer à battre quelque temps, sans aucune précaution spéciale; lorsqu’on le place dans des conditions plus voisines des conditions normales, dans une chambre humide, ou en présence d’un licpide nutritif (sang ou sérum artificiel) ou lorsqu’on réalise dans ses cavités une circulation artificielle, ses contractions se prolongent beaucoup plus longtemps, voire plusieurs jours.
S’agit-il là d’un fonctionnement superposable à l’activité normale du cœur en place ? Cette question nous amene à décrire les manifestations de ce fonctionnement normal et auparavant à donner en quelques mots un aperçu morphologique du cœur de ce batracien.
Anatomiquement, on décrit d’ordinaire au cœur de la grenouille deux oreillettes non distinctes extérieurement, et un ventricule non cloisonné. A ces cavités, il convient d’ajouter le sinus veineux, région de confluence des quatre veines-caves et des deux veines pulmonaires (saccns reu-
(1) William. — On the structure and rythm of the heart in flshes, with especial reference to the heart of the eel. {Joum. of. physiol, 1885, VI (4 et 5), p. 192).
(2) Wesley Mills. — The heart of the flsh compared with that of Menohranehus with speicial reference to reflex inhibition and indépendant cardiac rythm. {Joum. of physiol., 1886, VII, p. 81).
niens de His) et le bulbe aortique qui font partie du cœur embryologiquement et aussi, comme nous le verrons, physiologiquement.
Le sinus se contracte dans son ensemble, puis les oreillettes, puis le ventricule; alors que la contraction de toutes les fibres de l’oreillette paraît simultanée, qu’également la contraction du myocarde ventriculaire paraît synergique, à la simple observation on remarque un retard de la systole ventriculaire sur la systole auriculaire; il y a, comme on dit, succession auriculoventriculaire ; ce retard est à rapprocher du ralentissement de l’onde de contraction vers la partie médiane du cœur embryonnaire (v. p. 10). La vitesse du rythme {chronotropie d’ENGELMANN), l’intervalle auriculoventriculaire, l’énergie et la durée de la systole [inotropie] caractérisent cette activité rythmique, qu’accompagnent des variations d’état électrique et d’où résultent, comme effet utüe, la progression du sang dans le cœur, et son évacuation sous une certaine pression, dans le bulbe aortique.
Un cœur de grenouille, arraché du corps, y compris son sinus, continue à présenter des contractions qui ont tout d’abord les mêmes caractères, puis, peu à peu, des modifications apparaissent, d’abord ralentissement et diminution de l’énergie de la systole, puis irrégularité du rythme jusqu’à l’arrêt successif du ventricule, puis des oreillettes, puis du sinus. Dans une chambre humide, ce fonctionnement se maintiendra plus longtemps ; plus longtemps encore si l’organe plonge dans un milieu nutritif (sang ou solution artificielle de composition voisine).
L’activité du cœur isolé n’est donc pas le résultat de l’accumulation d’un peu d’énergie empruntée à l’organis-
me et que le cœur serait incapable de renouveler par ses nronrermovens, puisque, pour qu’il entretienne lui-meme Ls longtemps son activité en l’absence de toute stimulation extrinsèque, il suffit de le placer dan. des cond. lions aussi voisines que possible de ses conditions
‘“Siser cet ense^lc de conditions par des diaposiMs qui permettent de faire varier aisément 1 une d entre elles tel eat le but des circulations artificielles. Divers ^PParei ont été employés, dont de Cvon (1) a donne une etude his Lque et critique. Parmi les plus réœnts nous citerons seulement celui de Camus et Goulden (2), et BERT (3), avec l’emploi duquel nous sommes particulièrement familiarisé. , ,
Pans CCS dispositifs, te cœur peut être amené a travaille sous une certaine pression et fournit »n iravatl Sans doute, la durée de la survie dépend, mesure, du travail fourni et peut être considerablemcn accru si le cœur n'a à lutter contre aucune P““on, mais ce cœur isolé est capable de se contracter regulie emmt sous une pression comparable à ta pression artene^^^e in siln, il est même capable de développer, dans ces conditions, une pression maximale qui peut atteindre
(1) DE CVON, méthodique, 1876, ch. II ^
1899, LXXVII. — Sur les méthodes de la circulatio dans le cœur isolé (C. B. Biologie, 1901, p.
(2) J. CAMUS et J. goulden. - ^
l’étude du cœur isolé. (C. B. Biol, 25 uov. 1905, DIX, p. 496-
^^(3) M. Lambert. - Appareil pour l’étude du cœur isolé. C. B. Biol, LIX, 9 déc. 1905, p. 616-617).
double de la valeur de la pression normale du sang dans l’aorte chez la grenouille (Lambert) (1).
Les phénomènes concomittants subissent, comme le montre Sœmann, quelques variations dans l'e cœur isolé, mais ne présentent aucune différence essentielle traduisant une nature différente de la contraction.
En somme, il s’agit bien là d’un fonctionnement normal, en lui-même (caractères inotropes et chronotropes) dans son mécanisme intime (caractères électro-cardiographiques) dans ses conséquences (progression et évacuation du sang sous pression).
La durée de la survie n’est pas néanmoins indéfinie, c’est qu’en réalité le cœur n’est jamais, quoi qu’on fasse, dans des conditions identiques à celles où il fonctionne in situ, et de fait, le cœur en circulation artificielle s’œdématie toujours à la longue; l’analyse microscopique montre les altérations de ses éléments cellulaires dont le développement plus ou moins précoce et plus ou moins marqué paraît coïncider avec la plus ou moins grande précocité et la plus ou moins grande intensité des troubles fonctionnels (Babitsch) (2).
En définitive, ce qui reste, c’est que le cœur de grenouille, isolé de ses connexions anatomiques, présente, toutes choses égales d’ailleurs, un fonctionnement régulier.
Ainsi nous retrouvons les mêmes faits en nous élevant dans la série, mais à mesure qu’il s’agit de cœurs adaptés
(1) M. Lambert. — Sur la duré© de persistance de l’activité du cœur isolé. (C. R. Acad., CXLII, 5 mars 1906, p. 597-599).
(2) D. Babitsch. — ■ Ueber die Geiweb'Sverânderungen an überlebenden Froschherzen. Diss. Berlin, 1911.
à des conditions plus complexes et moins variables, la survivance apparaît comme un phénomène moins durable et plus difficile à mettre en évidence.
Il était utile de faire dès maintenant cette remarque avant de passer à l’étude du cœur des vertébrés supérieurs, chez qui un milieu intérieur plus complexe, plus fixe, d’une température presque invariable, baigne des organes nécessairement plus fragiles, plus sensibles aux variations qsi peuvent résulter de l’imperfection expérimentale.