MALADIES PAR INTOXICATION
ÉTUDE DES TOXICITÉS
Recherches expérimentales sur la toxicité des urines normales.
Dans cette note, je démontre la toxicité des urines normales en me servant toujours de la méthode des injections intra-veineuse et en expérimentant constamment sur le lapin. La méthode des injections intra-veineuse pour ce genre d'expériences est la plus précise, la plus rigoureuse que l'on puisse employer. Elle permet une absorption pour ainsi dire immédiate, et l'on sait exactement à chaque instant de l'expérience quelle dose se trouve dans le sang de l'animal. Les effets de l'injection intra-veineuse de l'urine normale sont les suivants : myosis, accélération de la respiration, difficulté dans les mouvements, somnolence, hypothermie, polyarie, disparition des réflexes cornéens, convulsions.
Si on ne tue pas tout de suite l'animal, le plus souvent il revient assez vite à la santé. Il faut en moyenne 46" par kilog de lapin pour obtenir la mort. Mais des influences même légères font parfois varier beaucoup cette toxicité. Un simple rhume avec courbature a pu faire que l'urine d'un homme qui tuait à 84" par kilog. a tué à 12". Les accidents toxiques ne sont pas le résultat d'une action mécanique, puisque j'ai montré que, pour incommoder le lapin, il fallait injecter dans ses veines 90" d'eau distillée par kilog. et 122" pour le tuer. L'urée n'est pas la cause de la mort; la mort, par injection d'urine, peut aniver quand
"l'animal n'a reçu que 24 centigr. d'urée par kilog. et j'ai vu qu'il fallait injecter 6 gr. 43 d'urée en solution aqueuse pour tuer un kilog. d'animal. De même, pour
'l'acide urique, j'ai pu injecter 64 centigr. d'acide urique par kilog.; la mort n'est survenue qu'à cette dose et encore paraît-elle devoir être attribuée dans ce cas à la quantité énorme d'eau qui avait servi à maintenir l'acide urique en dissolution, à l'état d'urate basique de soude. Or dans les injections d'urine normale les animaux peuvent mourir alors qu'ils n'ont reçu que 6 mil-
' ligr. d'acide urique par kilog. Ranke et Schiffer ont prouvé que ce n'est pas la créatinine qui donne aux urines leur toxicité. J'ai reconnu que les matières minérales, la potasse surtout, étaient toxiques ; de même pour l'ammoniaque : ces
substances sont convulsivantes. Mais la mort, suite des injections intra-veineuses d'urine normale, n'est pas le fait de cette seule toxicité, car la mort arrive le plus habituellement sans convulsions. Les urines décolorées par le charbon perdent une grande partie de leur toxicité ; |le myosis en particulier ne se produit qu'avec de fortes doses ; j'ai donc prouvé par là qu'une partie des matières toxiques se fixe sur ce charbon. J'avais du reste remarqué et démontré que l'injection des urines des urémiques, souvent peu colorées, est peu toxique. Les urines ne doivent pas leur toxicité aux matières volatiles, car l'urine reste toxique après l'ébullition.
J'ai évaporé l'urine àsiccité et j'ai repris le résidu par l'alcool, puis par l'eau. J'ai reconnu que les matières insolubles dans l'alcool sont un peu moins toxiques que les matières solubles dans l'alcool. L'extrait soluble dans ralcool produit le coma, la diurèse, une salivation abondante rappelant la salivation que j'ai vue survenir constamment à la suite des injections intra-veineuses d'extraits alcooliques de sang, de muscles et surtout de foie. L'extrait insoluble dans l'alcool provoque des convulsions et du myosis, ce que ne fait pas ou ce que ne fait qu'exceptionnellement l'extrait soluble dans l'alcool.
J'ai démontré par ces divers expériences que les poisons urinaires sont multiples, que les uns sont fixés pir le charbon^ d'autres solubles dans l'alcool et d'autres insolubles. Je ne suis pas allé plus loin chimiquement, mais les effets physiologiques variés obtenus avec tel ou tel extrait démontrent la multiplicité de ces poisons. On retrouve dans ces expériences l'hypothermie, qu'on observe cliniquement chez certains urémiques, et aussi le myosis. L'hypothermie est bien là un phénomène réel, car, d'après nos calculs, la quantité de calories perdue par un animal auquel on injecte de l'urine dans les veines est plus grande que la quantité de calories exigée par cette urine pour se mettre en équilibre de température avec l'animal. J'ai pu conclure de ces faits que l'analyse physiologique démontre dans les urines normales sept ordres de matières toxiques que l'analyse chimique devra préciser. (Société de biologie, 6 décembre 188i.)
Sur les poisons qui existent normalement dans l'organisme, et en particulier
sur la toxicité urinaire.
Dans cette note je complète ce que j'ai dit dans ma communication de décembre 1884 à la Société de biologie et je poursuis mes éludes sur la toxicité urinaire.
L'étude de la toxicité urinaire permet d'apprécier physiologiquement, sinon la quantité des poisons qui traversent l'organisme, au moins le degré de toxicité de ceux qui ont échappé à l'action destructive des oxydations et à l'action neutralisante du foie. On peut savoir quelle masse de matière vivante peut être tuée par les produits qu'élimine en un temps donné chaque organe d'excrétion. Pour cette recherche il faut posséder un terme de comparaison, une unité toxique, une TOxiE, et j'ai appelé urotoxie l'unité toxique des produits de l'excrétion urinaire.
Je me suis toujours servi de la voie intra-veineuse employée seulement par Feltz et Ritter en 1881 pour établir la toxcité des urines en nature.
D'après mes expériences j'ai reconnu que la quantité d'urine nécessaire pour tuer un kilogramme de matière vivante est extrêmement variable. L'urine normale tue en moyenne à 4o ce. par kilogramme ; une urotoxie est donc représentée par 43 ce. La détermination de l'urotoxie m'a permis d'établir le coefficient urotoxique de l'homme, c'est-à-dire 5 la quantité d'urotoxies que l'unité de poids fabrique et élimine dans l'unité de temps. L'homme adulte, sain, élimine en vingt-quatre heures pour chaque kilogramme de son poids une quantité de poison urinaire capable de tuer 46S grammes de matière vivante. Son coefficient urotoxique est donc 0,465 ; calcul fait, l'homme met en moyenne deux jours et 4 heures pour fabriquer la masse de poison urinaire qui serait capable de l'intoxiquer lui-même. Ce coefficient varie surtout à l'état de maladie. (Acad. des sciences, 22 mars 1886.)
Sur les variations de la toxicité urinaire pendant la veille et pendant le sommeil (Acad. sciences, 29 mars 1880.)
Dans celte note j'établis que les urines de la veille sont plus toxiques que celles du sommeil, sans que cependant le sommeil diminue la production et et l'élimination du poison urinaire. — Je montre que la toxicité urinaire est au maximum huit heures après le réveil et au minimum à la fin de la période de veille. J'ai étabh que l'alimentation jouait un rôle, mais non prépondérant, dans cette différence de toxicité.
La toxicité de ces deux urines est également différente comme qualité : les urines du sommeil sont convulsivantes, les urines de la veille ne le sont que peu ou pas, elles sont plutôt narcotiques.
Ces deux poisons sont antagonistes l'un de l'autre. Si l'on mélange proportionnellement à la quantité totale de chaque urine, de l'urine de la veille et de l'urine du sommeil, on obtient une toxicité inférieure à la moyenne des deux toxicités isolées.
Influence de l'abstinence, du travail musculaire et de l'air comprimé sur les variations de la toxicité urinaire. (Acad. sciences, 17 mai 1886.)
J'ai établi que la toxicité urinaire totale de ces trois périodes : sommeil, veille matinale, veille vespérale, peut être indiquée en moyenne par les chiffres 3, 7, 5. En ne faisant pas varier l'alimentation on obtient à peu près les mêmes chiffres : 3; 7, S : 5, S. L'abstinence au contraire fait monter la toxicité de 3 à 4,3 en moyenne. L'homme réduit à vivre de sa propre substance détruit moins, brûle moins les produits toxiques de la désassimilation.
Le travail musculaire au grand air supprime 30 pour 100 de la toxicité totale des urines émises en vingt-quatre heures.
Il supprime 27 pour 100 de la toxicité des urines de la veille, et son influence s'étend à la période de sommeil, les causes agissant sur la toxicité urinaire produisant leurs effets même après qu'elles ont cessé d'exister. Cette diminution de toxicité m'a paru due surtout à l'intensité plus grande des oxydations.
A ce point de vue j'ai cherché à savoir ce que devient la toxicité quand une plus grande quantité d'oxygène est mise à la disposition de l'organisme. J'ai expérimenté sur un homme sain dont j'avais auparavant estimé la toxicité urinaire. Pendant quatre heures passées dans la cloche, sous une pression de 116 ce. la toxicité a diminué de 43 pour 100. Pendant les douze heures qui ont suivi la décompression, la toxicité a diminué encore; elle a été de 66 pour 100 inférieure à la toxicité de la période correspondante de la journée précédente. A ce moment ïa toxicité a augmenté.
Toxicité de l'urée.
Si on injecte de l'urée en solution aqueuse dans les veines d'un lapin, on voit qu'il faut 6^'",43 d'urée par kilogramme pour tuer l'animaL
On remarque que cette injection intra-veineuse d'urée produit une diurèse abondante. Cette diurèse peut être provoquée, bien qu'en moindre quantité, par une injection sous-cutanée. Ces expériences tendent à faire considérer l'urée
comme un corps très peu toxique, jouant plutôt, par sa propriété diurétique, un rôle salutaire qu'un rôle nuisible dans la physiologie pathologique de l'urémie.
Toxicité de l'acide urique.
J'ai injecté dans les veines de l'oreille d'un lapin une solution d'acide urique ainsi préparée. On prend 1 gramme d'acide urique qu'on dissout avec 1 ce. de lessive de soude et de l'eau distillée. On obtient 2S0 ce. de liquide. On fait passer un courant de 0^ jusqu'à ce qu'il se fasse un trouble apparent. On redissout avec une trace de soude; on filtre. L'animal a reçu 641 milligr. d'acide urique par kilogramme. Il n'a pas présenté d'accident au moment de l'expérience, mais il a succombé 2'',20"' après le début de l'expérience ; ses poumons renfermaient de nombreux foyers d'apoplexie. Or cet animal avait reçu dans les veines les 250 ce. delà solution, soit 160 ce. par kilogramme. Il a pu se produire chez lui une action mécanique, car on sait que l'eau distillée à partir de 122 ce. par kilog. peut causer la mort. Du reste, en injectant dans les veines de l'oreille d'un lapin 160 ce. par kilog. d'une solution sodique qui ne différait de la précédente que par l'absence d'acide urique, j'ai obtenu le môme résultat, c'est-à-dire la mort quelques heures après l'expérience. Donc ce qui avait tué dans la première expérience, ce n'était point l'acide urique. Donc à 641 milligr. par kilog. Faeide urique n'est pas toxique. — J'ajoute qu'on n'introduira jamais dans les veines d'un animal plus d'acide urique que dans la première expérience, car l'acide urique employée saturait une quantité d'eau qui à elle seule est toxique.
Toxicité des urines urémiques.
Un bon nombre d'expériences m'ont démontré que la toxicité des urines de certains urémiques était de beaucoup inférieure à la toxicité moyenne des urines normales. Il semble que chez ces malades il se fasse une non-élimination des produits toxiques. Dans un cas que j'ai pu observer, le malade atteint d'urémie avec myosis et hypothermie avait une toxité urinaire si faible qu'il aurait mis 6 jours et H heures pour éliminer par les urines la quantité de poison nécessaire pour se tuer lui-même. — Ce même malade, le jour suivant, alors que son état s'était aggravé, aurait mis 10 jours et 10 heures pour éliminer la quantité de poison nécessaire pour se tuer. On sait que l'homme normal met en
moyenne 2 jours 4 heures pour éliminer par la voie urinaire cette quantité de poison.
Toxicité des matières fécales.
J'ai reconnu, en pratiquant chez le lapin des injections intraveineuses d'extraits alcoolique et aqueux de matières fécales d'homme sain, que ces extraits étaient toxiques. L'extrait alcoolique est plus toxique que l'extrait aqueux contrairement à ce que Panumi a établi pour les extraits d'autres matières putrides.
Le poison fécal en extrait alcoolique tue à la dose de il à 45 gr. par kilog. La mort est précédée de convulsions. Si on débarrasse de l'ammoniaque et de la potasse l'extrait alcoolique, sa toxicité devient 6 fois moindre.
Toxicité des extraits des miascles et du foie.
En injectant un extrait alcoolique de muscles, extrait repris par l'eau, on détermine la mort. L'injection est pratiquée dans les veines du lapin. Si on débarrasse de la potasse l'extrait alcoolique, on voit diminuer beaucoup cette toxicité. Les mêmes conclusions s'appliquent au tissu hépatique. Un fait à noter,c'est que l'un des phénomènes observés chez les animaux, la salivation, est peut-être plus marqué quand on injecte des extraits de tissu hépatique que lorsqu'on injecte des extraits d'un autre tissu.
Toxicité de la bile.
Si on injecte de la bile fraîche de bœuf étendue de moitié d'eau et filtrée, on reconnaît que la mort de l'animal survient lorsqu'il a reçu (injection intra-veineuse chez le lapin) de 4 ce. à 6 ce. de bile par kilog. Si on décolore sur du char bon cette bile étendue, il faut, pour produire la mort, une dose au moins d ouble. Une grande partie de la substance ou des substances toxiques de la bile se fixe donc sur le charbon.
Dans des expériences faites en commun avec M. Tapret;, j'ai reconnu que les sels biliaires ne sont pas les seules substances toxiques. Le glycocholate, comme le taurocholate de soude, tue à la dose de Ù^^^O ; la bilirubine, dont on ne soupçonnait pas la toxicité, tue à la dose de 0^'',0o par kilogr. d'animal. J'ai reconnu d'ailleurs que l'ensemble des sels biliaires et de la bihrubine ne représente que les deux tiers de la toxicité de la bile.
Toxicité des peptonea.
Quand on injecte par une veine périphérique, chez le lapin, une solution de peptone récemment préparée, l'animal meurt dès qu'il a reçu l^^oO depeptone sèche par kilogramme de son poids.
La toxicité augmente à mesure que la peptone vieiUit, même quand elle est conservée en poudre sèche à l'abri de toute putréfaction. Au bout de six mois, SO centigrammes de peptone suffisent pour tuer un kilogramme d'animal.
Ma conception pathogénique de l'urémie.
Il découle des recherches précédentes, que je suis en droit de repousser, comme inexactes ou comme trop peu compréhensives, les doctrines anciennes et même celles qui régnent encore aujourd'hui au sujet de la pathogénie de l'urémie. L'urémieest, suivant moi, un enipoisonnementcomplexeauquel contribuent tous, quoique dans des proportions inégales, les poisons qui, introduits nonna/ementà^m l'organisme ou formés physiologiquement par lui, auraient du s'éliminer par la voie rénale et en sont empêchés par l'imperméabilité absolue des reins.
Les sources de ces poisons sont :
1° L'alimentation, et notamment les substances minérales, la potasse introduite avec les aliments; 2» La sécrétion biliaire ; 3» Les putréfactions intestinales ; 4° La désassimilation des tissus.
La conception pathogénique que je propose n'a pas seulement l'avantage d'être plus exacte et plus compréhensive que ses aînées; elle me paraît conduire à des vues thérapeutiques qui ne sont pas dénuées d'intérêt, en expliquant d'une part l'utilité de certaines médications empiriquement usitées avec succès dans le traitement de l'urémie, telles que le régime lacté et la saignée, et en posant, d'autre part, une indication nouvelle, celle de l'antisepsie intestinale.