LE DRAINAGE
L'agriculture occupe une place importante, à l'Exposition universelle de Tlndustrie. Cet art aujourd'hui est devenu une science. Autrefois, le caprice, TinspiratioD, l'empirisme, la routine dirigeaient seuls les tentatives et les travaux des agriculteurs ; maintenant on étudie, on discute, on démontre. La pratique intelligente demande à la science, c'est-à-dire à l'expérience raisonnée le flambeau qui doit gui* der ses pas.
C'était, il y a quelques années, un spçc-
tacle attristant que de voir une belle et fertile coptrée ocmime la France livrée à des •pratiques surannées et absurdes. Quelques novateurs audacieux ohercbaienjt en vain 4 f^^re accepter comme vrais des principes élémentaires, personneneles écoutait, et on se inçguait d'eux. Avant Mathieu de Dom- ))asle, qui domina son époque de toute 1^ hauteur de son génie, on n'avait guère pour façonner la terre que des instruments antiques dont on retrouve la forme primitive et grossière à rexposition des peuplades sauvages de la terre de Van-Diémen et de Ceylan.
Cependant d'immenses progrès s'accomplissent dans la culture des terres et dans la mécanique agricole. L'exposition imiverselle aura fourni une occasion solennelle de constater I9. marche progressive de r^griculture dans la première mpitié ^u idiK-neuviême siècle. Non-seulemeQt de f^ai^ds perfectionnements ont été introduits dans la prp,tique, de grandes découvertes ont été faites par la science, m^ûs •on commence à comprendre que Tagricultiare est lia source principale de la prospérité industrielle; qu'il faut du blé .pour 'faire du pfân^ de la laine pour faire du drap, du bétail pour faire du cuir, duchan- VI» pour M18 des cprdeB, ^d^ arbres pour
faire des planches, etc., etc.; que Tagriculture^fournit la matière première à tous les arts, à toutes les-industries , qu'il faut donc, «i l'on veut êta?e logiques, créer la matière avant quede chercher ses transformations, faire pousser le blé avant que de songer à lemoudre.
Une promenade au milieu des nombreux instruments et des curieuses machines que renferme Texposition agricole , peut donc n'être pas sans intérêt pour nos lecteurs, quelle que soit la nature de leurs occupations.
Personne ne peut, dans ce temps-ci, demeurer étranger aux questions agi:icoles qui s'agitent. Ces questions engagent la fQrtune, la sécurité, la vie de tous le^ citoyens. Je vous demande quel est celui qui oserait se montrer indifférent quand la disette peut frapper à nos portes ; quand les maladies mystérieuses de la végétation traînent la rui^e et la désolatian après. qU^s et font pressentir un avenir menaçait.
Ces avertissements providentiels dfi jia nature fatiguée nous enseignant qu'il ,i^e suffit plus de:gr2^tterla.te;çre pour voir:^^gir d;ftbQQ(|w*es 3«ipi.ssQî^. .ï^ ti»y^(^t ime ppnçiitiqîi âP^e^i^Q ^ejq^^^QSj jpirlDM ;
il faut épier les phénomènes de la végétation, arracher à la nature discrète la formule des loisimmuables qui président aux transformations diverses de la matière; travail éternel et progrès indéfini, telle est la loi suprême de la vie sociale. La terre veut nous faire conquérir les trésors qu'elle . renferme dans son sein; elle ne se montre avare de ses faveurs que pour ceux qui ne savent pas les lui demander.
Nous aborderons l'examen des machines et des produits dignes de notre attention, en suivant une méthode naturelle qui nous empêche de nous égarer au milieu des nombreux objets de l'Exposition agricole.
C'est la culture de la terre elle-même qui nous servira de guide.
Voici un champ inculte, humide; il s'agit d'abord de l'assainir, de faciliter l'écoulement des eaux qui séjournent à sa surface, de faire disparaître l'humidité excessive dans les terres fortes, de facihter la filtration des eaux pluviales arrêtées par l'imperméabilité du sol ou du sous-sol, de limiter le cours et le développement des sources, enfin de modifier la nature physique de ce chainp par l'action constamment renouvelée de l'air et de l'eau. C'est \à le but que se propose le drainage.
Nous nous occuperons donc d'abord du drainage, puis viendiont, à leur tour, ie»
autres opérations agricoles. Après avoir drainé le champ, il faut le défricher, le défoncer. Viennent plus tard les lahours, il faut nettoyer le sol et le remuer, briser les mottes afin de faciliter l'absorption de l'oxygène de Tair ; on ensemence ensuite ; on promène sur les champs le rouleau et la herse. Puis on a recours aux binages; enfin viennent les récoltes, la fauchaison, la moisson, le battage des grains.
Pour toutes ces opérations, on a créé, .perfectionné des instruments, des machines ; tous ces instruments, toutes ces machines, nous les retrouverons à l'Exposition universelle, ayant passé par toutes les vicissitudes de la vie, la défaite ou le succès.
A Tune des extrémités du hangar où sont exposées les machines agricoles, on remarque une construction rustique, qui abrite, sous son toit de chaume, un terrain de quelques mètres carrés, traversé de fossés étroits, qui s'élargissent vers l'orifice, commxmiquant entre eux, et au fond desquels on aperçoit des tuyaux de terre cuite de 36 centijïiètres de longueur, posés bout à bout.
Le point de jonotibn de ces tuyaux est recouvert d'un fragment de tuyau ou^'un petit tas de cailloux ; ils suivent une pente légère, ménagée dans la même direction ; les t^res déposées le long de ces fossés sont ppôts à être rejetées sur les tuyaux et à couvrir les ramifications de ces artères
«outeraines. Sur la pente des talus, on a déposé des bêches longues et étroites, dont le fer est sensiblement courbé en avant, de fortes fourches à troiset à cinq dents d'acier, des curettes destinées à retirer la terre des fossés ;'de longues pioches , une dame en fer pour battre le fond des tranchées.- Les nombreux visiteurs de l'Exposition s'arrêtent autour de ces travaux, qui sont offerts, pour la première fois, aux regards du public étonné. C'est un spécimen de drainage exécuté par M. le marquis de Bryas, un de ces hommes rares qui consacrent leur temps et leur fortune à la propagation des idées utiles. Au dessus de ces travaux sont suspendus des plans représentant l'ensemble d'une propriété appartenant à M. de Bryas, entièrement drainée 'par ees soins.
M. de ■foryas, frappé des merveilleux résultats que produisait le drainage en Angleterre, entreprit, en 1853, d'assainir wote
propriété de 284 hectares en jardins ma • raîchers, serres, vignes et bois qu!il possède à 8 kilomètres de Bordeaux. Les soirssote sont calcaires , marneux, argileux ou sablonneux. Ses terres, dans certainespar- ^tie^, ^étaient tellement marécageuses, que la charrue n'y pouvait entrer qu'en juillet.
Dans la première campagne, M. de Bryas a f^itdrainer 65 hectares. Aujourd'hui, les travaujs sont à peu près terminés, et<)n a pu Juger des effets merveilleux de cette méi^de d'assainissement. Ainsi, des terrains, plantés en vignes, où Veau surgis- ^uEt. de; tous côtés, et où Ton ne pouvait donner les façons qu-après une longue sécheresse, se sont trouvés, huit jours après la pose des tuyaux , complètement purgés dcccette humidité surabondante,* et se sont couverts d'une végétation magnifique. Les terres fortes et copipaotes qui formaient une houe grasse pendant les pluies pour se crevasser profondément aux rayons d'un soleil ardent, sont devenues poreuses et friables. La nature du terrain,' les. conditions de sa culture se sont transfonnêQis cosome par. enchantement, et l'intelligent prc^riètaire a rapidement retrouvé les avances, relativement insignifiantes, qu'il avait faites. Placé, il.est vrai, dans une si-
tuation avantageuse et un peu exceptionnelle pour exécuter des travaux de drainage, à cause du bas prix delà main-d'oBuvre (1 fr. 25 c. à 1 fr. 50 c. par jour) et de la proximité d'une importante fabrique de tuyaux, M. de Bryas a drainé un peu plus de 50 hectares pour 5,200 fr., ce qui mettrait rhectare à cent et quelques francs.
Heureuse spéculation pour M. de Bryas, car les terres qu'il affermait 60 fr. l'hectare avant le drainage ont été acceptées, par les mêmes fermiers, après le drainage, pour 150 et 170 fr.
Dans une autre partie de la France , aux environs de Paris, M. le vicomte de Bougé a obtenu , par le drainage, des résultats non moins surprenants. M. de Rougé, dévoué conime M. de Bryas aux progrès de l'agriculture, a exposé une collection dlnstrumentsde drainage, qu'il a perfectionnés en suivant les enseignements de l'expérience, fécondés par une intelligence parfaite de la mécanique agricole.
Mainteilant que le drainage a fait ses preuves en France et qu'il y a acquis droit de cité, il serait bon de faire un retour en arriére pour rappeler en quelques mots son histoire et déternainer sa fonction dans la physiologie végétale.
C'est en Angleterre que le drainage a pris le plus grand développement et qu'il est devenu un art spécial. Les mots en anglais : Drainage ofland, agricultur al drainage désignent aujourd'hui un assainissement du sol arable exécuté par des procé • dés nouveaux; le mot drainage^ employé isolement, signifie, en Angleterre, les tranchées ou fossés d'écoulement pratiqués, de temps immémorial, dans tous les pays.
Il n'y a de rien nouveau sous le soleil, dit-on souvent. On a raison et on a tort de s'exprimer ainsi. Le premier homme qui a fait bouillir de Teau dans une marmite a découvert la vapeur ; mais qu'il y a loin du couvercle de ce vase mal clos, agité par la dilatation de la vapeur, à ces machines ingénieuses qui obtiennent de cet élément maîtrisé des prodiges de force et de puissance.
^^ Les Romains ont bien cherché à assainir les terres marécageuses à l'aide des fossés : Caton, Varron, Virgile recommandent, en prose et en vers, l'usage de tranchées découvertes. Golumelle, écrivain agricole, qui vivait du temps d'Auguste, parle même des fossés couverts : Earum duo gênera cognovimnSy cœcarum etpatentium : « On connaît deux sortes de fossés
ceux qui sont cachés, ceux qui sont couverts. » Et il indique sommairement la manière dont on exécute les tranchées souterraines.
Palladius , venu assez longtemps après Golumelle, reprend les prescriptions de celui-ci et les complète. Si humidus erit, fossaruïïi ductibusex omni parte siccetur, Sed apertœ fossœ notœ sunt^ cœccB vera hoc génère fiuntur : « Si les terres sont humides, on y creusera partout des fossés. Tout le monde connaît les fosses ouvertes-; voici comment se pratiquent les fossés cachées. »
On place, ajoute-t-il, des petites pierres, du gravier, des sarments, de la paille, des broussailles au fond des tranchées, après quoi on recouvre avec la terre que Ton a retirée du fossé.
Olivier de Serres, dont le Théâtre de VAgriculture Si été impûmé en 1600, donne ime description très-complète, des tranchées souterraines, et en reconunanderem* ploi. WalterBlight, l'auteur de ThêÉnglish improver improved (1652>, contient aussi des prescriptions relatives au drainage des terre».
On a- même récemment retrouvé, danit e jardii^d'im andeu cloître» célèbre dans
le paysdeMaubeuge pour rexcellente qualité de ses fruits, tout un système de drainage souterrain au moyen de tuyaux en terre cuite d'une forme particulière; plua récemment encore, il y a quelques mois, on a découvert, près d'Autun, des fosses d'assainissements, garnies de tuyaux.
Donc, il est bien certain que le drainage ne date pas d-hier, qu'il n'a pas été inventé dans ces derniers temps, ni en Angleterre ni ailleurs ; mais, ce qui n'est pas douteux non plus, c'est que nous pouvons reven^ diquer, pour notre époque, le perfectionnement sérieux, l'organisation logîtiae et raisonnée, l'application scientifique d'un puissant moyen d'assainissement et de fécondation du sol. Le drainage, tel qu'on l'a conçu et pratiqué de temps immémorial, est peu de chose : il se réduisait à faciliter l'écoulement de quelques mares d'eatt% Tel que BOUS le pratiquans aujourd'hui, il prend la ppoportioû: d'une véritable rèvt)* lution agricole.
On sait qu'il ne s'a^t pbm seulement de drainer quelq-uee marais, ^el<|ues terrels perdues, par de» sources ncnâftbrélisee : on doit drainer paHout ou presque partouti Le drainage n'assaifiit- p&s seulementr' les terres huoûdeSvU nsiaintîent une huHHdité
suffisante dans les terres desséchées.
Cela est facile à comprendre, et un écrivain agricole du département de Lot-et- Garonne donnait, il y a trois ans, dans le Journal d'Agriculture pratique^ une explication saisissante des effets du drainage :
« Prenez ce pot de fleurs, disaiMl ; pourquoi ce petit trou au fond? Je vous demande cela parce qu'il y a toute ime révolution agricole dans ce petit trou.— Il permet le renouvellement de Teau, l'évacuant à mesure. — Et pourcfuoi renouveler Teau ?
— Parce qu'elle donne la vie ou la mort :
la vie lorsqu'elle ne fait que traverser la couche de terre, car d'ahord elle lui abandonne les principes fécondants qu'elle porte avec elle, ensuite elle rend solubles les aliments destinés à nourrir'la plante ; la mort, au contraire , lorsqu'elle séjourne dans le pot, car elle ne tarde pas à corrompre et pourrir les racines, et puis elle empêche l'eau nouvelle d'y pénétrer. »
Toute la théorie du drainage est contenue dans ce pot de fleurs. Depuis combien de temps de charmantes jeunes filles exécutent-elles des travaux de drainage sur la fenêtre ombragée et fleurie de leur mansarde joyeuse ! Encore une fois, il n'y a donc rien de nouveau sôus le soleil .
Mais pourquoi cette invention deVassainissement des terres par des fossés couverts, qui remonte à une si haute antiquité, s'est-elle si facilement perdue, quand elle produit aujourd'hui de merveilleux résultats ? La cause en est bien simple. D'à* hord, depuis la plus haute antiquité, l'agriculture n'a jamais été ube science.
Quelques écrivains ont parlé sur l'agriculture. Ceux qui les lisaient ne cultivaient pas, et ceux qui cultivaient ne les lisaient pas. On a chanté sur tous les tons les vertes prairies, les moissons dorées, les forêts profondes et les frais bocages , sans chercher à savoir suivant quelles lois phy siques et chimiques ces prairies s'émaÛlaient de fleurs, ces riches moissons se couvraient d'épis d'or, ces arbres s'ombrageaient de feuillages verdoyants. Quelques propriétaires embourbés dans des terres marécageuses ont creusé d'insuffisantes tranchées, des moines gourmands ont drainé leur jardin, et le progrés s'est arrêté là.
Le paysan de l'antique Rome n'était pas plus novateur que le serf du moyen-âge ; le. colon de notre temps ne Test pas davantage—et il ne peut pas le devenir ; — pour innover, dans l'agriculture comme dans
Tindustrie, ilfaut de l'argent, et le cultivateur n'en a pa&. Mécène ou Lucullus étaient assez riches pour faire faire de^ grands progrés à l'agriculture, mais ils avaient d'autres soucis ; Cincinnatus était ujSL brave militaire, simple et honnête, laboTireur intrépide, cpii posait pour un tableau classiqiue de notre école des Beaux- Artsi Les seigneurs du moyen*-âge faisaient la guerre ;, ils foulaient aux pieds de leurs ehevanx les pauvres moissons que le soleil Avait grand -peine à faire mûrir.
Le* drainage imparfait des aiîcieiûs était dbnc destiné à âtteû(fre un siècle- oUVôït comprit le rôle de ITiomme sur ïar i^tte et le but final de là vie humaine; cat tout se tienf, en ce monde, et la direction' pMlo- ^ophi(jue de notre époque a eiercé une immeùse inflneûce sur là mâîrcHe et les développements de la scîîencîe et de Pin^ dùstrié.
Uâe^ afutre raiaoïï adû rejeter lé drainage souterrain à des temps plus propices; La .naéthode des fosses couvertes^ rempUes soit de cailloQSjSoit de fascines,^ soit de paille^ était très-coûteuse et ses amélioralâons duraient peuv La propagation rapide du'drainage tient irapplicfiÉtion des tuyîiûx
de-teroe cuite et à Tinvei^tian des machinas à fabriquer ces tuyauix:.
Sans machines à fabriquer les tHyaus,
le drainage est impossible : o» ne dépense
pas cent frapcs pour gagner: cinq francs. Si
pn egt obligé d'acheter des tuyaux con^i^ppe
on achète de la poterie, il ne faut pas ^m-
ger à drainer. Mais la nature prévoyjaute,
en créant des sous-sols .imperinèaliles,
c'estrà-dire argileux ou marçeujic, .a pijboé
,1e remède à côté du n^al : l'argile ou M
.naçirne argileuse servira à fabriquejr fl^s
,t^y^pî,gui copibatjïont et ^fero^t di^pfi-
xaJLtre l'infliience fâcheuse de sa pré^^ftQe
au-dessous de la couche de terre labousîft-
ble. Cette argile est plastique, c'Qst-à-<î.i?e
qu'elle est douée de la faculté de pren(^e
sous la main de l'ouvrier toutes les formas
qu'il veut créer ; elle sera donc excellefl1;e
pour fabriquer les tuyaux ; si la plasticité
est trop grande, on corrigera cet excès p^
du sable, quel qu'il soit, pouryu qu'il ,^e
coAtienne pas de cailloux trop gros.
Pour donner aux tuyaux les qualités qui leur sont nécessaires, on opère 4çs mélauges d'argile, de jnarne et de sable ^u besoin; il faut que ces élémei^ts soient intimement mélangés, ensuite que Ja pgjte soit purifléQ. On a inventé pour cela 4^s tonneaux broyeurs, des tines à mal^]j:jçr,
qui opèrent vite, bien et à peu de frais.
Maiç la plus importante des inventionjs destinées à faciliter rétablissement du drainage est sans contredit la machine à fabriquer les tuyaux. C'est en Angleterre qu'ont été construites les pi*emières machines de ce genre. On a inventé des machines à cylindres et des machines à piston. Ces dernières paraissent l'emporter sur les autres. Le principe commun des machines à piston consiste à faire avancer à l'aide d'une crémaillère mue par un engrenage convenable, un piston dans Tinlérieur d'une boite dont la face opposée à ce piston est munie de moules ou filières. La terre, comprimée par le piston, sort de la boite en prenant la forme que lui impriment les filières. Les tuyaux sont reçus sur une plate-forme composée d'une suite de rouleaux recouverts de toile et mobiles sur leur axe. On sépare avec un fil de fer les tuyaux à la longueur voulue. Pour enlever les tuyaux on se sert d'une espèce de fourche dont les dents cylindriques sont en nombre égal à celui des tuyaux, fabriqués simultanément, et d'un diamètre un peu inférieur. On introduit une dent de cette fourche dans chaque tuyau et on pose d'un seul coup la rangée sur la claie du séchoir.
. Les machines à étirer les tuyaux de drainage fonctionnent quelquefois dans les deux sens, à l'aide d'une double boîte et d'un double piston. Elles fabriquent alors 12,000 tuyaux par jour. Presque toutes les machines à fabriquer les tuyaux sont construites de manière à faire des tuiles et des briques, en changeant tout simplement la filière.
Les machines de M. Whîtehead, de M.
Clàyton et de M. Barrette offrent une grande perfection. M. Laurent et M. Galla, de Paris, en ont construit qui ne le cèdent en rien aux machines anglaises.
La poterie destinée aux travaux de drainage doit offrir assez de résistance pour subir des transports dans les champs, être maniée sans trop de soin et ensuite être abandonnée pendant des années, pendant des siècles, à l'action de l'eau. Il faut donc, pour remplir ces conditions, avoir recours à une terre cuite qui soit moins poreuse, plus imperméable et d'un grain plus fin que les briques de qualité commune. Le choix d'une pâte aussi homogène que possible ne suffit pas. Dans la terre cuite il se forme, entre tous les éléments des matériaux primitifs, rapprochés d'abord physiquement par le malaxage et
le corroyage, des combinaisons chimiques çui produisent des silicates (acide silicitjue combiné avec diverses bases). La prij^cipale base est l'alumine ; la magnésie, la potasse, le protoxyde de fer n'y entrent qu*en très-petites proportions ; ils donnent à la poterie le degré de fusibilité nécessaire pour permettre la combinaison complète de ses principes constituants.
Pouï que cette combinaison, éléinent essentiel d'une bonne poterie de drainage, ait lieu d'une manière parfaite, il est indispensable que les tuyaux soient soumis à une haute température. Les fours ordinaires des propriétaires de tuileries ne sufSraient pas. On en tîonnaît très-x>eu qui puissent fournir une température égale et •assez élevée. On a donc inventé des fours spéciaux pour la cuisson des tuyaxix de drainage. M. Clayton, en Angleterre, et' M.
Vincent, à Lagny (France), ont construit deux fours en briques qui remplissent assez bien les conditions nécessaires, tçlbîs qui ont le double inconvénient de coûter cher à étaMr et de consommer "beaucoup de combustible.
Les fours temporaires en argile, recom- Hiandéspar M. Law Hodgs, semblent pré^ -f érables, car leur construotion est peu
Goûteuse, et ils sont aménagés de façon à prodiiire une grande économie de combustible.
On voit que cette question du drainage Bst déjà très-avancée. Le génie industriel 'desdeux nations a paré à tous les incon- 'Véfittients, et, si on fait un choix réfléchi -et injelligent entre toutes les machines inventées, entre toutes les mtéthodes indiiquées, on peut arriver à drainer des qu«n- (tités oondidérables de terre en dépensant ome somme relativement très-înf èrieure au •béné^e qu'on en retire.
Ilsruffitde jeterun coup-d'œil sur quelques chiffres affirmés par des agriculteurs anglais très-honorables et constatés par •leurs livresde comptes, pour juger de Fmiportance dé cette belle innovation. Prenons pour unitQ de comparaison l'hectare : nin hectare de sol très-humide, drainé, en 1845, chez M. Maccow, coûtant 355 fr., rapporte, rente annuelle, l'12fr. 30 c., au lieu de 62 fr. 34 c. Dans \m sol profond -d'alluvion et de marais ayant nécessité un canal de décharges très-coàteux*, l'hectare de drainage revenant à 627 fr., rapporte 124 fir. 78 c. de rente annuelle, au heu de 46 fr.'78 c. : enfin, un sol fermé de laiïétes ^eHoaarécages, ayant coûté S02 fr,' 26 ci à
rhectare, a rapporté 43 fr. 66 c. de" rente annuelle, au lieu de 7 fr. 79 c.
Les résultats hygiéniques observés en Angleterre, où le drainage a déjà pris un grand développement, sont encore plus merveilleux que les résultats financiers.
Dans certaines contrées, où la fièvre réduisait considérablement la durée moyenne de la vie, le fléau de nos campagnes a complètement disparu. M. Pearson, du district de Woolton, cite des chiffres trop significatifs pour que nous négligions de les faire connaître. Les cas de fièvre et de dyssenterie, qui étaient au nombre de 30 en août 1847, étaient réduits à 2 au bout d'une année de drainage, en août 1848;
- en septembre, on avait 7, au lieu de 17
- Tannée précédente ; en octobre, 4 au lieu de 9; en novembre, 3 au lieu de 9; enfin,
. en décembre, au lieu de 12 qui avaient été constatés Tannée précédente.
Ne fût-ce que dans une pensée d'humanité, le drainage doit être encouragé par les gouvernements et accueilli comme un grand bienfait par les propriétaires.
On a encore peu écrit sur le drainage.
Nous n'avons qu'un essai très-élémentaire de M. Leclerc, ingénieur belge ; un livre où la question est étudiée avec talent, mais
exclusivement au point de vue administratif, par M. Hervé Mangon, ingénieur français ; enfin, un Manuel du Drainage^ de M. Barrai, rédacteur en chef du Journal d^ Agriculture pratique, qui est un traité méthodique et complet. sur cette importante question.
Comme toutes les innovations considérables, le drainage par tuyaux légèrement inclines a trouvé, non pas des détracteurs, — cela n'est pas possible, — mais des rivaux. On a imaginé en Hollande le drainage vertical ou par perforation. H consiste à percer avec des sondes des trous . verticaux dans la couche arable et le soussol. On introduit dans ces trous, à une certaine profondeur, un petit pieu en bois et on recouvre le tout de terre. Ce drainage est, dit-on, moins coûteux que l'autre ; mais cette méthode, qui n'est autre que l'emploi des puits absorbants, connus et pratiqués de tout temps, peut-elle remplacer le drainage par tuyaux? Nous ne le croyons pas. R n'est pas prouvé qu'il revienne à meilleur marché; il n'est pas prouvé qu'il puisse aussi facilement et aussi complètement favoriser l'écoulement des eaux; mais ce qui est surabondamment démontré, c'est qu'il ne peut rem-
placer la fonction importante des tuyaux communiquant entre eux dans les traj;ichées souterraines, entretenant au-dessous de la couche arable et au travers de cette couche un courant d'air perpétuel, et apportant ainsi à la terre un nouvel élément de fécondation, ce qui a fait dire à im cultivateur distingué cette parole mémorable qui contient tout l'avenir du drainage :
« Le drainage est un labour souterrain. »
Victor BORIE.